Idem
3°. Idem.
Penser. — 1°, L'index exécute sur le milieu du front plusieurs petits cercles.
2°, et 3°. On n'ajoute aucun signe de la main à celui de la physionomie.
Aimer. — 1°. La main droite presse doucement l'endroit du cœur.
2°. et 3°. Même observation qu’au signe précédent.
Actions. — 1°. Chacune a son signe qui n’en est qu'une sorte de répétition.
2°. et 3° Mèmes signes, mais moins exacts.
Homme. — 1°. Les deux mains ouvertes en demicercle descendent parallèlement et symétriquement le long des côtés.
2°, et 3 Les deux sourds-muets articulent le mot papa, qu'ils donnent à tous les hommes.
Nous rapporterons ici un exemple curieux que nous trouvons dans Arnemann, Â/eine Beobachtungen über Taubstümme; Berlin, 1799 (I Th., page 92); c'est
le seul que nous ayons pu rencontrer dans tous les ouvrages publiés sur l'éducation des sourds-muets, où se trouvent reproduits les signes mimiques que ceux-ci instituent livrés à eux-mêmes. Arnemann avait eu successivement six élèves, et voici les signes employés par.eux pour trois expressions. « Première expression : Pour « désigner l'abeille, Carle fait le signe de miel ; Jean- « Carle-Vilh., celui de la cire quelle nous procure; « Jean-Carle-Frédéric Volsfram la désigne par la piqûre ; « Carle-Ferdinand de S., au contraire, porte la main « derrière l'oreille gauche, parce que cet insecte l’a une « fois piqué à cet endroit. Pour indiquer le Dimanche, « lun tient les mains hautes; le second les joint, le troi- « sième tient les deux mains étendues l’une contre l’autre, «et fait comme sil lisait dans un livre, en remuant les « lèvres ; le quatrième fait le signe d’une perruque ronde, « d'une soutane et d’un collet ; le cinquième indique les « ornemens pontificaux ; le sixième tient le chapeau de- « vant le visage, et montre ainsi, comme l'appelle chaque « garçon, la mélodie du pater, etc. Moi-même j'ai autant « de signes différens que j'ai d'élèves : Carle me désigne « par un emplâtre au cou, que j'avais lorsqu'il vint à l'In- « stitution ; Frédéric, en Ôtant le chapeau; Ferdinand, « par ma taille; Wilhelm, par l’enseignement; Hannchen, «en appuyant la main gauche sur la hanche, attitude « qui ne m'est pas propre du tout, que cependant, peut- « être, j ai tenue une fois à mon insu ; Valchen, en descen- « dant l'index de la main droite le long du nez, sans doute « parce que je n'ai pas un nez Camus, mais un nez droit. »
Terminons par quelques exemples des signes que les
sourds-muets inventent entre eux, sans que le maître concoure à cette invention, c’est-à-dire que les sourdsmuets nouvellement arrivés dans l’Institution de Paris, recoivent de leurs compagnons d'infortune, comme Hodition qu'ils conservent, et qu'ils ne tiennent pas ‘de leurs maîtres.
A la naissance de l'établissement, les jeunes sourds-
muets, à peine réunis, ont fait un échange mutuel deléurs
signes ; leur langage s’est enrichi du tribut de chacun; ils l'ont étendu entre eux, et les nouveaux signes ont été inventés sans le concours des maïtres; dans la suite,
les nouveaux élèves, en entrant dans l'établissement,
ont adopté le langage de leurs devanciers, et l'ont augmenté encore ; aujourd'hui les sourds-muets recueillent ces signes, comme un héritage qui se transmet de génération en génération, pour le communiquer, à leur tour, à ceux qui viendront après eux ; l'on ne peut donc plus observer, comme à l’origine de l’art, comment ils facilitent entre eux les moyens de communication, comment ils étendent leur langage, puisqu'ils en adoptent un tout fait; cependant, il est certain qu'il existe dans la maison une tradition de signes, qui est de l'invention des sourds-muets ; ils en inventent même encore tous les jours, entre eux, qu'ils ne doivent pas aux lecons de leurs maitres; c'est de ces signes que nous allons donner quelques exemples : :
Craie. — L'index droit se tourne entre l’index et le médius qui le pressent.
Bois. — L'on fait semblant de scier du bise et l’on
fait le signe de feu, en imitant, par le mouvement
des doigts des deux mains, la mobilité de la flamme.
