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CHAPITRE IV

De l’état moral et intellectuel du sourd-muet, avant qu'il ait reçu l'instruction.

Pour bien concevoir la carrière. qui s'ouvre à l'instituteur, il faut, avant tout, bien déterminer le caractère, la capacité de l'élève, la condition dans laquelle il se trouve. | | Examinons donc attentivement l’état du sourdmuet, quand il arrive auprès de l’instituteur qui doit commencer son instruction. Sachons ce qui lui manque, pour combler le vide; ce qu'il possède, pour tirer parti de toutes les ressources. On a commis à cet égard de graves erreurs; on s'est exagéré les difficultés à vaincre, en s’exagérant le malheur d’une condition déjà si déplorable. Nous avons peine à concevoir comment Condillac a pu commettre une méprise aussi singulière que celle de supposer que les sourds-muets de naissance sont privés de la mémoire et de la faculté de raisonner (1). Un philosophe de nos jours, plus guidé, il est vrai, par les idées spéculatives, que par l'esprit d'observation, leur a refusé le sentiment

(1) Æssais sur l’origine des connaissancés humaines, page 190.

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moral du bien et du mal. Nous lisons dans des ouvrages récens publiés par des hommes qui s’occupent de l’art d’instruire les sourds-muets, que ces infortunés sont au-dessous des sauvages, audessous même de la brute (r). Nous avons entendu un célèbre instituteur dire, dans des cours publics, qu’il ne s'agissait de rien moins que de /eur donner une âme. Les-maîtres, préoccupés de leurs propres idées, de là matière qu'ils veulent enseigner, n’apercoivent pas les dispositions réelles de leurs élèves; et, négligeant de s’en rapprocher, prennent la distance qu’ils ont établie eux-mêmes, pour la mesure de l'incapacité véritable de ceux desquels ils ne savent pas se faire entendre.

Il faudrait distinguer d’abord plusieurs espèces de sourds-muets, dont la condition diffère d’une manière essentielle.

Il y a des sourds-muets de naissance, c’est-à-dire des enfans qui, étant sourds dès leur naissance, sont demeurés muets dés leur naissance aussi, par une conséquence inévitable. Il y a des sujets qui, devenus sourds dans leur enfance, ont perdu , peu à peu, par la suite, la faculté de parler, et ont fini par devenir plus ou moins absolument muets.

(1) Voyez entre autres un article sur l'Établissement des Sourds-Muets de Berlin, et sur l'instruction des Sourds- Muets, dans l’{/manach de l'Éducation en Prusse, par Rodolphé Beckedorff, 3° vol., 2° partie, n° 12. Berlin, 1825.

On comprend combien est différente la condition des uns et des autres. Celle des sourds-muets de la seconde classe varie à son tour considérablement, suivant l’âge auquel la surdité est survenue , et le développement que l'enfant avait à cet âge. Si l’enfant avait déjà acquis une connaissance à peu près entière et une pratique un peu prolongée de la langue articulée, on trouvera en lui une provision d'idées bien autrement étendue, et des facilités toutes particulières pour achever son instruction. Ces avantages seraient bien plus marqués encore, s’il avait déjà appris à lire et'à écrire. Il n’est pas indifférent non plus, pour commencer l’éducation d’un élève placé dans cette situation, de savoir quel intervalle de temps s’est écoulé depuis qu'il a été atteint de surdité. Plus l'intervalle sera considérable, moins on tirera parti des avantages qui lui sont propres. L'enfant qui devient sourd continue encore à parler : mais, ne pouvant s'entendre parler, son langage s’altère bientôt progressivement ; l'enfant qui devient sourd conserve, pendant quelque temps, le souvenir des sons dont il ne peut plus avoir la sensation, et ce souvenir subsiste d'autant plus longtemps, qu'il a plus long-temps été en jouissance de l’ouie.

