CHAPITRE XIV ET DERHIER
Des Sourds -Muets atteints d'une surdité imparfaite; de ceux qui recouvrent Uouie, et de ceux qui sont frappés de cécité.
Dans ses persévérantes et judicieuses recherches sur la surdité, M. le docteur Itard a distingué cinq degrés dans cette infirmité :
Au premier degré, les sons, quoique tous perceptibles, ne le sont qu'à une certaine élévation extraordinaire, et d'après un mouvement direct de la voix ;
Au deuxième, les sons articulés, quoique perceptibles imparfaitement , se confondent entre eux lorsqu'ils ont quelque analogie ;
Au troisième, les sons articulés ne sont pas perçus; les voix ou intonations parviennent seules;
Au quatrième , les sons de la voix humaine ne sont plus perçus , mais seulement les bruits plus ou moins éclatans;
Au cinquième, la surdité est absolue, complète, pour les bruits comme pour les sons.
On a constaté que ce dernier cas est le plus rare; il est même fort rare.
Le premier degré de surdité n'engendre point le mutisme. ,
Les sourds-muets reçus dans les instituts qui
leur sont destinés,, appartiennent donc généralement aux trois classes intermédiaires; ils appartiennent également à toutes tes trois,; car, de? que le sourd ne perçoit pas les sons a$sez distinctement pour apprendre à les répéter, il est déclaré sourd-muet ; on le conduit dans les instituts, sans déterminer le degré précis de surdité dont il est atteint. Tous y sont donc réunis ; tous sont traités de la même manière.
Mais, n'y a-t-il aucune distinction à faire entre eux ? La même manière de procéder leui? est-elle également applicable ?
Qu'on nous permette quelques réflexions rapides sur une question qui u'a point encore été traitée > à notre counaÂssajnçe, et qui peut être beaucoup plus importante, qu'elle ne le paraît au premier abord.
S'il était possible , en effet , de développer, par une culture convenable, che* le sourd-muet atteint seulement d'une surdité: imparfaite,, la faculté d'audition qui lui reste encore, de manière à le rendre capable de percevoir du moins une portion des discours prononcés devant lui , quel service ne lui aurait-on pas rendu, et combien dès-lors le système entier de son éducation ne se trouverait-il pas. modifié !
Qi\ il est certain que, du moins dans le deuxième et le troisième degré, la surdité réelle est moindre que la surdité apparente. H est certain qu'aVec
des soins convenables, la surdité du deuxième et du troisième degré peut être diminuée ; que la faculté d'audition, dans ces deux cas, peut être plus ou moins accrue.
La vivacité et la netteté d'une sensation quelconque dépend en effet du concours de deux causes : de l'aptitude de l'organe matériel à recevoir L'impression et à la transmettre ; de la réaction de notre esprit , qui , par son activité propre, recueille cette impression, la remarque, la détache et la met en lumière.
Il y a donc une véritable éducation pour les sens , une éducation qui a pour objet d'exercer l'attention à faire valoir les matériaux qui nous sont fournis par nos organes. Eût-on soupçonné, si l'expérience ne la révélait, toute la perspicacité que les sens peuvent recevoir par une éducation semblable?
Mais, lorsque l'organe de l'ouïe, atteint d'infirmité , ne transmet plus que des impressions trop faibles pour qu'elles excitent un intérêt suffisant, l'attention, loin de s'en emparer, les abandonne, les néglige, s'assoupit elle-même, et finit par devenir incapable de les saisir.
Si l'on ne peut guérir l'infirmité, on peut réveiller l'attention, l'exercer : on verra alors des sensations méconnues ou confuses acquérir progressivement un caractère inattendu : on ne pourra rendre plus capable d'entendre ; on pourra enseigner à mieux écouter.
Qui sait jusqu'où cette éducation , continuée avec persévérance , pourrait conduire ? un sourd du deuxième degré ne pourrait-il se rapprocher de celui du premier? Ne pourrait -il du moins discerner un certain nombre de sons, d'une manière assez distincte, pour comprendre une assez grande portion de nos discours? Un sourdmuet du troisième degré ne pourrait-il remonter ainsi jusqu'au deuxième? De proche en proche, chacun n'aurait - il pas fait un pas vers l'audition ?
Or, quelle sera cette éducation de l'ouïe? Il est quatre conditions pour les exercices qui la composent : isolez le sujet des autres impressions sensibles qui pourraient le distraire; donnez un motif puissant à son attention ; graduez les sensations que vous voulez lui faire remarquer, en commençant par les plus voisines de celles qu'il reçoit déjà; enfin, répétez ces essais, persévérez.
