CHAPITRE V
De Vart de lire sur les lèvres, et de la prononciation artificielle.*.
L'alphabet labial, ou l'art de lire sur lès lèvres, et l'alphabet oral, ou la prononciation artificielle, se correspondent mutuellement. Ces deux alphabets se supposent l'un l'autre , dans les entretiens que le sourd-muet lie avec les autres hommes : par le premier, il écoute des yeux; par le second, il se fait entendre. En s'étudiant d'ailleurs à observer les formes extérieures qui se dessinent sur les lèvres de ceux qui parlent, il se prépare et s'exerce en partie à les imiter, pour essayer de parler lui-même. L'examen de ces deux procédés est donc lié comme leur destinée.
Il est convenu , avant toutes choses , qu'il ne saurait être question, en aucun cas, de réduire à ces deux procédés l'art d'instruire les sourdsmuets , comme on l'a si souvent et si mal à propos supposé ; qu'il ne saurait être question de faire du sourd -muet un automate parlant; qu'il s'agit seulement de lui fournir un instrument, de lui donner des signes; que cet instrument, comme la parole dont il doit tenir lieu, demande
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ensuite à être mis en œuvre pour devenir le ministre de l'esprit; qu'ainsi les deux procédés dont nous parlons en ce moment ne peuvent être qu'une simple préparation , comme l'écriture ellemême. C'est donc sous ce point de vue , et sous ce point de vue seulement , qu'il faut en discuter le mérite.
Or, l'instrument adopté pour remplacer la parole est appelé, comme elle, à remplir une double (onction : celle de réveiller les idées dans l'esprit , celle de les transmettre aux autres hommes ; double fonction qui repose sur le même principe, l'association des idées aux mots. Il doit ainsi remplir une double condition : les signes qu'il fournit doivent seconder les opérations de l'intelligence, et se prêter aux communications les plus faciles et les plus fréquentes. En examinant donc le mérite des alphabets labial et oral , nous aurons à les considérer sous un double rapport, l'un individuel , l'autre social.
Ici encore, qu'une première vérité soit irrévocablement reconnue ; ce double instrument, à l'aide duquel on espère restituer une sorte de parole factice au sourd-muet, quels qu'en soient d'ailleurs les avantages, ne lui est aucunement nécessaire; il n'est point la condition fondamentale de son instruction.
En admettant, ce que nous ne saurions admettre, le mystérieux privilège que certains es-
prits, entraînés par leurs illusions, ou asservis par leurs habitudes , ont voulu attribuer à la parole, on se flatterait en vain de pouvoir, par quelque procédé que ce puisse être, remettre le sourdmuet en possession d'un privilège semblable. Il faut, de toute nécessité, y renoncer pour lui, aussi long -temps qu'il sera privé de l'ouïe-: car, aussi long - temps qu'il sera privé de l'ouïe , il n'existera point pour lui de parole véritable. En vain , en articulant , il fera parvenir des sons aux autres hommes ; en vain il aura recouvré la parole ; cette parole ne retentira que dans l'oreille d'autrui ; elle sera morte pour lui ; les sensations qu'il éprouvera lui-même, soit en lisant sur les lèvres de ceux qui lui parlent , soit en articulant à son tour, n'auront pour lui rien de commun avec la parole, telle qu'elle existe pour nous; elles appartiendront à un ordre tout différent Aussi est- il curieux d'observer l'embarras où se trouvent jetés les instituteurs de sourds - muets encore préoccupés du préjugé qui prête à la parole cette vertu exclusive , de les voir se débattre contre des difficultés insolubles , tomber, malgré eux, dans une contradiction qu'ils prévoient, et à laquelle ils ne peuvent échapper. D'un côté, c'est bien aux sons de la voix humaine qu'ils entendent réserver le droit d'être l'interprète naturel de la pensée; et de l'autre, ces mêmes sons, il leur est nécessaire de reconnaître que le
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sourd -muet n'en soupçonne pas l'existence, soit qu'on s'adresse à lui, soit qu'il articule lui-même. Quelle est donc cette parole, organe essentiel de l'intelligence, qu'ils prétendent conserver au sourd-muet ? De quoi se composent ses élémens ? Ils se composent de deux espèces d'impression , découvertes par le sourd -muet, qui n'existent que pour lui seul , et qui , à peu près ignorées des autres hommes, sont pour nous sans expression et sans valeur.
