‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 55 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Vœux d'un ami des Sourds-Muets.

Messieurs et chers collègues,

* Tai terminé la tâche neuve et difficile que vous m'avez imposée, sinon de la manière la plus satisfaisante 9 au moins de la manière la plus consciencieuse, j'ose le croire. Les résultats auxquels j'ai été conduit ne sont sans doute pas aussi positifs que vous le désiriez , que vous aviez peut-être le droit de l'attendre ; mais les résultats de l'expérience ne m'ont point encore paru , je l'avoue , assez complets , pour pouvoir décider sur tous les points d'une manière absolue et complète; une juste défiance de mes propres lumières m'a d'ailleurs souvent interdit en plusieurs choses de donner à mon opinion personnelle une expression très affirmative. J'ai provoqué le perfectionnement de l'art, plus qu'il ne m'appartenait de prétendre l'opérer moi-même. Il est cependant quelques conséquences auxquelles nous pouvons maintenant nous confier avec quelque sécurité, si je ne me trompe. Nous pouvons admettre,. par exemple : i°. Que, parmi les instrtimens mécaniques adop-

tés pour mettre le sourd-muet en possession de nos langues, les caractères de l'écriture occupent le rang principal , essentiel ; qu'à cet instrument doivent se rattacher tous les autres ; qu'il suffirait seul à la rigueur, étant convenablement employé;

2°. Que l'alphabet manuel , sous ses différentes formes, n'est qu'un instrument auxiliaire destiné à suppléer le précédent; auxiliaire d'autant plus utile que ses formes sont plus simples, son exécution plus rapide; dont l'utilité serait fort précieuse pour un mode d'enseignement qui se concentrerait dans l'emploi de l'écriture alphabétique , mais s'affaiblirait aussi dès que le sourd-muet entrerait en jouissance de la parole artificielle ;

3°. Que l'art de lire sur les lèvres et d'articuler, d'après des procédés mécaniques , n'a point , pour l'instruction des sourds-muets, ce caractère de nécessité qui l'a fait regarder comme indispensable par quelques instituteurs; mais qu'il a cependant un très haut degré d'utilité dans l'éducation du sourd-muet, non seulement pour lui rendre avec les autres hommes un commerce général , habituel et facile, mais aussi pour rendre son instruction plus complète et plus rapide ;

4°. Qu'il reste encore un grand parti à tirer du dessin et des estampes dans l'instruction du sourd-muet; que cependant l'emploi de ce moyen

doit être sévèrement restreint dans de certaines

limites ;

5°. Que la pantomime est, en général, un instrument du même ordre que le dessin , propre à rendre les mêmes services, exposé aux mêmes abus; que les signes mimiques apportés par le sourd-muet, sont un instrument précieux mis à fô disposition de l'instituteur, dont celui-ci doit s'emparer avec empressement; qu'il doit employer avant toutes choses pour entrer dans inné communication intime avec son élève , pour étudier son esprit et son caractère; qu'il doit ré- • former, étendre , en restant fidèle aux lois de Fanalogie , aussi long-temps que cette analogie suffira pour donner à ces signes une expression précise et claire ;

6°. Que cependant, après avoir employé ces signes pour établir une première voie de communication entre le maître et son disciple , en continuant de les employer dans le cours des explications, comme instrumens d'instruction , on doit s'imposer, dans leur usage, une certaine sobriété, une sobriété toujours croissante, pour laisser se développer et s'affermir l'habitude de la langue conventionnelle ;

7°. Que les signes mimiques dans lesquels l'analogie ne peut plus conserver qu'un caractère imparfait , insuffisant , et qui ne s'expliquent point par eux-mêmes, n'ont qu'une utilité secondaire, semblable à celle des gestes de l'orateur ou des figures dans le style ; qu'ils ne doivent donc que

servir de cortège aux explications raisonnées , pour les rendre plus sensibles; mais qu'on doit s'imposer, dans leur emploi , une réserve plus grande encore, surtout dans les dernières périodes de l'éducation;