Copeau.— Les deux mains concaves, les doigts réunis par le bout, se touchent par le bout des doigts et s’éloignent l’une de l’autre, comme si elles séparaient des copeaux.
Charpente. — Les deux mains étendues représentent une toiture, et imitent la jointure des pièces, en mettant le bout du médius droit entre l'index et le médius gauches, l’annulaire droit entre le médius et l’annulaire gauches , etc. |
Canne. — La main droite, comme si elle tenait une canne, imite le mouvement qu'on exécute.
Parapluie. — Les deux mains semblent tenir un parapluie; puis la main droite fait le signe de la pluie, et se porte rapidement en dehors, la paume étant renversée, comme pour éloigner la pluie.
Chaine. — L’index et le pouce de la droite forment, avec l'index et le pouce de la gauche, deux anneaux de | chaîne qui se tiennent.
Épingle. — L'index de la droite, représentant une épingle, semble se piquer dans la manche du bras gauche.
Étui. — La main droite, les doigts collés, entoure l'index de la gauche, et imite l’action d'ouvrir un étui.
Drap. — Les deux mains se lèvent, comme pour prendre une pièce de drap , puis semblent le tâier pour en connaître la qualité. |
Chandelle. — L'index droit se rte à la bouche qui souffle dessus, et imite l’action de descendre et de lever rapidement une chandelle qu'on vient d’éteindre, pour la rallumer.
Là
Chenet. — Signe de fer, puis celui de lion (x), qui se fait en portant avec force les deux mains devant soi, la droite en avant de la gauche, les doigts en forme de griffes. |
Serviette. — Les ne mains tenant la serviette semblent essuyer la bouche. |
Assiette. — Signe de dur, signe de rond. F
Moutarde. — Signe de jaune; la main droite, les doigts réunis par le bout, tourne autour de la bouche, comme pour marquer les picotemens de la moutarde.
Oseille. — L'index et le médius de la main droite, collés l’un contre l’autre, frottent les dents.
Asperge.— L'index de la main droite semble se tourner dans de la sauce, puis il se porte à la bouche et glisse entre les deux lèvres.
Eau-de-vie. — L'index de la droite crane la gorge, pour indiquer les picotemens de cette liqueur spiritueuse.
Jardin du Roi. — Signe de jardin, et signe d'oiseau, en portant l'index droit à l'index gauche, comme lorsqu'on veut exciter un oiseau à ouvrir le bec. (2)
Bouc. — La main droite descend depuis le menton pour indiquer la barbe; puis, l'index et le médius écartés en forme de cornes; elle se porte au front.
Loup. — La main droite concave , avec les doigts un peu évasés vers la bouche, s'éloigne de la figure en réunissant les doigts en pointe, pour représenter le museau de cet animal.
(1) Du particuher au général; les élèves ont vu des chenets représentant des lions : c’est une particularité de leur a servi de regard , de rappel.
(2) De la partie au tout.
Les deux mains, dans une position horizontale, l'index et le médius collés l’un contre l’autre, se portent tantôt à gauche, tantôt à droite; la tête et tout le corps suit ce mouvement, pour imiter l’allure du loup.
Éléphant. — Le bras droit se porte en bas, en décrivant une spirale, et imite la trompe de l'éléphant, lorsqu'elle prend du foin, et le porte à la bouche.
Prison. — Signe de maison; les deux poings se mettent en croix l’un au-dessus de l’autre, comme lorsqu'on a les mains liées ; les sourds-muets se bornent même à ce dernier signe.
Bicétre. — La main droite, les doigts courbés, gratte le revers de la gauche étendue verticalement, les doigts à droite.
Fernis. — La main droite, les doigts réunis, se porte au nez, et de là au cœur, pour marquer que cette odeur soulève le cœur.
1, 2, 3, etc., sous. — On lève 1,2, 3, etc., doigts, et on les courbe rapidement et à plusieurs reprises ; le poignet exécute un léger mouvement de rotation.
1, 2, à louis. — On lève 1, 2, 3 doigts, puis l'index et le pouce touchent le bout de l'oreille, en signe d'or.
Serré. — Les deux mains fermées se pressent l’une contre l’autre; les coudes pressent les flancs ; la physionomie exprime la gène.
Seul, — La main droite fermée, avec le pouce levé, se porte avec force de gauche à droite pourattirer l'attention.