Ainsi cette hypothèse tombe d'elle-même, par les efforts qu'on tente pour l'appliquer ; l'illusion devrait se dissiper en présence des faits , en présence de ce sourd-muet que l'on instruit , malgré la privation complète de la parole. Mais nous sommes tellement accoutumés à penser avec les mots de nos langues artificielles; l'association de ces sons et des idées est devenue si étroite , que nous finissons par les identifier, et nous nous obstinons encore à imposer la nécessité que nous avons subie , à ceux même qui n'ont pu contracter des habitudes semblables; et c'est ainsi qu'on se croit obligé de prêter vaguement, au sourd-muet lui-même , une sorte de parole , sans pouvoir se rendre compte de la nature réelle du présent qu'on veut lui faire.
Que, s'il n'y a aucun lien naturel, direct, essentiel entre tels sons articulés et telles ou telles idées , ce. qui est assez évidemment attesté par la variété
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des idiomes , et par la nécessité d'un enseignement pour apprendre l'usage de chacun d'eux, comment la prérogative qui n'appartient à aucun son en particulier, appartiendrait-elle à tous en général ? Pourquoi les mêmes conventions , les mêmes usages qui attachent certaines pensées à certains sons de la voix humaine, pour les réveiller et les transmettre , ne transporteraient-ils pas aussi la même puissance à certaines formes visibles? Tous les objets que la nature présente à nos regards ne deviennent-ils pas, même sans convention , et par l'effet d'une - répétition fréquente , des signes auxquels s'associent et certains souvenirs et certaines prévoyances ? Combien de signes purement visibles les hommes n'ont-ils pas institués entre eux, pour se communiquer sans l'intermédiaire de la parole !
Qu'on nous pardonne, si nous insistons encore une dernière fois sur une vérité si simple, qui semblerait n'avoir jamais pu être inconnue; mais il importe d'écarter pour toujours, des abords de l'art, une illusion qui a souvent, même à leur insu, égaré les instituteurs; il importe de bien établir que cette prétendue parole, qui n'est pas même une parole, et qu'on croit restituer au sourd-muet, ne lui est aucunement nécessaire : il restera à savoir si elle lui est en effet utile, et jusqu'à quel point elle peut lui devenir utile.
Que , s'il est possible de transporter à un ordre
de signes visibles, le pouvoir de réveiller et de communiquer par là même les idées, il est d'autres prérogatives vraiment inhérentes à la parole , inhérentes même en général aux sensations de l'ouïe, et dont la jouissance disparaît avec celle-ci. Hélas! l'infortuné sourd-muet n'entendra jamais les délicieux accords de la musique ; il n'entendra point le murmure des eaux , le gazouillement des oiseaux, les concerts des instrumens, toutes ces voix éloquentes qui disent à l'âme mille choses pour lesquelles nos langues n'ont point de mots; il n'entendra point ce chant dont la mélodie excite ou calme toutes les émotions, attendrit, encourage, crée d'inépuisables rêveries, transporte la pensée dans une région idéale, et semble être quelquefois une sorte de révélation supérieure! Et combien d'expressions encore, soit dans la seule déclamation , soit même dans le ton qu'admettent les entretiens familiers, dans ces accens qui se modulent sur l'infinie variété des dispositions de celui qui parle, qui suivent tous les mouvemens de l'esprit et du cœur ; . combien d'expressions, dis-je, qui sont perdues pour lui! Tout se tait, et ce silence est aussi continu qu'universel. Et, ce que nous déplorons ici, ce n'est pas seulement de voir cet infortuné inaccessible aux charmes de ces jouissances qui ennoblissent et épurent la vie , en l'embellissant ; nous regrettons aussi pour lui les fécondes inspirations qu'elles