CHAPITRE V
Point de départ, dans l'éducation du sourd-muet.
Cr qui importe avant tout, quand il s’agit de s’engager dans une carrière, et de tracer une route, c'est de marquer avec soin, et le point de départ; et le but auquel il s’agit d'atteindre.
Les observations renfermées dans le chapitre précédent nous laisseront peu à dire sur le premier de ces deux objets. | . Dans tout enseignement, il est un point de départ fort essentiel, et qui détermine non seulement le succès, mais la possibilité même de la ‘transmission de l'instruction; c’est le rapport de communication qui existe entre le maitre et son élève : car tout dépend des moyens qu'ils ont de s'entendre éntre eux. |
Il ne suffit même pas, comme on le croit quelquefois, que le maitre se fasse entendre de son élève; il faut aussi que son élève puisse être entendu de lui. |
Un Français qui veut apprendre la langue anglaise, s'adresse à un maïtre qui possède à la fois la connaissance méthodique des deux langues. La langue française, déjà connue de tous deux, lui
sert de moyen de communication, et il n’est plus question que de traduire. |
Mais, que deux individus, l’un Français, l’autre Anglais, qui ne savent chacun que leur langue maternelle, se trouvent en présence : ils cherchent en vain un interprète; comment pourront-ils converser entre eux ? comment l’un des deux parviendra:t-il à apprendre la langue de l’autre? lequel des deux sera le maître ou le disciple ? sur quelle base établiront-ils leurs rapports ?
La même question se présenterait pour un voyageur errant seul dans un pays étranger dont il ignore la langue. Sans doute, avant tout, il désirerait obtenir cette connaissance. Mais, pour l’acquérir, il lui faut déjà un moyen de comprendre et d’être compris.
Cette situation et la nécessité qu’elle impose, nous présente déjà quelque analogie avec la position respective dans laquelle se trouvent l'élève sourd-muet, et celui qui entreprend de l’instruire. Ce dernier est comme le représentant de la société au sein de laquelle se trouverait jeté le voyageur étranger dont nous venons de parler.
Ces situations auront quelque ressemblance et quelque différence : elles ne présenteront pas les mêmes facilités à ceux qui s’y trouvent placés. Le sourd-muet aura des avantages et des désavantages , relativement au voyageur.
Qu'est-ce que s'entendre? C’est avoir la même
idée , dans la même expression. Ainsi tout moyen de communication suppose une double condition : l'identité des signes, et celle des idées.*Le sourdmuet et son instituteur ont un avantage marqué sous l’une de ces deux conditions, et un grand désavantage sous l’autre. | Le Français etl’Anglais, dans l'hypothèse que nous formions tout à l'heure, n'auraient guère qu'une seule ressource pour entrer en relation ; la nature l'indique, elle s'offre d’elle-même : c'est la pantomime : les accens de la voix sont sans valeur pour eux; il ne leur reste que les gestes : les gestes seuls aussi viennent au secours du voyageur de notre dernier exemple. Mais elle serait pauvre et bornée pour les uns et les autres, peu exercés à l’employer; du moins seraient-ils obligés de faire une première étude pour lui donner les développemens dont elle serait susceptible. Cependant, si c’étaient des acteurs dramatiques, ils s’entendraient beaucoup plus rapidement; leur langue commune serait plus riche.
Voilà le truchement cherché, le truchement nécessaire, le seul truchement possible.
Tel est aussi l'interprète naturel qui vient au secours du sourd-muet et de l'instituteur. L'instituteur, il est vrai, est peut-être encore aussi peu! familier avec la pantomime que notre Anglais, ou! notre Français, ou notre voyageur. Mais le sourd-| muet, du moins, fera les frais; l'instituteur suivra
rapidement les indications de son élève; en peu de temps ils auront une langue commune, beaucoup -plus étendue, sans comparaison, que celle dont les précédens pourraient faire usage. Voilà l'avantage dont jouit le sourd-muet, et qu’il s’agit de lui conserver.
La pantomime remplira donc, entre le sourdmuet et son instituteur, à peu près le même office que remplissait la langue française dans les leçons du maître d'anglais de notre premier exemple , avec cette grande différence, que les deux langues française.et anglaise ont entre elles une étroite analogie, laquelle n'existe aucunement entre la pantomime du sourd-muet et la langue artificielle qu'il s’agit de lui enseigner.
