CHAPITRE VIL
Du langage en général; du langage des animaux, et du langage humain...
Posque l'infériorité à laquelle les sourds-muets restent soumis, comparativement aux autres hommes, provient de ce qu'ils sont privés du langage qui sert au commerce ordinaire des hommes, le problème qui a pour objet leur éducation ne saurait être bien résolu que par l'examen des questions fondamentales qui se rapportent aux propriétés des diverses espèces du langage.
Car il s'agit de savoir quel langage peut suppléer, pour les sourds-muets , celui dont ils sont privés; jusqu’à quel point l’un peut en effet suppléer à l’autre, et quels sont les moyens de leur procurer celui qui est le plus propre à TEREe cet objet.
Qu'on nous permette donc de jeter un coup d'œil rapide sur ces questions fondamentales.
Les animaux ont déjà une sorte de langage. Mais, en comparant ce langage à celui de l’homme, on se trouve placé dans le point de vue qui fait le mieux connaître l’immense supériorité de lPintelligence humaine, et qui fait découvrir aussi, de la
DES SOURDS-MUETS. — CHAP. VIL, 105 manière la plus manifeste, la limite qui sépare l'homme des animaux.
L’extrême infériorité des animaux n’est pas seulement la suite inévitable de l'extrême imperfection de leur langage, langage qui à peine en mérite le nom; elle provient surtout de ce que les animaux manquent de la faculté essentielle qui est nécessaire pour être admis à la participation du langage véritable.
Cette faculté, à laquelle Locke a donné le nom de réflexion, consiste dans la conscience que l’âme humaine a d’elle-méme et de ses propres opérations ; en sorte que, non seulement elle se rend compte de ce qu’elle éprouve, mais elle se voit agir elle-même dans les actes de la volonté ou de l’entendement; et, si l’on nous permet cette expression, elle se comprend elle-même.
L'animal est affecté par les organes des sens; il en reçoit des impressions agréables et désagréables ; il a le sentiment de ces impressions, les compare, se décide en conséquence; il en conserve le souvenir; ces souvenirs se lient entre eux; les associations formées par les souvenirs passés lui composent une sorte de prévoyance de lavenir; enfin, il est doué d’un instinct qui le guide aveuglément, quoique avec une admirable exactitude, en beaucoup de choses : mais il est privé de la faculté de réflexion , telle que nous venons de la définir; il ne se comprend pas lui-même, et voilà pourquoi il ne peut
se gouverner’; il se trouve privé aussi de raison; il demeure exclu de la région intellectuelle et morale ; C’est pourquoi les animaux ne peuvent instituer un langage proprement dit, ni même partie ciper à son emploi.
Il est une sorte de langage dont les animaux usent entre eux : il est, en partie, le résultat de l'instinct; en partie, celui de l’habitude; mais il se bôrne à une association mécanique d’un certain signe et d’une action faite ou à’ faire :’de même qu'une certaine odeur, un certain son, est pour eux le signe d’un objet à rechercher ou à éviter ; le cri où le mouvement d’un autre animal leur rappelle ce qu'ils doivent faire, ou ce dont ils doivent se garantir. Mais ils ne se comprennent point les uns les autres; car chacun d’eux ne se comprend point lui-même; il ne peut pénétrer dans son semblable plus avant qu’il ne pénètre dans son propre intérieur. De même que les animaux ne se comprennent pas réciproquement, ils n’ont pas l’idée de se faire comprendre ; ils ne peuvent se créer un art pour se faire mieux comprendre encore, ni par conséquent instituer un langage conventionnel.