8°. Qu'on cherche en vain une utilité réfellê dais les signes mimiques purement conventionnels, soit de rappel, soit grammaticaux , et que cet appareil a l'inconvénient d'embarrasser la marche de l'enseignement ;

9°. Que , dans renseignement d'un institut normal , comme dans celui qui est donné aux sujets dont l'esprit doit recevoir le plus haut degré de culture , on peut réunir et combiner l'emploi de ces divers instrumens, avec les précautions et dans les rapports convenables pour prévenir toute confusion ; mais que dans l'instruction donnée aux sourds-muets des conditions inférieures, on petit, on doit simplifier beaucoup ce système ;

ioQ. Que l'essence de l'art d'instruire les sourdsmuets consiste dans l'enseignement logique de la langue ; que cet enseignement attend et invoque encore des perfectionnemens très notables; que plus on le perfectionnera , et plus on le verra se simplifier; que le mérite et le succès de ses méthodes, dépendent essentiellement de deux conditions : l'art d'y mettre en jeu l'intuition , et l'exacte coordination qui sera introduite entre les idées, de telle sorte que les idées naissant les Unes dés autres,

les expressions s'expliquent aussi parallèlement les unes par les autres ;

ii°. Que la valeur des termes de la langue non encore connus, pouvant, après les premières conventions, se définir par les termes déjà connus, il est indispensable de recourir habituellement à ce mode d'interprétation , pour exercer l'élève à bien saisir l'ensemble du système de la langue , et les rapports qui en unissent les parties;

i a°. Qu'au reste, pour pouvoir donner aux élèves les termes de nos langues, il faut, avant tout, leur procurer les idées que ces termes doivent exprimer, et les conduire aux manières de concevoir qui se peignent dans la forme de nos discours; qu'il faut donc avant tout les exercer à observer et k réfléchir;

1 3°. Que l'enseignement grammatical delà langue doit être, pour le sourd-muet , comme pour l'enfant ordinaire, divisé en deux périodes distinctes , dans Tune desquelles cet enseignement doit être essentiellement pratique et inductive, l'autre théorique ou classique;

1 4° Que la première de ces deux périodes , dégagée de toute métaphysique , quoique reposant sur des exercices pratiques et sur un choix d'exemples , ne doit point se confondre avec l'aveugle routine suivie dans le premier enseignement de la langue, pour l'enfant ordinaire ; que ces exercices, continués sur le plan dont MM. Daniel et Bébian

ont déjà donné d'heureuses applications, doivent placer l'élève dans la situation convenable pour lui faire concevoir, prévoir même, et chercher en quelque sorte les formes grammaticales, et reconnaître l'esprit des lois qui gouvernent la langue ;

1 5°. Que l'enseignement théorique , consacré aux définitions didactiques et à l'exposition des règles d'un art, doit être réservé aux élèves que leur destination appelle à l'entier développement des études libérales;

i6°. Que l'essentiel est de mettre l'élève le plus promptement en état de lire avec fruit, et par conséquent avec une compréhension facile et sûre , les livres élémentaires, pour, pouvoir ainsi continuer lui-même son instruction.

1 7°. Que l'instruction , pour le sourd-rouet , plus encore que pour l'élève ordinaire , est étroitement liée à l'éducation ; que d'ailleurs , la culture des facultés de son esprit et de son cœur étant le but principal des soins que l'instituteur est appelé à lui donner, ces soins doivent embrasser tous les genres d'influences propres à composer pour l'enfant sourd-muet l'éducation spéciale dont il a besoin ;

i8°~ Qu'il est nécessaire de ne rien négliger pour porter l'art d'instruire les sourds-muets à un degré de simplicité qui permette d'appliquer cet art; hors des instituts spéciaux dans l'enceinte des-? quels il est aujourd'hui concentré , de le faire par-*

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venir même jusqu'à l'éducation domestique; qu'a* lors seulement le but de l'art sera vraiment obtenu, et le vœu de l'htrfnanité rempli ;

ig°. Qu'il est possible d'atteindre à ce résultat, quoique sans doute alors il exigerait encore, de la part de ceux qui l'exerceront, un certain degré de capacité et de patience; quoique sans doute, ainsi popularisé , il ne puisse conserver le même degré de développement et de perfectionnement qu'il obtient dans un institut spécial ; qu'il est nécessaire de ne rien négliger pour arriver à ce grand résultat; qu'alors seulement le but sera atteint;

ao°. Que cependant il sera nécessaire de conserver toujours des institutions publiques et normales , pour continuer à cultiver et perfectionner toutes les méthodes dont cet art se compose , et pour en faire les applications les plus complètes.