Il y a des sourds qui sont absolument sourds, et d’autres qui ne le sont que d’une manière incomplète.Ceux-ci se divisent encore en plusieurs degrés:

les uns n’entendent que les bruits très marqués, et ne perçoivent point lessons dela voix humaine; d’autres perçoivent les sons de la voix humaine; mais; seulement, les intonations ne se distinguent: point, chez eux, des articulations; d’autres ne distinguent que très imparfaitement les articulations ‘entre elles; d’autres, enfin, perçoivent et distinguent plus ou moins nettement tous les sons de la voix humaine, mais seulement lorsqu'on élève beaucoup le. ton sur lequel on les prononce, et qu’on s'approche de leur oreille. Le mutisme, dans ces divers degrés, se règle sur la surdité. L'enfant imite et répète ces sons, tels qu’il lui est possible de les entendre: >

Il est à remarquer que la surdité de naissance se trouve assez souvent réunie à un état plus ou moins marqué d'infirmité et de débilité dans les organes du cerveau L’apathie des facultés intellectuelles, qui résulte alors de cette dernière:circonstance, ne doit point être confondue avéc lés’effets propres à la surdité et au mutisme. (r)

Enfin, il n’est pas indifférent, pour commencer Vinstruction d’un sourd-muet de naissance ; qu'il soit plus ou moins avancé en âge. A proportion qu'il sera plus jeune, on trouvera les organes de ses sens, plus flexibles encore et plus dociles : il aura contracté moins d’habitudes vicieuses. Ame-

(1) On sait qu'un grand nombre de Crétins sont 'sourdsmuets. | Li

sure qu’il sera plus avancé en âge, on trouvera en lui des facultés plus dévéloppées, sous quelques rapports.

Dans les considérations que nous allons essayer

sur l'art d’instruire les sourds-muets, nous supposerons que le sujet auquel elles s'appliquent est sourd-muet de naissance; que sa surdité est complète; qu’il n’est atteint d’ailleurs d’aucune infirmité cérébrale; qu’enfin il a au moins six ou sept ans.

On nous a donné des descriptions très détaillées et très intéressantes des mœurs des divers peuples des sauvages ; on nous a peint leur développement intellectuel, raconté leurs croyances et leurs préjugés, fait connaître leurs idiomes. Jusqu’à ce jour, on ne nous a donné aucune description semblable sur les sourds-muets. Elle serait cependant, non seulement fort curieuse , mais d’une grande utilité pour l'étude des sciences philosophiques.

Pour bien déterminer la condition d’un certain état intellectuel dans homme, il ne suffit pas d'examiner, comme on le fait communément, quelle est la sphère d'idées acquises dont il'est en possession; il faut aussi considérer, ce qui est plus difficile, mais plus important, le degré de culture de ses facultés. Venu au monde avec les facultés intellectuelles communes à tous les hommes, quoique privé d’un sens et d’un organe, le sourd-muet est capable d’attention, de réflexion,

d'imagination, de jugement et de mémoire. Il n’a pas les mêmes occasions pour exercer ces facultés, les mêmes secours pour en accélérer et en diriger le développement; il peut en être dédommagé sous quelques rapports.

L'enfant sourd-muet ne peut obtenir des autres hommes une assistance aussi continuelle, aussi étendue, que l'enfant doué de la parole et de l’ouie; par cela même, il est forcé de mieux consulter et employer ses propres ressources : si son caractère, en croissant, devient moins sociable, parce qu’il ne s’entretient pas dans un échange aussi continu de services, il devient aussi plus indépendant, plus original, plus fort peut-être que celui des enfans ordinaires : il saura moins obéir, il saura mieux s'industrier. Quelque chose de semblable s’opérera également dans son esprit.