Chez les animaux apprivoisés, la faculté d'imitation se développe ; mais c’est une imitation entiérement aveugle. L'animal apprivoisé voit agir l’homme ; placé dans la dépendance de l’homme, il observe sans relâche les mouvemens de celui qui pourvoit à ses besoins, et décide de sa destinée; il
s'exerce à prévoir ce que lui annoncent ces mouvemens; cette prévoyance s'attache aux accens de la‘voix humaine, comme aux autres actions de son maître ; tous ces signes précurseurs se lient mécaniquement, dans les souvenirs de l'animal, à l'effet qui les accompagne : l’homme les multiplie à dessein ; il y trouve un moyen facile de commander à animal. L’homme-comprend Vanimal ; il aperçoit le-mobile qui détermine l'animal à agir; mais lanimal ne comprend pas l'homme : il voit les actions sans en pénétrer lés motifs. Ainsi, dans ce commerce, c'est l’homme qui institue les signes ; l’homme commande , l’animal ne fait qu’obéir. Deux hommes, placés en présence l’un de l’autre, se comprennent bientôt réciproquement; car cha- . cun d'eux se comprend soi-même. Or, la similitude de leurs actions fournit à chacun le moyen naturel d'appliquer à son semblable ce qu’il sait de luimême. C’est comme un miroir dans lequel il se retrouve. Comprendre un autre, c’est juger de lui d’après soi. Nous croyons lire en autrui; mais nous lisons dans notre propre intérieur, et nous prêtons à autrui ce que nous penserions à sa place.
«Dès - lors, le langage de l’homme a une tout autre valeur : car il dévient une manifestation de la pensée; dès-lors aussi, le langage de l’homme estsusceptible d'acquérir un tout autre développement; car celui qui remarquequ'il a compris son semblable, et qui sait qu'il en a été compris, à son
tour, se créera un art pour se faire RME mieux comprendre. ti
Cette observation nous donne la clef de tous les phénomènes qui se rapportent à l'institution et à l'emploi du langage : elle nous explique comment deux ou plusieurs hommes qui n'auraient point encore de langage artificiel, parviendraient à s’en composer un, et comment un homme admis dans une société où il existe déjà un langage artificiel commun, parvient à s’y faire initier; car ces deux résultats appartiennent au même principe.
Les actions, étant les conséquences et les effets de leurs motifs, deviennent naturellement, entre les hommes, les signes de ces motifs : elles composent ainsi, pour eux, un premier langage encore irréfléchi. Par exemple, la terreur s’exprime par la fuite; le désir, par les bras qui s’étendent pour saisir, etc., etc. En voyant agir un autre animal, ou l’homme, l'animal ne peut que prévoir, en vertu des associations mécaniques qu'il s’est formées, ce qu'il peut espérer lui-même ou craindre des suites de cette action, et se diriger d’après cette indication; mais, en voyant agir son semblable, l'homme pénètre les motifs de l’action, parce qu'il sait quels motifs la lui ont inspirée à lui-même, dans un cas ‘analogue; il reconnait la terreur, le désir, il les reconnaît chez son frère, tels qu’il les avait ressentis.
Il a compris, et cette découverte devient un motif nouveau qui lui suggère une nouvelle ac-
tion ; il défend celui qui est menacé, assiste celui qui désire. Dans une situation analogue, il est également compris, protégé , aidé à son tour.
Or, il en est de ce second genre de motifs et d'actions, comme du premier.
Par un second acte de la réflexion , l’homme qui a compris son semblable se rend compte de la découverte qu'il a faite; &/ voit qu'il a compris; COntinuant à appliquer à son semblable les connaissanices qu'il a de soi-même, il juge donc aussi qu’il a été, à son tour, compris par son semblable. Il se dira : Je comprends et je suis compris.
La découverte est consommée; les deux intelligences sont en rapport; l’homme ajoutera bientôt : Cherchons donc à nous faire comprendre encore. Ce vœu, ce dessein, seront partagés , seront réciproques ; ils seront aussi mutuellement reconnus, toujours en vertu du même principe : on sera d’accord pour les accomplir; et le langage, qui d’abord était involontaire, deviendra réfléchi.