Égal. — Les deux index se collent l’un contre l’autre.
Different. — Les deux index, collés l’un contre l’autre, se séparent promptement.
Malade. — L'index et le médius de la main droite,
collés l’un contre l’autre, frappent à plusieurs reprises le pouls, pour marquer la fièvre; la figure exprime la Jangueur.
Désobéissant. — Le coude du bras droit se soulève rapidement, comme pour résister à une personne qui vous prend par le bras.
En colère. — La main droite ouverte, avec les doigts | écartés, en crochets et tournés contre le cœur, exécute rapidement, et à plusieurs reprises, un mouvement de bas en haut, près du cœur, comme pour marquer le sang qui s'agite.
Dur (qui conçoit difficilement). —L'index se porte au front; puis, le second osselet du médius droit frappe sur un os de la main gauche.
Faux. — L'index is passe transversalement devant la bouche.
Jaloux. — L'index droit se met entre les dents incisives; la physionomie exprime l'envie.
Malin: — L’index droit se porte au front, en y appliquant son extrémité, et tourne sur bn : les sourcils se contractent; les yeux demi-fermés expriment la malice. :
Prompt. — La main droite courbée, avec les doigts collés, passe rapidement, et à Ps rep sous le menton.
Neuf. — La main droite s'élève rapidement derrière la gauche étendue verticalement, les doigts tournés à droite, |
Délicieux. — Les doigts de la main droite passent devant la bouche, en remuant ; la langue semble les lécher; puis la main se porte en en l'air.
Orgueilleux.— La maïn droite, avec les doigts écartés, la paume en dehors, se lève le long du cœur; en même temps la tête se Bve avec fierté.
Gagner. — La main droite ouverte se porte en avant, comme pour prendre quelque chose, se ferme et revient par une courbe, comme pour se mettre dans le gousset.
Perdre. — Les deux mains, fermées à la hauteur de la poitrine, se jettent en avant, en bas, en s'ouvrant.
Acheter. = La main droite donne de l'argent, tandis que la gauche se ferme, comme pour prendre quelque chose, et se retire.
Vendre. — Les deux mains, élevées à la hauteur de la tête, s’agitent comme font les marchands qui, tenant un mouchoir par les deux coins, le secouent pour attirer le public.
Conduire. — La main droite fermée, se porte horizontalement de droite en avant, comme si elle conduisait quelqu'un par le bras.
Préter. — Les mains fermées, se portent alternativement en avant et en arrière.
Avertir, — La main droite touche plusieurs fois lavant-bras gauche.
Rester. — Le pouce droit $ appuie transversalementi sur le pouce gauche. |
Sortir. — La main gauche étendue est dans une position-verticale, la paume en dedans; la main droite, étendue aussi, s'applique contre la paume de la gauche; les” doigts paraissent en dessous.
Partir. — Comme le précédent; mais le mouvement de la main droite est plus fort.
S’enfuir. — Gomme celui de sortir ; mais la main s'ap- plique, à plusieurs reprises, et avec vivacité; la tête est tournée à droite, comme si elle regardait quelqu'un qui serait derrière elle; la physionomie exprime la crainte.
Finir. — La main droite étendue, avec le revers en dehors, dans un plan vertical, se porte rapidement de haut en bas, derrière la main gauche, étendue aussi et dans une position semblable, les doigts dirigés seulement en sens contraire. |
Obéir.— Les deux mains ouvertes, avec la paume en haut, les doigts étendus, se portent en.avant en descendänt ; en même temps le corps suit ce mouvement, et la tête s'incline.
Oublier. — La main droite étendue passe sur le front; la physionomie exprime le vague.
Se tromper. — La main fermée ; à l'exception du pouce et du petit doigt, se porte rapidement sous le nez, et la tête se porte en arrière.
Se moquer.— Les deux mains ouvertes, avec la paume en haut, les doigts écartés, l’une devant l’autre, se portent, à plusieurs reprises, en avant, en baissant. La physionomie exprime le dédain. |
Avoir honte. — La main droite frotte.la joue droite avec le revers, la tête est inclinée, et les yeux se baissent; la physionomie exprime la confusion.
Etre convaincu, de manière à ne plus avoir rien à répondre, — La main droite, les doigis.collés.et courbés, à l'exception du pouce, qui..est écarté des autres doigts, le revers en dehors, se porte avec force, de haut en bas, le long de la poitrine ; la bouche est à demi entr'ouverte; la physionomie reste immobile d’étonnement.
