CHAPITRE IIL
De l’enseignement classique de la langue maternelle.
N ous venons de voir comment tous les enfans, quelle que soit leur condition , sont admis à l'usage de la langue maternelle, sans méthode, sans art, par le seul effet des circonstances, par leurs rapports avec les personnes qui les entourent, par leurs propres observations. Un second cours d’instruction s'ouvrira ensuite pour eux, mais sera réservé cependant à un certain nombre d’entre eux. Celuici, opposé en tout au précédent, sera absolument artificiel et méthodique ; le plus souvent même , par un excès contraire, il s’éloignera trop des indications de la nature.
Ce second cours d'instruction se divise en quatre périodes : l’enseignement de la lecture et de l'écriture ; celui de la grammaire; celui de la littérature ; celui de la logique. |
Quoique l’enseignement de la lecture et de l'écriture soit en quelque sorte purement mécanique, il concourt cependant, indirectement et de plusieurs manières, non seulement à confirmer et à compléter l’enseignement de la langue maternelle, mais même à confirmer et à compléter l’enseignement de la parole articulée.
Notre écriture alphabétique, en décomposant les élémens de la parole, les fait discerner et démêler à l'enfant; elle accoutume ainsi l’enfant à mieux écouter les autres, à parler plus distinctement, en.s’écoutant parler lui-même.
L'écriture, en peignant la parole, en la peignant dans des caractères fixes, immobiles et très distincts.entre eux; exerce l’enfant à comparer les mots de la langue, à mieux remarquer leurs analogies et leurs différences, à observer les formes qu’ils subissent, à fixer son attention sur quelques unes des parties du: discours, qui penis -être lui avaient échappé jusqu'alors. |
Le mot de la langue faisant une impression plus vive.et plus nette, à l’aide de cette alliance qui s'établit entre la parole:et l'écriture, l’idée qui lui correspond dans l'esprit se détache mieux aussi, et brille d’une plus grande lumière.
Lorsqu'on écrit, on parle tout bas, comme si lon adressait la parole à quelqu'un ; lorsqu'on lit, on répète tout bas les paroles correspondantes, comme, si on écoutait quelqu'un; les mots de la langue articulée se retracent du moins à limagination. Avec quelle célérité ne se succèdent-ils pas! Ainsi, pendant le cours de nos lectures, quel supplément aux. entretiens ! combien de nouveaux termes s’offriront dans les livres! Combien il sera plus facile d’en étudier la valeur, en s’arrétant, en repassant plusieurs fois sur la phrase qui les con-
tient! c’est surtout, en lisant, qu’un mot encore inconnu, jeté dans un discours, s’interprète par le sens général du discours lui-même, spécialement lorsqu'il se reproduit plusieurs fois dans des.dis: cours différens qu'on peut alors rapprocher et comparer entre eux. Quelle heureuse nécessité on s'impose aussi, en écrivant et en lisant ce qu'on écrit, de chercher à se comprendre soi-même et à rendre nettemeut sa pensée |
L'enfant qui apprend à lire se voit aussi, à chaque instant, dans le cas de demander à son maître la signification des mots qu’il n’entend pas, et en reçoit une définition telle , qu’en écrivant ces mots, il les grave dans sa mémoire. | |
Il fait ainsi une sorte de révision de son premier cours d'instruction , et il en étend la sphère.
Toutes ces observations sont entièrement spéciales à l’enfant qui entend et qui parle; elles ne $'appliquent aucunement à l’enfant sourd-muet, même dans son instruction méthodique.
L’enfant en bas âge qui apprend, par l’usage seul, sa langue maternelle, fait, sans le soupçonner et sans que nous le soupçonnions nous-mêmes, de petits cours de grammaire, de littérature et de logique, tous confondus entre eux, et entièrement pratiques; car il est obligé de suivre, comme il peut, les formes grammaticales , et, en s’exerçant à parler, il se fait sa petite littérature, sa petite logique à lui-même; il veut plaire, per-
suader; il imagine, peint et raisonne à sa manière.
Mais, ces trois cours vontse séparer, pour l'élève plus avancé, en recevant chacun, et des maîtres qui les enseignent, et des principes qui les éclairent.
L'enseignement de la grammaire, pour l'enfant qui entend et qui parle, présente quatre caractères essentiels à remarquer, et qui également ne sauraient s'appliquer à l'élève sourd-muet, du moins de la même manière, et d’après les procédés en usage.
1°. Par l'étude de la grammaire, l'élève apprend en quelque sorte la langue maternelle une seconde fois, mais d’une manière diamétralement opposée à la première. Cette fois, on lui enseigne à répéter ou à rectifier, d'après les règles, ce qu'il avait appris par la routine de l'usage. |
2°. Toutefois, l’enseignement de la grammaire ne
sert point à compléter, réformer ou perfectionner cette partie essentielle de l’enseignement de la langue, qui avait,pour objet de connaître et de déterminer la valeur des termes. La grammaire ne règle point la nomenclature de la langue. On peut n’avoir recueilli de l'étude de la grammaire, que le talent de parler plus correctement, sans parler plus juste, sans savoir même ce qu’on veut dire, sans cesser d’abuser du langage, et en prenant seulement plus de confiance en soi-même.
3°. Or, quel instrument le maître va-t-il employer, pour donner à l'élève ce nouvel enseignement de