Privé du moyen général ordinaire de communication avec ses semblables, le sourd-muet de naissance ne peut acquérir d'eux le genre de connaissances qui se transmet par tradition; il ne peut rien apprendre d'autrui; il ne peut donc ni participer aux fruits de l'expérience passée, de l’expérience commune, acquises par Îa société, par la . famille dans le sein de laquelle il vit, ni s’associer aux notions , aux théories formées et adoptées, lesquelles composent presque exclusivement l’instruction donnée à la jeunesse. Mais, réduit ‘ainsi aux connaissances qu’il peut obtenir par ses seules

forces individuelles, s’il se trouve condamné par là à une grande indigence intellectuelle, du moins, sous un autre rapport, est-ce pour lui un précieux avantage, que celui d’être uniquement redevable à lui-même du peu qu’il possède. Ce qu'il a lui appartient en propre; ce qu'il sait, il le sait mieux ; son esprit. s'industrie, s'applique à découvrir, à prévoir; il conserve une spontanéité plus active, une marche plus originale. Là ou les autres enfans répètent, il invente; car il est contraint d'inventer pour apprendre.

Privé des lumières acquises par l'expérience générale et prolongée de la société humaine, privé des connaissances scientifiques qui révèlent à l’homme l'immense étendue de la chaîne par laquelle les effets sont liés aux causes, le sourd-muet ne peut avoir qu'une prévoyance. très bornée ; il ne voit que les détails; les objets sont pour lui isolés, détachés, sans liens. De là son extrême mobilité et son inconstance; de là aussi l’extrême vivacité qu'ont en lui toutes les impressions du présent. ue

Ayant moins d'occasions et dé moyens pour demander et recevoir des services, n’entretenant qu’un commerce bien plus froid et plus lointain avec ses semblables , il séra plus personnel. Sentant l'avantage que les autres hommes ont sur lui, se voyant exciu en quelque sorte de leur société, il sera plus défiant. Mais, cela même le tiendra

78 DE L'ÉDUCATION en éveil, excitera sa prévoyance , le conduira à réfléchir. ÿ Privé de ces relations étroites que lé parole établit, par lesquelles les âmes s’ouvrent et semblent se confondre dans le commerce de la société.et de la famille ; ne pouvant entrer dans une communication intime avec aucun de ses frères, n’ayant avec les autres hommes que des communications beaucoup plus rares, plus bornées ; ses entretiens avec ses semblables. n’embrassant qu'un certain nombre d’objets extérieurs, familiers, et les premiers besoins de la vie, il aura beaucoup moins occasion d’observer chez les autres, d’étudier en lui-même les phénomènes si nombreux et si délicats qui se passent dans le sanctuaire de l’âme : car ces deux ordres d'observations sont dans une étroite corrélation, et réagissent sans cesse l’un sur l’autre; ceux qui nous entourent sont comme autant de miroirs dans lesquels nous apprenons à voir ce qui se passe dans notre propre intérieur ; c’est aussi, en cherchant à exprimer nos sentimens et nos pensées, que nous nous exerçons à les connaître. Mais, repoussé ainsi d’une région plus élevée, le sourd-muet se dirigera avec une ardeur plus constante et plus marquée vers les objets extérieurs qui composent son seul domaine , vers les objets qui se lient à ses premiers besoins; et, de même que les passions qui s’y rattachent pourront en lui être plus vives, de même

aussi l'attention qu’il leur donnera sera plus forte.

Privé du sens de l’ouie; il sera moins distrait dans l’exercice du sens de la vue ; ce sens prendra en lui plus d’essor, acquerra plus de perspicacité ; le sourd-muet deviendra aussi, ou pourra devenir plus adroit dans les mouvemens auxquels la vue sert exclusivement de régulateur.