Etre surpris. — La main droite s'applique à plat sur le bas de la poitrine; le corps se penche en avant, etla physionomie est la même que pour le signe précédent. -
Cela ne me regarde pas. — Les deux mains, le revers en dehors, les doigts collés et tournés en bas, touchant la poitrine par le bout, s’en éloignent rapidement, en élevant le bas des mains, et en écartant les doigts, comme pour repousser quelque chose; les épaules se haussent légèrement ; la physionomie exprime l'insouciance,
Lorsqu'un sourd-muet en tourmente un autre, quil s'acharne contre lui , et en dit du mal, celui-ci, en s’en plaignant au maïtre, ne manque jamais de lui faire ce signe : il dirige l’index vers celui dont il se plaint, puis il porte rapidement et à plusieurs reprises la main contre sa poitrine; ce signe répond, à peu près, à ces mots : Il est toujours à ma poursuite , il me tourmente, il ne veut pas me laisser tranquille. |
Pour. temoigner du dégoût pour quelque chose. — La bouche à demi ouverte; la langue, appuyée sur la lèvre inférieure, exprime la fadeur; en même temps, la main droite ouverte, les doigts écartés, le revers en dehors, porte l'index sous la lèvre inférieure , et de là sejetteen avant, comme si on jetait de la salive sur quelque chose.
Vous portez-vous bien ?— La main droite tâte le pouls ; puis elle s'applique sur la bouche, et s’en éloigne en baissant; la physionomie exprime le doute; les yeux regardent la personne à qui l’on s'adresse ; comme pour attendre sa réponse.
Nous deux ensemble. — La main droite fermée, excepté le pouce et l'index, qui sont fortement écartés,
dirige l'index vers la personne à qui l’on s'adresse, puis le pouce contre la poitrine de la personne qui parle; puis les deux pouces levés se collent l’un contrel’autre, et se portent en avant sur un plan horizontal.
Pour peindre limmobilité de quelqu'un. — V'index s'applique verticalement sur la bouche entr'ouverte, la tête étant immobile.
Pas encore. — La main droite fermée, frappe à plusieurs reprises avec le pouce sur le menton.
Lorsqu'un élève est puni ou qu'il lui arrive quelque autre malheur, et qu'un de ses camarades se réjouit de ce qui lui est arrivé, ce dernier imite l’action de jouer du violon; ce signe nt à peu près à notre expression c’est li fait.
Un élève voit-il un de ses camarades s'efforçant en vain de soulever un poids, ou de faire quelque autre chose, ou témoignant seulement l'intention de faire quelque chose au - dessus de ses forces, il lui fait le signe suivant : Il porte rapidement l'index à travers la bouche de droite à gauche, ce qui signifie : Tu n'y peux rien. |
Il ny en a plus. — La main gauche étendue est dans une position horizontale ; la main droite étendue, à une certaine distance au-dessus de la gauche, le revers en haut, descend jusque sur la gauche. |
Nous verrons plus tard, dans la seconde Partie de cet ouvrage, comment ce premier langage mimique, entièrement institué par les sourds-muets eux-mêmes, ce langage naïf, irréfléchi, suggéré par les inspirations de la nature, d'abord divergent, puis ramené à des signes
communs par une convention tacite, prend un caractère nouveau, lorsque, par la coopération réfléchie des instituteurs et des sourds-muets, il devient, dans l’enseignement, un langage artificiel et systématique, et, dans quelques parties, presque entièrement conventionnel et arbitraire.
Note C, page 92.
Sur la capacité qu'ont les sourds-muets, de discerner le bien
et le mal, avant d’avoir recu l'usage de nos langues.
Estil possible qu’un sourd-muet d’un âge mür, traduit devant un tribunal pour avoir volé, ait été justifié sous le prétexte qu’à la privation de la parole est nécessairement liée une incapacité absolue de discerner le bien et le mal? Est:il possible qu’un avocat distingué par ses lumières et ses talens ait cru pouvoir soutenir une thèse semblable? qu'il ait trouvé, dans les systèmes d’un philosophe, une autorité sur laquelle il ait pu fonder un tel système de défense ? qu’un tribunal entier l'ait accueilli ? que cela se soit passé de nos jours et dans une ville qui renferme de nombreux sourds-muets, et un Institut où l'on’ peut observer toute l’histoire morale èt intellectuelle de ces infortunés ?