De là résulte un premier principe aussi évident que simple : c’est que « toute méthode d’enseigne- «ment pour les sourds-muets doit commencer «par emprunter aux sourds-muets eux-mêmes la « pantomime qu’ils se sont formée, dans toute lé- « tendue qu’elle peut avoir acquise, pour servir de « lien de communication entre le maître et l'élève. »
Je dis « dans toute l'étendue qu’elle peut avoir « acquise » ; car, plus cet idiome commun aura, en effet, d’étendue, plus la transmission de linstruction, qui doit avoir dieu avec son secours, ‘sera rapide et facile.
Ainsi, l’instituteur commencera à se constituer élève, et son habileté à s'emparer de l'instrument
140 DE L'ÉDUCATION que son élève lui présente, sera son premier talent. LR
Mais en continuant à comparer leur situation avec celles des autres exemples, une différence
essentielle se manifeste, et ici notre sourd-muet
et son instituteur vont perdre tous leurs avantages.
Reportons-nous à la seconde condition de toute communication : de même que pour communiquer et s'entendre, il ne suffit pas d’avoir les mêmes idées en commun, si on n’a aussi les mêmes signes pour les exprimer; il ne suffit pas non plus, pour s'entendre, d’avoir les mêmes signes en commun, si on n’a encore des idées semblables dans l'esprit. La mesure de lutilité du moyen de communication réciproque est donc tout ensemble dans l'étendue de la double provision. et d'idées, et de signes, que possèdent à la fois, et en commun, les deux interlocuteurs qui cherchent à s’entretenir.
Le Français et l'Anglais de notre second exemple, quoiqu'ils n’aient presque aucun signe commun, ont tous deux un système d’idées à peu près semblable, à peu près également développé. Quoique la langue maternelle de chacun d’eux soit inconnue à l’autre, toutes deux ont une étroite analogie; toutes deux ont servi à former et à fixer dans l'esprit de l’un et de l’autre des ordres d'idées qui se correspondent.
Il en est de même du voyageur jeté dans un
pays étranger : quelle que soit la diversité des
mœurs, il trouvera toujours une langue artificielle construite sur un plan plus ou moins semblable à sa langue maternelle, et un certain système d’idées plus ou moins étendu, déterminé en partie par les conditions de cette langue artificielle, en partie par l’état de la civilisation de la société ou il se trouve jeté.
L'avantage qui résulte de cette communauté de la provision des idées, consiste en ce que, dès qu’on a trouvé un premier moyen de s’entendre, on parvient rapidement à avoir une langue commune , à l’aide des conventions qui s’établissent. Les idées sont là toutes prêtes, des deux côtés à la fois, qui attendent leurs noms, et n’ont plus à les recevoir que d’un seul des interlocuteurs.
Bien différente serait la position de ces interlocuteurs, même.en possession des noms, si les idées qu'il s’agit d’en revêtir, manquaient à l’un d’entre eux.
Or, telle est précisément la position du sourdmuet en présence de son maitre. Les idées qu'ils ont en commun sont en petit nombre, et ne se présentent pas d’ailleurs à tous deux sous le même aspect.
Le point de départ, sous ce rapport, est donc beaucoup plus reculé.
Sans doute il y a encore des différences immenses entre les individus qui, doués de l’audition, appartenant aux nations civilisées, parlent les langues artificielles, entre l’ignorant et le savant. Mais en-
core l’ignorant et le savant, en possession d’une même langue maternelle, ont en commun à peu près les idées exprimées par la portion de cette langue qu'ils parlent tous deux. Or, cette commune provision qui leur reste, surpasse à son tour, dans un degré peut-être égal, celle qui est commune au sourd-muet et à son instituteur, lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois.