Le sens de l’ouie ne nous apporte qu'un très petit nombre de connaissances directes et positives sur les objets extérieurs ; c’est le sens de la vue qui presque toujours nous révèle leur présence, leur distance, leur, situation , leurs mouvemens, leurs dimensions et préportions, leurs propriétés principales. Il n’est: presque aucune indication apportée par l'ouié sur ces divers sujets, que la vue ne fournisse avec plus de précision. Le sourdmuet recueillera donc abondamment toutes les connaissances immédiates que la seule inspection peut fournir sur les objets extérieurs ; souvent même il les verra mieux que nous. Mais ces notions, ou plutôt ces images, s’arréteront à la superficie des choses : il n’aura ni occasions, ni motifs, pour prolonger ses observations avec suite, avec ordre; pour établir des comparaisons régulières; pour se cféer des classifications : il ne considérera, dans chaque objet, que l'accident dont il sera frappé, ou le rapport momentané que cet objet pourra avoir avec son bien-être. Ainsi, son regard, quoique vif et pénétrant, ne sera point

80 DE L'ÉDUCATION dirigé par cette attentiôn calme, persévérante, méthodique, qui constitue essentiellement le véritable exercice de l'étude.

Le sourd -muet est privé de l’usage de nos

langues, de ce langage empreint d’un art si con-

sommé, qui se prête à l’inépuisable fécondité des idées humaines, qui sert à les former, à les fixer, comme à les transmettre. Cependant il a aussi son langage. Ce langage est riche, expressif, éloquent même, éminemment pittoresque : c’est le langage d'action, la pantomime. |

Mais, ce langage, le sourd-muet est obligé de se le créer tout entier à lui-même, tandis que nous recevons nos langues toutes faites de la S0-

ciété où nous sommes introduits. Il y a. même 3

cela de remarquable, que le sourd - muet bien loin d’être guidé, assisté par ceux qui l FI. va dans cette création, leur enseigne au contraire le langage qu'il s’est fait. Certes, un seul homme, un enfant, ne peut en quelques annéés donner à ce langage, fruit de son travail, ni une perfection, ni une étendue comparables à celles dé ces admirables langues élaborées par tant d'individus et de générations ; mais, par cela même que la langue du sourd-muet est san propre ouvrage, elle aura nécessairement quelque précision et

quelque justesse; elle a d’ailleurs l’avantage d’être: entièrement fondée sur l’analogie; enfin, panla,

nécessité où il est de la créer, elle le force d’ob-

server et dé réfléchir sans cesse pour parvenir à s'exprimer et à se faire entendre.

Quelque pauvre qu’elle soit d’ailleurs chez l’enfant sourd-muet, cette langue est susceptible de recevoir un développement indéfini. Elle se développe chez le sourd-muet lui-même, à volonté, avec l’âge, et suivant les situations où il se trouve placé.

La manière dont le sourd-muet procède dans cette création est fort simple, quoique ingénieuse; elle est absolument la même que celle que nous suivons chaque fois que nous recourons au langage figuré, aux métaphores. Le sourd-muêt saisit dans un objet le trait le plus saillant pour lui, celui qu’il lui est en même temps le plus facile d’imiter ; il en fait, par limitation, le signe ou le nom de cet objet; il désigne de même la qualité, l’action, par leurs circonstances, par leurs effets, quelquefois par leurs causes, et suivant qu'il se trouve conduit à remar-

quer plus particulièrement, qu’il peut peindre plus rapidement cette portion du tableau présent à son regard ou à sa pensée. La langue qu’il s’est composée est donc comme un registre fidèle où se conservent inscrites les observations qu’il a faites, Il a d’abord quelque peine à se faire comprendre de ceux auxquels il s'adresse pour la première fois; car, entre tant de traits divers qu’on peut retrouver dans le tableau dont le signe doit être l'expression, la personne à laquelle le sourd-muet s’adresse

n'aura pas remarqué d'une manière aussi distincte le trait particulier dont ce dernier a fait choix ; cependant , la pantomime du sourd - muet étant fondée sur la nature et l’analogie, bientôt le spectateur sera mis sur la voie; il reconnaîtra, du moins approximativement, la physionomie de l’objet qu'on veut définir pour lui. Le sourd-muet d’ailleurs ne reste point en arrière : s’il voit qu'on hésite à le comprendre, il est prêt à inventer un second , un troisième signe, qui reproduisent encore d’autres portions du tableau.