Lorsqu'une erreur aussi grave dans l'intérêt de l'humanité , de la philosophie , et nous ne craignons pas de le dire, dans l'intérêt de la morale elle-même, se trouve encore produite , accueillie, accréditée de nos jours, il est utile, pour la détruire san$tretour, d'y opposer des faits authentiques. Il suffirait, sans doute, d'inviter ceux
qui, du fond de leur cabinet, ou du sein de leurs spéculations abstraites, portent contre les sourds-muets, ou plutôt contre la nature humaine, cette terrible sentence, en refusant au sourd-muet le sentiment moral , en faisant dépendre ce sentiment de l'emploi des signes artificiels ; de les inviter, dis-je, à observer par eux-mêmes quelques uns de ces infortunés qu'ils condamnent sans les avoir vus. Mais nous appellerons ici en témoignage des sourdsmuets eux-mêmes; leurs récits ingénus et naïfs seront lus avec intérêt ; on verra même avec une juste curiosité l'histoire du développement moral et intellectuel qu'ils avaient obtenu avant tout enseignement ; phénomène entièrement nouveau et inconnu jusqu'à ce jour, si nous ne nous trompons. Une jeune sourde-mueite de Rennes, instruite par le sourd-muet Saboureux, de Fontenay, élève de Pereire, a rendu compte elle-même de sa propre histoire, dans une lettre écrite à M. Le Bouvyer Desmortiers, le 26 janvier 1799 (1). Voici comment elle s exprime : #
« Avant d’être instruite, c’est-à-dire avant de savoir «lire, ma tante et ma gouvernante me disaient, par «signes, à six ans , que le roi du ciel était plus beau et «plus grand que le roi de la terre que je voyais; que « celui du ciel était éternel, et qu'il ne meurt jamais ; «quil était seul maitre et créateur du ciel, de la terre «et du monde, et qu'il s’appelait Dieu. Jele respectais «et l’aimais. Elles me disaient aussi que, si j'étais mé-
(1) Mémoire ou Considérations sur les Sourds-Muets de naissance;
par M. Le Bouvyer Desmortiers. Paris, an virr. In-8°, page 216.
« chante, j'irais au feu qui ne s’étéindra jamais; je le « croyais et le craïgnais. Quand je mentaïs , on me disait «que c'était un grand mal, et que Dieu serait fiché «contre moi; je m'affligeais : j'évitai depuis le men- «songe. Quand on me corrigeait une fois, je ne com- «mettais plus la même faute, par la crainte d’aller en «en enfer, et de fächer Dieu ét ma tante.
« Quant à la question que vous me faites, sur la vue « du ciel et sur la parole, je pensais, dans le principe, « c'est-à-dire dans ma plus granderenfance, que le soleil « était un être supérieur aux autres, et que la lune était « une femme souveraine : c'était la logique de mes sens. : « Je n'avais d'autre idée de la parole, que parce que je « voyais que les autres s'entendaient entre eux, qu'ils «n'avaient pas besoin de signes, et par là je conçus « qu'ils jouissaient d’une faculté que je n'avais pas...
« Oui, tout ce qui est nouveau et beau me cause de « l'admiration, ainsi que des sentimens de plaisir et de «joie: J'ai de l'amour pour la vertu. J'ai toujours aimé « la beauté des divertissemens, promenades, plaisirs et « jeux dès mon enfance, quoique sourde. J'aime beau- «coup mes parens, comme le reste des enfans..
« Quand on me disait ; par signes , de garder un secret, « Je le comprenais, et je le gardais; et que le soleil était «du feu, cela m'étonnait, et je le croyais. Quand je « voyais quelque chose, je réfléchissais, et je jugeais. Je « pensais que l'Étre Suprême était grand et puissant, et « qu'il faisait bien toutes sortes de choses, et j'admirais « cela. Je disais que j'avais envie de le voir; on me ré- « pondait, par signes, qu'il faudrait mourir pour le voir. « Jallai plusieurs fois à Versailles, je voyais le Roi et la
« puissance qui l'environnait. On n'eut pas de peine à « me faire concevoir que l’Étre qui est au-dessus de nous « était encore bien plus grand. Un signe me faisait en- « tendre que le premier mourrait, et l’autre non: de là, « l'idée de la Divinité.