Si nous n'avons pu parvenir encore à des résultats aussi complets que nous l'eussions ambitionné , il est du moins quelques vœux que nous formons en commun , qui nous sont inspirés par l'honorable mission que nous avons reçue , et par la vive affection que nous inspirent' ces êtres infortunés et si intéressans , confiés à nos soins par la Providence. Qu'il nous soit permis de leur donner cours en terminant; ici, je ne serai que votre organe, (i)

(l) Poye* la note P, à la fin de l'ouvrage.

Il est un premier ordre de vœux que nous adresserions à l'administration publique ; nous lui diriors : « Les gouvernemens ont reconnu les droits « sacrés que l'indigence, la souffrance physique, « ont à leur sollicitude ; ils se sont fait un devoir « de prendre les mesures générales et prévoyantes, « nécessaires pour leur assurer les soulagemens et « les secours. Eh bien ! voici une autre indigence « qui réclame une assistance non moins indispen- « sable , avec des droits plus sacrés encore ! Vous « donnez aux enfans abandonnés une couche et uoe « nourrice. Voici des enfans qui invoquent leur ad- « mission aux premières prérogatives de Fhuma- « nité , qui sollicitent le premier de tous les biens , « les alimens de la vie sociale, morale, religieuse! « Leur abandon vous accuserait , non pas seule- « ment aux yeux de la société, mais aux yeux de « Dieu même. Aussi long-temps que vous n'aurez « pas employé tous les moyens qui sont en votre « pouvoir, pour tendre à chaque sourd-muet une « main secourable , en lui ouvrant à sa portée une a source d'instruction , votre dette ne sera point « accomplie. Prenez exemple des sages et bienfai- « santés çlispensations adoptées dans le royaume « de Wurtemberg : il s'agit moins de tout créer « par vous-même , que de provoquer, de seconder, a d'encourager, de régulariser; » (i)

(i) Voyez la note Q, à la fin de l'ouvrage.

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Nous nous adresserions ensuite à cette portion éclairée du public qui est capable d'apprécier l'importance du bienfait, de connaître l'esprit et le but de Fart destiné à instruire les sourds-muets , et particulièrement aux hommes qui , par leurs études en philosophie, en grammaire , sont naturellement placés pour juger les méthodes dont cet art se compose ; nous leur dirions : « Ne vous bor- « nez pas à venir quelquefois satisfaire une frivole « curiosité, en assistant à des exercices publics « dont les apparences peuvent être trompeuses, a qui ne donnent du moins qu'une idée vague et « superficielle de l'art ! Cet art mérite toute votre « attention, par ses conditions, ses procédés; comme a il mérite, par son but, votre plus vif intérêt; il « se lie peut-être étroitement à vos études ; il peut « vous fournir sur les facultés humaines , sur la « langue , des lumières inattendues. Il peut à son « tour recevoir de vous de précieux secours ; il les « sollicite. Soutenez les instituteurs qui le culti- « vent, de votre estime, qui leur est si bien acquise, a de vos encouragemens , de vos conseils, et au « besoin de ces bienveillantes critiques qui sont « aussi des conseils! »

Nous nous adresserions aux administrateurs, aux directeurs des divers instituts de sourds-muets qui existent dans les différentes régions du monde civilisé, et nous leur dirions : « Les établissemens « auxquels vous présidez, sont restés jusqu'à ce jour

