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même la voix d'un geôlier, et où ne pénétrerait pas un seul rayon de lumière! Telle est la condition de l'infortuné dont nous parlons. Heureusèment les exemples en sont fort rares. N'y en eût-il qu'un seul, la recherche des moyens propres à lui rendre quelque commerce avec ses semblables, devrait exciter le zèle d'un ami de l'humanité. Si le malheureux privé à la fois des deux sens, n'a perdu l'un où l'autre, ou tous les deux , que depuis sa naissance, il sentira sans doute d'autant plus toute l'étendue de son malheur, que cette perte aura été plus tardive , par la comparaison qu'il pourra faire entre son état présent et les jouissances qu'il avait goûtées : mais aussi, plus la perte aurait été tardive , plus alors on aura de ressources pour essayer son éducation en s'emparant de ses souvenirs, de l'expérience qu'il avait déjà acquise, et des associations qui s'étaient établies entre ses idées. Que si, au contraire, la double privation date du berceau, soupçonnant alors à peine toute l'étendue de son infortune, il offrira aussi bien moins de prise aux efforts de l'instituteur. C'est en s'attàchant aux sens qui lui restent, que l'instituteur trouvera le moyen de réparer en partie les services de ceux qu'il a perdus. Le sens du goût sera même encore à peu près stérile; car les instructions qu'il apporte, les associations auxquelles il peut se prêter, sont extrêmement bornées. Le sens de l'odorat pourra lui rendre déjà
d'éminens services, mais seulement dans sa combinaison avec celui du toucher, et par les associations qui s'établiront entre les impressions de l'un et de l'autre; car l'odorat sera pouf lui le seul sens qui puisse étendre son pouvoir à distance : il remplira donc quelque chose des fonctions que remplissent pour nous la vue et l'ouïe; mais, ne révélant par lui-même aucune forme, aucune propriété essentielle des objets, il aura besoin des instructions du tact, pour donner un caractère aux objets dont il annoncera la présence. L'odorat d'ailleurs ne pourra lui être d'aucun secours pour son commerce avec les autres hommes; ce sera au tact seul, à ce sens captif dans une sphère si étroite , mais si fécond cependant en impressions variées , exactes et précises , c'est au tact seul qu'il devra et les connaissances directes fondamentales et le moyen d'entrer en communication avec ses semblables par le moyen des signes conventionnels. Ici, les premières communications et les premières conventions seront ce qu'il y aura de plus difficile. Il n'y a pas, entre cet infortuné et les autres hommes, ce premier interprète que le sourd-muet de naissance trouve dans son langage mimique. L'aveugle peut discerner avec ses doigts un mot tracé par écrit en relief; on peut lui faire loucher en même temps un objet présent , et le lui faire reconnaître; on lui fera reconnaître de même un mouvement exécuté près de lui. Voilà le point de départ; ii. 4[
voilà les seules associations directes et primitives auxquelles doit se rattacher pour lui tout le système de la langue. Combien ce premier fonds est pauvre ! combien ces ressources sont faibles 1 cependant , avec beaucoup de temps et de patience r çlles suffiront pour lui fournir les moyens de se faire entendre, et d'entendre les autres, sur tout ce qui se rapporte à ses besoins ordinaires , et pour exprimer la plupart des idées dont il a les matériaux. N'étant point . distrait par les impressions des. deux sens qui apportent avec eux les distractions les plus vives, les plus nombreuses, les plus continues, son attention se concentrera sur celles qu'il peut encore recueillir, avec une énergie que nous avons peine à concevoir. Il en pourra donc tirer des lumières que nous ne pouvons guère soupçonner. Pourra-t-il être conduit jusqu'aux notions religieuses et morales? Nous en sommes convaincu. Il aura reconnu, en promenant sa main sur luimême, la forme de son propre corps; il aura reconnu de même qu'il existe des êtres semblables à lui; il sera instruit de leurs mouvemens, comme des siens propres; il leur prêtera les mêmes motifs dont il est lui-même animé; il pénétrera ainsi dans leur pensée; la correspondance entre les âmes sera établie. Dès-lors, la porte du monde moral lui sera ouverte; de là, on pourra l'introduire à la sphère religieuse. S'il a une fois connu, aimé son père , obtenu un ami , il pourra élever sa
pensée jusqu'au Père céleste ; il pourra craindre d'offenser, apprendre à se confier : la dépendance même où il sera constamment placé pourra nourrir en lui les affections douces ; la voix qui l'instruira de ses devoirs sera celle de la reconnaissance, (i)
( i) Ayant l'honneur de remplir aussi, depuis treize ans, les fonctions de Gouverneur-Administrateur de l'Hôpital royal des Quinze- Vingts , j'ai été à portée de comparer la situation des aveugles à celle des sourds-muets, de faire quelques observations sur les dispositions morales et intellectuelles des premiers, sur l'éducation qu'ils reçoivent ou peuvent recevoir* J'aurais aimé à présenter ici les résultats de quelques uns de ces rapprochemens qui ne sont point sans intérêt ni sans instruction*; mais j'ai craint de sortir des limites dé notre sujet, et d'accroître hors de mesure l'étendue d'un travail déjà trop volumineux peut-être.
Il me suffira de faire remarquer ici que l'aveugle de naissance est séparé d'une portion considérable des apparences de la nature extérieure et sensible; que le sourd-muet de nais*' sance est séparé presque entièrement de la société humaine* avant d'avoir reçu les secours de l'art bienfaisant qui nous occupe. En méditant cette différence, on pourra en tirer toutes les conséquences sur la situation comparative de l'un et de l'autre danX les divers âges et les diverses situations de la vie.
L'enseignement des aveugles de naissance, fondé en France sur de bons principes et avec un succès remarquable par "M,. Haùy, a reçu aujourd'hui dans l'Institut des jeunes aveugles existant à Paris , et sous la direction de son estimable chef, M. le docteur Plignier, un degré de perfection qui ne semble rien laisser à désirer.
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