« Je n'ai eu d'abord d'autre idée de la mort et de l’im- « mortalité , que par la vue de différens animaux que je « voyais périr. On me fit entendre, par signes , que Dieu « n'éprouvait jamais cet état. De là, successivement on «m'apprit que mon àme jouissait du même privilége , «et qu'il resterait quelque chose de moi après ma mort. « Le signe d'être jeté au feu quand j'avais mal fait, ce « que je connaissais au visage de ceux qui me svignaient, «me donna l'idée du juste et de l’injuste. Je n’aimais « jamais le mal, ni à faire tort. Avant de savoir cela, on «me demandait si je voulais voir tuer un animal, je « criais que non. Je pleurais quand je voyais par hasard « tuer un oiseau, et un chien mort. À cinq ou six ans, « quand on battait un enfant, et quand on grondait ma « tante, je l'empêchais avec des cris et vivacité. :
« Lorsque je voyais, avant cinq ans, passer les hommes « enchaïînés, j'en étais émue de compassion. Je deman- « dais à ma bonne : pourquoi cela? elle me répondait «que c'était qu'ils volaient de l'argent, et qu'on allait «les pendre. Cela me faisait bien de l'impression. On « voulait me mener les voir pendre ; je répondais vive- « ment que non, que je n’aimais point à voir mourir mes «semblables. Je sentais que cela leur ferait du mal; «cela me faisait de la peine. Je blâmais une fille qui « suivait les voleurs pour les voir supplicier. J'ai eu une «idée que c'était une cruauté et l'effet d’un mauvais
« cœur ; j'en ai eu aussi une, de la dureté, pour tout ce « qui n’est pas tendre, ni sensible, ni mou; de la sévé- « rité, pour tout ce qui n'est pas bon, ni doux; et du dan- « ger, quand je voyais un chat noyé et un homme blessé « dans un fossé. Je craignais et n'aimais point la mort. « J'ai eu souvent des idées ; il me serait difficile de vous «en faire un détail. Elles étaient plusieurs fois bonnes « et justes. Je retiens et vois mieux que les autres, à ce « qu'on m'a assuré ; j ose vous le dire. Je racontais à ma «tante ce que je voyais aux promenades et dans les « maisons. Quand on me disait que j'étais méchante et «entêtée, cela me donnait dela honte, et je me ca- « chais. Je rougissais des sottises qu'on me disait. Je «comprenais et devinais souvent ce qu'on pensait, dé- « sirait, disait et voulait dire. Je m'impatientais quand « je voyais qu'on se moquait de moi, et qu'on me trom- « pait. Je ne croyais pas, depuis, toujours'à ce qu'on me « disait; je m'en défiais. Je n’aimais pas qu'on me flattät « pour me tromper. Je suis née sensible, vive et douée « de sentiment, quoique sourde de naissance. Par- « don, etc. »
Dans une autre lettre, la même sourde-muette traite plus directement encore le point qui nous occupe en ce moment :
« Vous me surprenez, monsieur, écrit-elle à M. Le Bou- «vyer Desmortiers (1), en me disant que je répondais, dans
(x) Lettre du 14 floréal an vrr. — Mémoire ou Considérations, etc.,
page 241.