Laissons en présence l’un de l’autre, «mettons dans une dépendance réciproque pour leurs besoins, deux hommes qui viennent de faire les observations, les réflexions que nous venons d’indiquer. Leur premier art consistera à répéter, avec réflexion , les mêmes signes qui leur ont déjà procuré la découverte de leurs motifs réciproques. Nous donnerons ici et nous réserverons à ces si-.. gnes le titre de signes zaturels, en ce sens qu'ils
wétaient d'abord que l'effet naturel des-motifs: à interpréter. C’est la première espèce de langage ; Jangage énergique, maïs très borné, et sujet à quelques méprises : car il peut
| SA ont servi à
arriver que laction soit interprétée comme une action: sérieuse et réelle, non comme un’ ‘simple langage. oi | FERA
« Mais, d’ 266014 FT le besoin de se faire € comprendre ; nos deux interlocuteurs aperçoivent bientôt un moyen aussi simple que: fécond : que l’image d’un objet, d’un événement quelconque, soit peinte, dessinée , imitée, avec une fidélité suffisante pour le retracer à la mémoire, chacun, à la vue de cette peinture , reconnaîtra.et $e rappéllera l'original; chacun'jugera que son camarade fait le même rapprochement, jouit de la même reconnaissance; voilà uri moyen qui réveillera chez tous deux la même pensée à la fois: tous deux $eñtendent donc; et, de même que l’individu pourrait employer cette peinture pour converser en quelque sorte avec lui-même, et pour fixer'ses propres souvenirs , il l’emploiera vis-à-vis de son frère, pour réveiller les mêmes souvenirs chez celui-ci. Les’voilà qui conversent entre eux. L’analogie les guide dans cette imitation plus ou moins imparfaite et rapide. Il suffit, puisqu'ils s'entendent, et qu ls % aperçoivent qu’ils se sont entendus; tout ce dont ils disposent leur est bon pour cela. Voici donc un second langage : il est encore en partie fondé sur la nature,
parce qu’il y a une ressemblance naturelle entre l’objet ét le signe” qui sert à le peindre, parce que la nature a suggéré l’idée de se prévaloir de cette ressemblance; mais il est aussi artificiel, institué, méthodique même : on l'appelle er prob un langage d'analogie.
On désire simplifier ces signes d’analogie, pour en rendre l'exécution plus facile et plus rapide. A mesure qu’on les réduit, on continue de s'entendre, à l’aide des habitudes contractées ; peu à peu cependant, la réduction devient telle, que le caractère de l’analogie s’affaiblit, disparaît aux yeux de ceux qui ne seraient pas exercés par des habitudes semblables ; les signes ne paraissent plus qu ’arbitraires. C’est ce qui est arrivé, par exemple, aux hiéroglyphes, et même à plus d'un terme de nos langues articulées, en se transmettant de PR tion en génération. à s
Mais, rien n’empéche de convenir, en effet, de quelques signes entièrement arbitraires, si nos interlocuteurs les trouvent plus commodes et plus simples. Dès qu’ils communiqueront entre eux, ils établiront à cet égard tel pacte qui leur conviendra. Il leur suffira d’attacher ces:signes nouveaux; ou bien aux objets qu’ils devront représenter, ou bien aux anciens signes naturels ou d’analogie qu'ils devront remplacer; ce sera le langage que nous appellons arbitraire où conventionnel. Les signes de ce langage, qui, par eux-mêmes, n'avaient aucun
rapport direct avec les idées auxquelles on a jugé à propos de les associer, leur”seront unis 1%: l'habitude, LA pd
Ce larigage conventionnel, on l’étendra ensuite, selon son gré; on le soumettra à des formes: on lélaborera en mille manières; car ilse prête à tout ce qu'on lui demande. Telles sont nos langues.
Dans la création de ces langages successifs, nos deux interlocuteurs mettent chacun leur part, et coopérent avec une égale émulation, avec d 2 ressources.
Cette fiction, qui nous explique comment une langue eut pu être instituée, nous explique comment, une fois instituée, elle peut se transmettre.
Mettons en présence, par exemple, un Français et un Arabe, qui ne connaîtraient chacun de leur côté que leur langue maternelle. Il ne servirait de rien à l’un de savoir parfaitement l'arabe; à l’autre, de parler le français avec autant de clarté que d'élégance; car il n’est pas un mot de la langue de l’un des deux interlocuteurs, qui ne soit complétement inintelligible pour l’autre. Où serait le point de jonction dans lequel leurs deux intelligences viendraient pour la première fois se rencontrer, communiquer et-s’entendre? Quel signe aurait la même valeur pour tous deux? Il faudra qu'ils recourent à des signes naturels, à des signes d analogie, pour se mettre en rapport. Cet idiome primitif, par là même commun entre eux, leur
servira à fixer leurs conventions mutuelles; ils le traduiront ensuite en français ou en arabe, suivant que l’une ou l’autre de ces deux langues aura obtenu la préférence. Seulement ils procéderont avec beaucoup plus de célérité et d’habileté que les deux interlocuteurs de notre fiction, parce qu'ils ont déjà une abondante provision d'idées; parce que leurs facultés intellectuelles ont acquis un grand développement; parce que déjà ils ont, chacun dans leur pays, communiqué avec leurs concitoyens.