« trop étrangers les uns aux autres; ils demandent « à être unis par les nœuds d'une étroite alliance. « Organisez entre vous une correspondance géné- « raie , périodique et régulière ; mettez en commun « votre expérience; fournissez les élémens néces- « saires à une suite de comparaisons méthodiques ; « communiquez-vous les uns aux autres vos obser- « vations et vos doutes ! » Nous oserions ajouter : « La France, par sa situation, semble être appelée à « devenir le centre de cette confédération toute « bienfaisante ; nous vous offrons de donner tous « nos soins à la former, à l'entretenir, à la rendre « fructueuse » (ï). Nous désirerions aussi que chacun des principaux instituts publiât chaque année un résumé succinct de ses opérations, à l'exemple de ceux de l'Angleterre et des États-Unis, Leur collection formerait certainement l'ensemble de documens le plus utile aux progrès de l'art, (a)

Nous nous adresserions à ceux que leur zèle et leurs lumières appellent à prendre rang parmi les écrivains qui servent cette belle cause; car, ainsi que nous venons de le dire , ce n'est pas aux seuls instituteurs de sourds-muets que cette mission

(1) S. Exe. M. le baron de Damas, avec la bienveillance dont il nous a déjà donné tant de preuves, nous a offert lui-même l'intervention du département des affaires étrangères , pour servir de canal à ces communications.

(2) Voyez la note R , à la fin de l'ouvrage.

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« précurseurs de la religion. C'est l'âme tout ence tière de vos élèves qui vous est remise en dépôt, «. pour la mettre en jouissance de toutes ses facul- « tés* pour la conduire à sa noble destination. Vous « auriez peu fait encore si vous vous étiez bornés <c à enseigner : vivez au milieu de vos élèves , parce courez avec eux et la scène du monde et le grand « théâtre de la nature , les exerçant à bien voir , à ce comparer, à réfléchir, à se rendre compte de ce tout ce qu'ils. ont observé , éprouvé! Obtenez « leur confiance , leurs affections ; sachez pour cela ce et la provoquer et la mériter par votre tendre et ce active bienveillance , par votre infatigable pacc tience, par votre constante sérénité! agissez surce tout par l'influence de votre caractère et l'auto- «t rite de vos exemples ! Nous admirons justement « le beau zèle de ces missionnaires de la bonne ce nouvelle , qui portent dans un autre hémisphère, « au milieu des peuplades sauvages , dans des îles ce inconnues , les bienfaisantes lumières de cette e< religion qui est, en quelque sorte, la civilisation « elle-même , dans ses plus hauts attributs et ses « plus sublimes garanties: eh bien ! le ministère que ce vous êtes appelés à remplir a quelque chose de ce semblable , vous , aux soins de qui les sourdsce muets sont remis ; que vous êtes appelés à remee plir au milieu de nous, et sur une échelle encore « plus étendue , puisque vous avez à guérir une « ignorance bien plus profonde encore : la gran-

« deur du but vous montre la grandeur de vos de- « voirs , la couronne qui vous attend vous montre « les sehtimens dont vous devez être animés ! Que « la divine charité , cette inspiration descendue du « ciel pour consoler la terre , pénètre > remplisse « vos âmes, élève vos pensées, soutienne votre <c constance , inspire votre génie , règle vos tra- « vaux, anime et consacre votre vie entière, (i)

«Et vous, enfans de notre adoption, chers « exilés, qu'une infirmité cruelle retenait éloignés « loin de la commune patrie , mais que nous nous « efforçons de ramener dans son sein; vous qui « si souvent avez occupé nos veilles; sourds-muets, « c'est pour vous que seraient nos dernières paroles, « comme c'est pour vous qu'en définitive sont tous « nos vœux ! Que ne pouvez-votis lire au fond de « nos cœurs la tendre affection qu'ils vous por- « tent ! Que ne nous est-il donné de vivre au mi- « lieu de vous , de vous entourer chaque jour de « nos soins, de nous associer à ceux qui se dé- « vouent pour vous instruire ! du moins nous vous « parlerons par leur organe. Confiez-vous en eux! « secondez leurs efforts généreux pour vous éclai- « rer et vous rendre meilleurs ! Confiez- vous aussi « en vous-mêmes; gardez-vous de vous croire dis- « graciés par la Providence ou par la société hu- « mairie ! Vous êtes appelés à partager avec nous

(i) Voyez la note S, à la fin de l'ouvrage.

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