mort DE L'ÉDUCATION Te « mes lettres, victorieusement et sans le savoir, au repro- « che de l’abbé Sicard aux sourds-muets, de naître sans « vertu ; je lai fait sans y penser. Je suis charmée que « cela soit fait, puisque cela détruit les opinions, les « jugemens injustes des hommes contre ces infortunés. « Ils les croient sans vertus , ni sentimens; ils se trom- « pent. Je vais vous citer un paysan sourd-muet et une « paysanne dénuée de deux sens comme lui, qui ne sa- « vent point lire. L'un est âgé d'environ trente ans et « l'autre de dix-neuf : ils n’ont jamais eu d'instruction; « mais ils se font parfaitement entendre par leur intelli- « gence naturelle. Ils prient Dieu avec l'air dévot et re- « cueilli. J’ai vu le premier dans notre paroisse et non « pas l’autre, On vient de me parler de cette dernière: «on m'a dit que soir et matin elle ne manque jamais de « se mettre à genoux, et qu'elle a la plus grande atten- « tion à ne pas se distraire. L'on peut juger que, dans ces « démonstrations d'adoration , elle suit ce qu’elle voit « faire à ceux avec qui elle est; mais l'on a toujours re- «marqué, lorsqu'elle voyait ses semblables approcher « de la sainte table, que jamais elle n'en a suivi l'exem- « ple : on m'a assuré qu'elle est fort intelligente. »
Le sourd-muet Desloges, dans l’opuscule déjà cité, assure « qu'il ne se passe aucun événement à Paris, en « France et dans les quatre parties du monde, qui ne « fasse la matière des entretiens habituels des sourds- «muets avec lesquels il est en relation, quoiqu'ls « n'aient jamais eu d'instituteurs. Nous nous exprimons, « dit-il, sur tous les sujets avec autant d’ordre, de pré- « cision et de célérité, que si nous jouissions de la faculté
«de parler et d'entendre. » (Observations d’un Sourd- Muet, page 15.) | | |
Parmi le grand nombre de faits authentiques parfaitement conformes, que nous pourrions citer ici, je me borneraï à en rapporter quelques uns que j'ai recueillis et constatés personnellement, dont deux sont pris parmi les sourds-muets arrivés à une instruction complète et se retraçant leurs propres souvenirs ; un autre, parmi les sourds-muets n'ayant recu absolument aucune instruction, lesquels sont capables cependant, comme nous l'avons dit, de manifester leurs sentimens intérieurs par leur pantomime et surtout par leurs actions et l'expression de leur physionomie. |
Dans un entretien avec le jeune et intéressant Lenoir, élève de notre Institution, et aujourd’hui l’un de nos répétiteurs sourds-muets, je l'engageai à descendre en luimème pour chercher à se rappeler de ce qui se passait en lui avant l’époque à laquelle son éducation commencça, Je lui adressai ensuite er détail diverses questions auxquelles il répondit en ces termes : « Qu'il « éprouvait, dès-lors, de la jouissance, quand il avait pu « faire du bien à quelqu'un, spécialement quand il avait « donné quelques secours aux pauvres, parce que c'était « une chose qui plaisait à ses parens ; qu’il savait distin- « guer le fier du mien, et qu'il sentait qu'il ne fallait «rien enlever à autrui; qu'il sentait également que « c'était un devoir d’obéir à ses parens, et une faute de « mentir.» [l ajouta en terminant : « Nous portions tous la « loi naturelle en naissant; cela suffit pour prouver que . «Je sentais bien le mal et le bien ; mais l'éducation m'a « encore perfectionné. » Sur quelques autres notions
Da A DE L'ÉDUCATION :
morales, Lenoir me répondit : « Je ne me le rappelle « que confusément. » Il avait neuf ans et demi quand il entra dans notre Institution pour y recevoir l'éducation; c'est, pour le sourd-muet, un âge encore bien peu avancé, relativement au développement intellectuel et moral. |
Le sourd -muet Berthier, jeune homme plein de talent, et aujourd'hui l'un des répétiteurs de notre Institution , ayant commencé, à l’âge de huit ans et demi, à recevoir l'instruction, n'avait pas encore les idées formées sur l'existence du moral : ce sont ses expressions. « Mais il avait, dit-il, un sentiment au moins confus de « la propriété. Un sourd-muet sans éducation ne peut « pas ignorer quil ne faut pas ravir à autrui ce qui lui « appartient. Les sourds-muets ont un profond mépris « pour celui qui vole. »
Un jeune sourd-muet, nouvellement admis dans notre Institution , et qu'on a été sur le point d'en renvoyer, parce qu'il semblait frappé d’idiotisme et incapable de recevoir l'instruction, a cependant montré dernièrement un sentiment très vif du #en et du rien, quand son professeur (M. Valade) l'a soumis, sous ce rapport, à quelques épreuves.
J'ai eu occasion d'observer dernièrement un jeune sourd-muet, âgé de seize ans, né dans un village, de simples paysans, qui n'a jamais quitté le lieu de sa naissance, qui n’a reçu d’autres instructions que celles qu'ont pu lui transmettre ses parens, et qu'il a recueillies dans le commerce de ses frères et sœurs, ou de quelques autres enfans de son âge. Ce jeune homme s’est créé une pantomime à l’aide de laquelle il communique habituelle-
ment avec sa famille, et s'exprime sur tout ce qui intéresse ses besoins; il a le sentiment de ses devoirs ; il avértit même ses camarades, quand il leur voit faire une faute; il comprend surtout fort bien le respect qui est dà à la propriété ; il connaît les affections , et juge quand on est fâché contre lui; il a quelques idées religieuses , bien obscures, bien vagues, bien imparfaites sans doute; mais enfin, il prie en levant les mains au ciel; il assiste avec empressement et recueillement aux cérémonies du culte : l'exemple de ses parens lui a servi d'enseignement; il apprend de son père la profession de fabricant de bas au métier, et travaille déjà assez biên.