Si deux sourds-muets étaient élevés ensemble, faisant les mêmes observations, se lès transmet: tant sans cesse, ils auraient entre eux un langage commun; chaque jour même, ils pourraient en simplifier les signes.

Lorsque deux sourds-muets qui me se sont point encore vus, se trouvent réunis, chacun apporte sa langue particulière. Ils ont quelques signes plus ou moins semblables, parce qu'il est certaines circonstances qui se sont présentées les mêmes pour eux, parce qu'il est certaines observations qui ont dü les frapper également; mais ils ont aussi un grand nombre de signes différens, parce que, s'étant trouvés placés dans des situations diverses, ils ont vu les objets sous d’autres rapports ; chacun d’ailleurs a suivi les impressions du moment, ses dispositions, ses goûts, dans le choix des traits caractéristiques auxquels il s’est attaché.

Mais ces sourds-muets ainsi réunis s'entendent bien plus rapidement entre eux, pour la valeur des signes qui leur sont spéciaux, qu'ils ne sont entendus des autres hommes; ces signes spéciaux leur deviennent bientôt communs par de mutuels échanges.

Si les sourds-muets se réunissaient entre eux pour former une société, chacun apportant ainsi son tribut à la masse commune, il se formerait naturellement, pour leur usage , une langue assez abondante, et cette langue irait croissant de jour en jour, à mesure que leur société se perfectionnerait: Ce n’est point ici une simple fiction : les seuls: sourds-muets reçus dans nos institutions nous en offrent chaque jour l'exemple. Nous en trouvons un autre exemple fort curieux dans un récit de Pierre Desloges sourd-muet lui-même (x). « Lorsqu'un sourd-muet, dit-il, vient à rencon- « trer d’autres sourds-muets plus instruits que lui, « il apprend à combiner et à perfectionner ses si- « gnes qui jusque-là étaient sans ordre et sans « liaison. Il acquiert promptement dans le com- « merce de ses camarades , Part prétendu si dif- « ficile de peindre et d'exprimer toutes ses pensées, « même les plus indépendantes des sens, par le « moyen des signes naturels, avec autant d'ordre et «de précision que s’il avait la connaissance des

(1) Observations d’un Sourd-Muet, ete., page 11; Amsterdam et Paris, 1779.

«règles de la grammaire. » À mesure qu’un sourdmuet aurait occasion de multiplier ses observations sur les objets extérieurs et sur lui-même, de les comparer entre elles, il multiplierait ses signes, leur donnerait plus de précision. En le conduisant à observer et à réfléchir, on le conduirait donc à enrichir et à perfectionner sa langue. :

Le sourd-muet a cependant des idées pour lesquelles il n’a pas institué de signes spéciaux dans son langage; et cette circonstance contribue encore à nous. tromper dans les jugemens que nous portons sur lui. Cette assertion peut étonner au premier abord ; elle est cependant très vraie. Dans un tableau sensible, dans un événement:qui se passe sous ses yeux, le sourd-muet aperçoit les mêmes circonstances, les mêmes rapports que nous; il ne donne des noms qu’à celles dont il a besoin d'entretenir les autres hommes. Un édifice lui présente la même figure qu’à nous-mêmes : il y voit les trois dimensions, les angles, les lignes perpendiculaires, horizontales, parallèles, etc., tout comme nous; mais il ne nommera guère que la maison, la porte ‘les chambrès et les fenêtres. Il en agit demême à l'égard des actions exécutées par les êtres intelligens et moraux; il voit l’acte extérieur, il entrevoit aussi les motifs ;maisson langage né donne point des noms à chacun de ces motifs. Il aperçoit les détails dans le groupe ; mais il n’en fait pas une énumération détaillée.