On voit que rien n'est plus propre à confirmer, à accroître encore la surdité apparente des degrés inférieurs, que d'enfermer absolument le sujet qui en est atteint dans un institut de sourds-muets, où les moyens d'enseignement et de communication ne s'adresseraient qu'à l'œil seul.
On voit aussi que l'emploi de la parole artificielle, dans l'enseignement donné aux sourdsmuets, a toujours l'avantage de favoriser l'éducation du sens de l'ouïe. Mais cet exercice est loin
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de suffire pour développer l'audition : l'œil y joue
encore un trop grand rôle.
Lorsqu'un enfant annoncé pour sourd- muet, est amené dans un institut, on devrait donc,, avant tout , s'attacher à bien déterminer le degré die surdité dont il est attelât : on devrait composer ensuite une classe séparée de ceux chez lesquels l'audition serait susceptible de recevoir quelque développement, pouF les soumettre au régime convenable. U serait nécessaire de leur faire fermer les yeux, ou de les enfermer dans un lieu obscur, pendant le cours des exercices» d'audition, (i)
La question que nous venons d'effleurer nous
( i ) M. le docteur Itard , qui a si bien mérité des sciences médicales > spécialement par ses beaux travaux sur les maladies de l'oreille , qui n'a pas moins bien mérité des sourdsmuets, et en particulier de notre Institution, par ses soins aussi assidus qu'éclairés , examine avec beaucoup d'attention le degré de surdité de chacun de nos élèves , et les classe en conséquence. Tl nous a présenté, depuis plusieurs années, sur notre invitation , une suite de rapports renfermant le résultat de ses observations sur ce sujet, et ses vues sur le régime propre aux sourds-muets dont la surdité n'est qu'incomplète. Notre administration a adopté en principe la formation, en faveur de ces élèves , d'une classe spéciale d'après les principes qui viennent d'être posés. Elle a arrêté les bases de cet enseignement spécial, dont l'expérience seule peut bien éclairer les détails. Elle n'attend , pour le mettre en activité, que d'avoir à sa disposition les fonds qui lui sont nécessaires.
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conduit à une seconde , qui a été fort controversée dans ces derniers temps.
« Lorsque, d'une manière quelconque, le sourd* « muet recouvre l'ouïe, et, par suite, la faculté « d'articuler, a-t-il besoin cependant encore d'une « éducation spéciale; et quelle serait. cette éduca- <« tion ? »
Trois genres d'éducation spéciale sont encore nécessaires au sourd -muet qui vient de recouvrer l'ouïe : le premier aura pour objet l'éducation du sens de l'ouïe; le second, l'art d'articuler; le troisième, l'intelligence des valeurs de la langue.
L'aveugle -né auquel on lève la cataracte a besoin d'un exercice convenable pour apprendre à voir, ou plutôt à regarder. Cependant, les couleurs i juxta-posées, en dehors les unes des autres, sur une surface, se distinguent bien plus facilement entre elles , que les sons. L'œil est naturellement actif, se porte au-dehors; il est facile de le diriger, de reconnaître s'il est ou non attentif, sur quel point il se porte. L'ouïe a besoin d'une sorte de recueillement pour écouter ; la sensation qu'elle remarque est plus intime ; le phénomène s'opère dans un organe immobile, caché à nos regards. Il doit donc être plus difficile d'apprendre à écouter, que d'apprendre à regarder ; la première de ces deux études doit exiger plus de temps. S'ensuit- il de là que cette éducation de l'ouïe soit précisément un art, qu'elle ait besoin
d'un instituteur spécial et d'une méthode didactique? nous en doutons : nous pensons qu'avec le temps cette éducation s'accomplirait ( au sein même de la société) naturellement et d'elle-même, par le concours des circonstances. Mais nous pensons aussi qu'une direction bien entendue en abrégera beaucoup le cours, en assurera, en complétera le succès. L'expérience seule peut faire connaître quelle en sera, dans les deux cas, la durée.