Ce n’est donc pas sans une extrème surprise qu'on voit l’abbé Sicard appeler le sourd-muet de naissance encore privé d'instruction, un étre parfaitement nul dans la societe, un automate vivant , une statue telle que la présentent Bonnet et Condillac; déclarer que ce malheureux est orné aux seuls mouvemens physiques ; qu'aucune idée qui lui soit propre ne peut s'arrêter dans son esprit, et qu'aucune idée étrangère ne peut arriver jusqu'a lui; qu’il est seul dans la nature, sans aucun exercice possible de ses facultés intellectuelles qui demeurent sans action et sans vie, et finissent par s'étendre en lui, à moins qu’une main bienfaisante ne parvienne à le retirer de ce ‘sommeil de mort; le mettre enfin non seulement au-dessous du sauvage, mais aller jusqu à voir en lui une sorte de machine ambulante dans l’organisation, quant aux effèts, et inferieur à celle des animaux. (x)
(1) Cours d'instruction d’un Sourd - Muet de naissance. — Introduction, pages x et xij.
Mais plus tard, l'estimable instituteur s'est honoré, “en rétractant une erreur aussi étonnante. ( Théorie des Signes. Avertissement, page 67.) |
Nous devons ajouter toutefois que quelques écrivains étrangers ont plus ou moins partagé les exagérations de l'abbé Sicard. Mais, il est digne de remarque, qu'il n’est pas un seul d’entre eux qui ait cité un fait à l'appui de son opinion, que tous se sont bornés à exprimer leur opinion elle-même; que tous ont pu être plus ou moins entraînés par la même cause qui avait dominé l'abbé Sicard, je veux dire, par la haute idée qu'ils avaient conçue du bienfait de l’enseignement donné aux sourdsmuets, ce qui les a conduits à rabaïsser, au-delà de toute mesure, la condition de ces infortunés, pour donner au bienfait la plus grande valeur, Ce n'est pas dans l'école où il entre, qu'on peut étudier le sourd-muet tel qu'il était jusqu'alors. C'est auprès de sa famille, au sein de ses habitudes, qu'il faut le voir, le suivre ; cest là seulement qu'il se découvre par ses actions, bien plus que par ses discours, et c’est encore une des causes qui a pu tromper sur leur compte plus d'un instituteur.
César, dans une introduction à l'ouvrage allemand de Raphel et de Petschke, dont nous parlerons dans la seconde partie (page 20); Eschke, dans Arnemann ( Observations sur les sourds-muets, en allemand, pag. 56, 95, 98,100); Arrowsmith (The art of ünstr., etc. , page 32), refusent plus ou moins au sourd-muet le discernement du bien et du mal moral, et leur opinion a malheureusement trop influé sur l’auteur de la savante dissertation inaugurale que nous avons déjà
citée. (Voyez ci-devant, note À, à la suite du chapitre [°", page 31.)
Il importe, au reste, de bien remarquer que le développement moral, comme le développement intellectuel, est beaucoup plus lent chez le sourd-muet laissé à lui-même, et sans instruction, que chez l'enfant ordinaire; que ce développement est encore plus lent et plus imparfait chez le sourd-muet placé dans des conditions défavorables, c’est-à-dire dans une famille appartenant aux conditions inférieures, laquelle possède ellemême peu d'instruction, et ne peut donner que peu de soins à cet infortuné. Il n’est donc pas étonnant que Îles sourds -muets appartenant à ces conditions, admis de bonne heure dans des instituts, n'aient paru avoir que des notions très confuses du bien et du mal. Il faut remarquer enfin que l'infirmité dont sont atteints les sourds-muets est souvent accompagnée d’un idiotisme plus ou moins prononcé.
La sentence contre laquelle nous protestons de toutes nos forces, au nom de l’expérience, au nom de la morale, au nom de l'humanité, est cette sentence absolue qui refuse le sentiment moral au sourd-muet, même à
‘âge de l'adolescence et de la jeunesse, par cela seul qu'il est privé de la parole et du secours des langues artificielles. 19