Il n’en est pas de même de l'enfant qui vient de naître, et de sa mère ou de sa nourrice. De ces deux interlocuteurs nouveaux, l’un, l'enfant au berceau , se trouve précisément dans le même cas que l'interlocuteur de notre première fiction ; Vautre, la mère ou la nourrice, se trouve précisément dans le même .cas que linterlocuteur de notre seconde supposition (le Français ou l’Arabe).
C’est une troisième relation, inégale et mixte, qui tient à la fois des deux autres que nous venons d'exposer, mais qui va être également gouvernée par le même principe. Dans les mots que sa mère lui adresse, l'enfant ne voit d’abord qu’une action comme une autre, dont il ne saisit point les motifs. Il est des actions qui se font bien mieux comprendre à lui : le sourire, les caresses, le mouvement par lequel on éloigne de lui, ou par lequel on lui présente un objet. Sa réflexion s'exerce par tous.
174 DE L'ÉDUCATION les degrés. que -nous avons décrits tout à l'heure ; il faut, pour sa part, qu'à l'aide des lueurs qui l'éclairent sur ses propres motifs, il ‘pénètre graduellement dans les motifs de ceux quiss ’adressent à lui ;. il né concevra, de ce qui. se passe en eux, que ce qu'il connaît sur ce qui se passe en Juï : sa mére, sa nourrice se feront enfans avec-lui-et pour lui, afin de se rendre intelligibles. Mais , tandis que, dans les deux hypothèses. précédentes, les deux interlocuteurs marchaient de front, avançaient ensemble, concouraient également à la création du. langage, ici, l’un des deux: interlocuteurs fera toutes les avances. La convention aura encore lieu; elle aura heu sur la même base, mais avec cette différence, que, des deux parties contractantes , l’une, l’enfant, n’aura “qu'à accepter toujours la proposition faite; l’autre, la mère , proposera toujours le signe qui doit devenir commun : ce dernier interlocuteur n'aura pas la peine de l’inventer, comme dans la. première fiction; il n'aura qu'à le proposer tel qu’il la reçu.. Les chosesmarcheront beaucoup plus vite, sansidoute ,. que dans notre première fiction, mais beaucoup moins vite que dans la seconde.
À Ja distinction fondamentale que nous venons! de rappeler entre les-trois langages, naturel; d’analogie et conventionnel, distinction qui se réfère à leur origine; il- convient d'en joindre quelques ! autres qui se rapportent, soit à l'opération intellec- |
tuelle que lesprit exécute en faisant usage des signes, soit au choix de la matière qui est employée, ou. de l'instrument extérieur à Faide; du quel ce signe est exécuté. Hi Distinguons d'abord les signes. Mdchiciss des signes de rappels. Les premiers s'adressent à la seule attention ; les seconds s'adressent essentiellement à la mémoire : les premiers servent à faire remarquer et discerner les objets actuellement présens; les autres, à réveiller le souvenir des objets absens ou passés. Les premiers sont en très petit nombre ; mais ils s'appliquent indifféremment à tous les objets : dans le langage d'action, ils consistent,, par exemple, à montrer du doigt; dans
nos langues, ils se bornent à peu pres à ces mots :
voila , voici, ceci, cela, etc.; mais ils sont fixes, précis; ils servent d’introducteurs. Les seconds seuls reçoivént tout le développement de Part du langage:
Distinguons ensuite les signes propres et figurés. Les premiers sont ceux qui éveillent directement une idée , n’éveillent qu’elle seule, l’éveillent en vertu d’une association immédiate. Les seconds sont ceux qui l’éveiilent indirectement, à l’aide d’une autre idée auxiliaire et interposée, qui lui est unie dans l'esprit par les liens de l'habitude ou par les ; rapports de l’analogie. Plus le langage est pauvre encore, plus l'emploi du second genre de signes devra être fréquent. Mais le signe qui, d’abord,