Il ne suffît pas d'entendre les sons articulés pour savoir les reproduire. Si nous prenions la peine de réfléchir sur cette faculté d'imiter, avec l'organe vocal , les sons recueillis par celui de l'ouïe, lorsque nous ne pouvons que comparer les effets et non les moyens, nous en serions fort surpris. Il faut des années à un enfant, dont les organes sont encore si souples , pour atteindre complètement à cette imitation. Lorsqu'un adulte veut apprendre à parler une langue étrangère dont la prononciation est fort différente de la sienne, il n'y réussit qu'avec du temps, des efforts ; quelquefois il n'y réussit qu'imparfaitement. Telles , mais bien plus nombreuses et plus fortes seront les difficultés qu'éprouvera, suivant l'âge auquel il sera parvenu , un sourd-muet qui aura recouvré l'ouïe : car il n'aura pas, comme l'enfant, un organe encore flexible; il n'aura pas, comme l'adulte , l'habitude d'articuler déjà d'autres sons :
l'organe vocal assoupi, engourdi chez lui par une longue inaction , sera comme frappé d'une sorte de paralysie dont il devra triompher. Cette seconde éducation ne constitue pas non plus un art ; elle a peut-être moins besoin que la précédente, d'un instituteur spécial; mais, comme la précédente, elle demande un temps dont la durée ne peut être fixée que par l'expérience; comme la précédente, elle sera abrégée, si les efforts de l'élève sont secondés par des avis habituels et convenables.
Notre ancien sourd-muet, actuellement entendant et parlant, sait écouter et articuler. Cela suffit-il? Peut-on se contenter de le lancer maintenant dans la société , pour qu'il apprenne seulement par l'usage , la valeur des mots de la langue et les règles du discours? Sans doute, avec le temps, il parviendrait à obtenir cette intelligence par la seule nécessité des circonstances, et de la pratique usuelle. Mais un Français qui se rend en Angleterre , et qui a besoin d'y lier un commerce assidu avec les habit an s du pays, s'abandonne-t-il à l'usage pour en étudier la langue? Ne prendra-t-il pas en même temps un maître de langue? Cependant, il sait déjà le français, langue artificielle, construite sur le même type que l'anglais , entretenant avec cette langue d'étroites analogies; il trouvera en Angleterre beaucoup de personnes qui , connaissant le français, lui aideront à traduire l'une
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dans l'autre. Telle ne serait point la position du sourd-muet qui, ayant recouvré Touie , se trouverait au milieu de nous : non seulement il n'a point de langue propre qui soit semblable à la nôtre; mais il n'a pas même en commun avec nous le fond d'idées exprimées par le dictionnaire de notre langue , ni la manière de concevoir sur laquelle se règle notre syntaxe. Si cette troisième éducation est entièrement abandonnée aux influences de l'usage et des circonstances; elle sera donc et très longue et très imparfaite. Il sera donc, sinon nécessaire, du moins utile au sourd-muet qui recouvre l'ouïe , de recourir, pour l'enseignement logique et grammatical de la langue , aux mêmes directions que le sourd-muet ordinaire.; ne fût-ce que pour réparer le temps perdu, et économiser celui qui reste. Si "l'on veut qu'il entre aussi rapidement et aussi complètement qu'il est possible, en jouissance de la langue de son pays , nous conseillerons de lui faire suivre les deux ordres d'études dont nous avons essayé, dans les dixième et onzième chapitres de cette partie , d'exposer les principes et les véritables méthodes; seulement, avec le secours de la parole et de l'ouïe, ses succès seront et bien plus prompts et bien plus faciles (i)'
Il est un dernier genre de phénomènes qui se
(i) En lisant le rapport fait à l'Académie des Sciences, le j 3 novembre 1826, on est surpris de voir que, sans dtstin-
lie sans doute moins que les deux derniers au sujet que nous avons traité , mais sur lequel nous ne saurions cependant, en terminant, nous dispenser de jeter un rapide regard. Qui ne serait ému de Ta compassion la plus vive, en songeant aux affreuses privations qui pèsent sur un être auquel la vue, l'ouïe et la parole sont à la fois refusées ? Qu'on se représente un prisonnier condamné au secret pour toute sa vie , dans un cachot souterrain, dont rien n'interromperait le silence, pas
guer les trois éducations dont nous venons de parler, cette compagnie savante n'ait paru fixer son attention que sur la première, qu'elle semble affecter seulement à la première l'encouragement qu'elle a cru devoir donner pour les expériences proposées.
En lisant ensuite la controverse à laquelle a donné lieu cette résolution de l'Académie des Sciences , on croit remarquer aussi qu'il y a, sur la position de la question, une cquivoque souvent commise dans le débat ; que Ton y confond habituellement deux hypothèses très distinctes, celles que nous venons de traiter tour à tour: l'une qui concerne les sourdsmuets atteints d'une surdité incomplète, chez lesquels la faculté d'audition peut être développée par un régime convenable , et l'autre qui concerne les sourds-muets réellement guéris de leur surdité.
Nous ne prétendons point décider ici le grand procès agité depuis peu ; mais nous croyons avoir mis sur la voie pour résoudre une question plus compliquée qu'elle ne paraît, et qui, à nos yeux, n'a point été encore ni bien résolue, ni bien comprise , ni même exactement posée.