De là un second principe : C’est que « l’institu- «teur du sourd-muet doit reconnaitre et déter- « miner avec soin jusqu'où s'étendent les idées de «son élève, sous quel aspect elles s'offrent à celui-ci, « pour y trouver la seconde des conditions essen- «tielles sur lesquelles reposent ses communications «avec lui; il doit en reconnaitre l’étendue, pour «sy appuyer; la limite, pour ne pas la dépasser. » Heureusement, le langage mimique est si vrai, si ingénu, si transparent (qu’on nous permette cette expression ), qu'il sera facile à l’instituteur de découvrir ce territoire : il lui suffira de provoquer son élève à s'exprimer, et de l’observer avec attion, pour bien entrer dans sa pensée ; ici encore, il jouera donc le rôle d’auditeur plus encore que celui de maitre. |
Le maitre d’anglais qui enseigne la langue anglaise à un Français, donne seulement à celui-ci des noms anglais, pour les imposer à des idées que ce dernier possède déjà sous des expressions françaises. |
L'instituteur du sourd-muet procédera de même pour toutes les idées que le sourd-muet peut déjà avoir acquises ; il lui enseignera à leur imposer nos noms, à traduire ainsi, en notre langue, les mots de son langage mimique; mais, au-delà de ces confins, il faudra que l’instituteur du sourd-muet fasse plus : il faudra que, en offrant le nom de l’idée nouvelle, il suggère cette idée elle-même au sourd-muet qui ne la possède point encore, ou plutôt qu’il le conduise à la concevoir.
Ainsi, le point de départ n’est plus le même; les moyens de communication, sous le second rapport, n’ont plus la même étendue.
Cependant, ne nous effrayons point trop de ce désavantage ; il a ses limites, il peut avoir ses compensations : c'est ce qui nous reste à montrer, et nous allons considérer, en le montrant, ce qu'il y a de plus important dans les fondemens de l'art d'instruire les sourds-muets. Que dis-je ? peut-être dans les deux observations qui vont suivre, bien saisies et convenablement méditées, se trouve renfermé tout le secret de cet art, sinon tel qu'il existe aujourd'hui, du moins tel qu'il peut et doit être quelque jour.
Si le sourd-muet n’a pas en commun avec nous la même provision d'idées, il a du moins en commun avec nous les mêmes matériaux pour sil cette provision.
Ces matériaux sont en partie extérieurs, en par-
144 Lx DE L'ÉDUCATION
tie intérieurs. La première espèce comprend la scène de l’univers sensible; la seconde, celle de ce monde caché dont notre âme est le théâtre. Le sourd-muet est placé en présence du même univers; il est doué de la même intelligence; il éprouve lés mêmes passions que nous; il peut observer, comme nous, cette double scène.
De là un troisième principe fondamental de Part: «il faut s'emparer des matériaux que le sourd-muet «possède en commun avec nous, pour l’aider à con- «struire un système d'idée semblable au nôtre, tel «que celui qui est représenté dans nos langues »; c'est-à-dire, en d’autres termes, qu'ici l’instituteur doit moins enseigner lui-même, que faire agir son élève. Car, il s'agira de lui faire observer les phénomèenes au-dehors et au-dedans de lui-même, et de le faire ensuite réfléchir sur les idées qu’il s’en sera faites : disons mieux : il faudra lui faire conünuer méthodiquement ces observations et ces réflexions qu’il a déjà commencées de lui-même, mais qu'il a seulement ébauchées au hasard.
Ainsi les idées naïtront d’elles-mêmes, dans leur ordre successif et naturel, à mesure que les | mots de la langue se présenteront pour les fixer, | les représenter, les enregistrer, et nous offrirons les signes au sourd-muet au moment où l'idée qu'ils doivent exprimer sera prête à éclore. |
Il est évident que, si l’ordre de génération de, nos idées était bien déterminé et bien connu, ce.
travail s’exécuterait suivant des lois très précises et toutes naturelles. Le sourd-muet et son institüteur resséembleraient à deux individus qui auraient en commun une somme d argent renfermée dans un sac, et dont l'un voudrait enseigner à l’autre à compter : tirant la somme du sac, le premier inviterait l’autre à en former des piles, à les distribuer et à les combiner, pour en former des sommes nouvelles.
Aussitôt que, à l’aide du langage commun dé la pantomime, et de la provision d'idées primitivement commune entre le sourd-muet et son instituteur, celui-là a commencé à provoquer de la part de celui-ci une nouvelle observation, et à revêtir d'un nom l’idée qui en est résultée, cette idée et ce nom entrent dans le réservoir ou ils puisent tous deux des moyens de communication réciproque, et ce réservoir s'enrichit ainsi progressivement.