Le sourd-muet n’a dans son langage aucune expression vide: de sens; et c’est un grand avantage qu’il a sur nous, en dédommagement de tant d'autres qui lui manquent. Dans son langage d’action, le sourd-muet ne se crée guère de signes dont l'unique fonction soit de représenter d'autres signes, comme nous avons, dans nos langues, tant de mots qui ne font que retracer d’autres mots. Les signes du sourd-muet expriment ordinairement pour lui des images actuellement présentes à son esprit. Il n’a pas l’idée, il n’éprouve pas le besoin de ces opérations de esprit qui, semblables aux calculs de l'algèbre, exigent un instrument de transformation; il est toujours conduit par les impressions du moment; il tend toujours à un but immédiat : toutes ses idées sont détachées les unes des autres; toutes conservent une spécialité déterminée. Ainsi, il ne fait point de raisonnemens à la manière scolastique, par prémisses et conséquences; mais, il tire des inductions rapides des faits et des apparences. Il saura tout aussi-bien qu'un autre si le temps menace de l'orage , quels effets il faut attendre du retour de chaque saison : mais il ne recourt point à ce principe, qu'i/ ny a pas d'effet sans cause.

Le sourd-muet cherche naturellement à simplifier, à abréger Le langage d’action, qui, dans son origine, est une peinture détaillée des objets ; il retranche successivement quelque trait de la panto-

mime, aussi long-temps qu’en faisant ce retranchement, il peut encore étre compris de ceux auxquels il s'adresse. De là naissent ces signes de réduction qui prennent la place du langage d’ac-

tion primitif. Ces signes de réduction sont difficilement compris de ceux qui n’ont point l'usage de pratiquer les sourds-muets ; mais ils sont encore inteligibles pour les personnes qui vivent avec sy Les sourds-muets, entre eux, poussent la réduction plus loin encore; ils s’attachent à n'avoir,

our chaque objet, qu’un geste unique et simple : /ce geste est le trait le plus saillant de la panto- mime complète qui serait nécessaire pour peindre cet objet au regard.

Leur langage, en acquérant ainsi une précision beaucoup plus marquée, prend aussi en partie une sorte de caractère conventionnel. Chaque signe réduit se compose de deux élémens, l’un emprunté

(1) « J’exprimais », dit Massieu dans un récit de sa propre enfance écrit par lui-même, « j’exprimais mes idées par les « signes manuels ou le geste. Les signes dont je me servais «alors pour exprimer mes idées à mes parens et à mes frères « et sœurs, étaient bien différens de ceux des sourds-muets « instruits. Les étrangers ne nous comprenaient jamais quand «nous exprimions par signes nos idées : mais nos voisins « nous comprenaient. » ( Voyez ce morceau, rapporté à la suite de la Théorie des Signes de l'abbé Sicard, tomeIl, page 634.)

C’est au reste ce que nous observons , ce que chacun peut observer tous les jours.

à l’analogie, l’autre arbitraire. Le signe mimique réduit a, en quelque sorte, son étymologie dans la peinture primitive dont il est l’abréviation; mais, à l'inverse du système suivi dans la formation de nos langues, le terme dérivé, loin d’être plus composé que sa racine, est au contraire plus simple. |

À mesure que la langue mimique du sourdmuet s'enrichit, le besoin de ces réductions devient plus pressant. | |

Il n’est pas besoin de dire combien ce langage est nécessairement imparfait. Le sourd-muet ne peut choisir ses signes d'imitation, d'apres les conditions constantes, essentiellés, et vraiment caractéristiques des objets, conditions entièrement inconnues à sa profonde i norance ; il les choisit au hasard parmi les circonstances apparentes qui le frappent davantage, suivant la disposition du moment; circonstances le plus souvent variables, purement accessoires, et qui n’appartiennent qu'à quelque côté de ce même objet.

Les sourds-muets se composent aussi, entre eux, et avec réflexion, certains signes purément arbitraires et conventionnels. Dans notre Institut, ils s’en servent Pour causer, sans que leurs maitres puissent pénétrer le sujet de leur entretien.

Le sourd-muet conduira, par ses seuls efforts, la création de son langage, non seulement jusqu'au point nécessaire pour exprimer ses besoins

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