Toutes nos idées ne se composent que de deux sortes d'élémens : 1°. les observations que nous avons faites sur la double scène du monde extérieur et de la conscience intime, observations converties en images dans les souvenirs; 2°. ensuite, les opérations que nous avons faites sur ces mêmes images. |
Or,+les instrumens qui servent à exécuter ces opérations sont de deux sortes : les uns intérieurs, invisibles, appartiennent entierement à notre esprit; ce sont ses facultés : les autres sont ex-
térieurs et matériels; ce sont les signes artificiels (1). Les sourds-muets ont été, comme nous, dotés des premiers par la nature; nous serons en mesure de leur fournir les seconds, au . far et à mesure. de leurs besoins. | j | “Cependant, voici une diffé ad Del | entre la situation où se trouvent réciproquement le sourd-muet et son instituteur, et celle de nos précédens exemples. Les signes artificiels de nos langues, employés aux opérations de l'esprit, sont empruntés à la parole. Comment les remplacer pour les sourds-muets ? Une observation très simple nous l'enseigne; mais ce qui nous est le plus familier est souvent ce que nous voyons le moins bien. à | Les mots articulés, qui forment nos langues parlées, n’ont par eux-mêmes aucune connexion naturelle et nécessaire avec les idées qu'ils expriment; ils ne tiennent leurs valeurs, que de nos conventions. De méme que tel mot anglais, allemand, russe, arabe, est aussi propre à représenter une idée déterminée que le mot français; de même que ce mot français a pu tout aussi bien désigner une autre idée, et que souvent, en effet, un même mot français, tel que son, par exemple ; désigne même à la fois des choses fort: diffé-
(x ) Dans les chapitres VIII et IX ci-après, nous verrons plus en détail en quoi consiste cette fonction des signes.
rentes; de même aussi des signes qui appartiendraient à tout autre sens qu’à celui de l’ouie, peuvent être également revêtus des fonctions que nous avons attribuées aux paroles articulées, pourvu que les mêmes fonctions soient en effet attribuées à ces signes par des conventions semblables.
Il importe, il est vrai, de donner au sourdmuet un système de signes qui lui serve également -pour le commerce habituel et général avec les autres hommes, et par conséquent de le mettre en possession de nos langues. Mais les termes de nos langues-peuvent être figurés, dessinés, tout aussi bien qu'ils sont prononcés. Ne reçoivent-ils pas en effet un .corps matériel dans l'écriture? Le sourd-muet jouit, ainsi que nous, de l'organe de la vue, de la disposition de ses mains; il possède même, comme nous, l'organe vocal, quoiqu'il ne sache pas en user. Voilà donc encore une dernière et précieuse ressource qui lui reste : nous avons. une matière suffisante pour lui transmettre le mécanisme de nos langues artificielles. De là le quatrième et dernier principe fondamental : « L'in- « stituteur du sourd-muet offrira aux yeux de « son élève, la langue que linstituteur ordinaire « fait entendre à l’oreille du sien; il li môn- « trera notre langue sous la forme visible, et, sous « cette forme, il lui enseignera à associer direc- «tement ses termes aux idées qui leur corres- « pondent. » |
Avec les quatre moyens énoncés dans les quatre principes que nous venons d'établir, que manquerait-il à l'instituteur du sourd-muet et à son élève, pour donner à leurs communications réciproques toute l'étendue qu’ils pourront désirer ?
Mais nous sommes tellement maïtrisés par nos habitudes, surtout lorsque leur origine, se perd dans le premier âge de l'enfance, que nous avons la plus grande peine à nous figurer que les choses puissent avoir lieu d’une manière différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés par notre propre expérience. Et si, enfin, nous parvenons à triompher de ce préjugé, alors, tombant dans un excès contraire, nous sommes portés à supposer que tout diffère dans une condition diffé rente; nous sommes désorientés ; nous ne savons plus retrouver les analogies que nous fournirait notre propre expérience acquise. De là deux écarts commis tour à tour par les instituteurs de sourdsmuets qui ont, ou trop Lier: du succès “de quelques méthodes , peut-être même du succès de Ml REA ou trop compliqué ses ressorts.
LAVAL LVL RSR LVL V LR DLL LT ARR LAS LVL L LLV LR LAR LR RAY LUE LA R LAS L/R/D