CHAPITRE VIII
Comment les langues artificielles contribuent au développement de l'intelligence humaine.
Tourss les causes de l'infériorité morale et intellectuelle à laquelle l’infortuné sourd-muet paraït condamné, se rattachent, comme nous l’avons vu, à une principale circonstance : à ce qu'il est privé de usage de nos langues artificielles.
C’est déjà pour lui, sans doute, un préjudice immense, que de se trouver ainsi comme exilé de la société humaine, de ne pouvoir recueillir les secours, et gouter les jouissances que procure le commerce habituel des idées et des sentimens ; d'être privé des bienfaits que la Providence a fait dériver de la sociabilité pour la culture des affections morales. Mais il ne suffirait pas d’avoir rendu au sourd-muet un instrument à l’aide duquel il püt s’entretenir avec ses semblables, il faut encore le rendre capable de porter, en effet, dans ce commerce, sa part d'échanges; car, nos langues artificielles remplissent à la fois cette double fonction, d’être un moyen général et réciproque de communication entre les hommes, et d'être aussi, pour chaque individu, pris isolé- I. 12
170 | DE L'ÉDUCATION ment, un moyen puissant et indispensable de développement intellectuel.
Il est d’un grand intérêt, pour nous, de Jeter un coup d'œil sur cé second genre d'influence, exercé par les langues artificielles. Car, nous pénétrerons par là plus avant dans la Connaissance des obstacles qui arrêtent les progrès dés sourds:muets,
et nous jugerons mieux aussi de la nature et de l'étendue des secours qu'il s'agit de leur apporter.
Pour comprendre, d’un seul mot, l’imriensité des servicés que les langues artificielles ont rendus à l’intelligence humaine, il suffirait de dire qu’elles ont introduit l’ordre dans les objets de nos connaissances et dans nos proprés idées; et qu'élles seules pouvaient soumettre ce vaste domaine à l'empire des méthodes. Ne remarquons-nous pas chaque jour nous-mêmes , que; lorsque nous voulons tirer de la confusion et du châos une masse d'objets réunis au hasard; nous sommes contraints d'imaginer certains signes pour les distiiguer; les répartir, et les réndre accessibles à l'étude, par une distribution régulière? Or, l’ordre est la lumière de l'intelligence; c’est par l’ordre que l’intelligence connait, créé; conserve ; exécute ; c'est par l’ordre qu’elle s’annonce; c’est par l’ordre qu’elle règne.
Les langues servent, sous un double rapport, aux progrès de l'intelligence humaine : elles la rendent habile à concevoir, à former une foule
d'idées nouvelles, à opérer sur ces idées ; elles servent à l'éducation de ses facultés.
Il n’est pas exact de dire, comme on le fait ordinairement, que, sans le secours de nos langues artificielles, l'esprit humain ne peut concevoir d'idées générales. Mais, les langues servent à les déterminer, à les fixer, à les détacher par Pabstraction, à leur faire subir ensuite diverses opérations importantes; enfin, à en multiplier le nombre, à les élever à un degré auquel jamais on ne pourrait parvenir sans leur assistance.
Il suffit de bien voir l’objet particulier, pour voir en lui les qualités, les rapports, les circonstances quelconques qui deviendront l’objet d’une notion générale. IL suffit de comparer deux ou plusieurs objets, et de remarquer la propriété qui leur est commune, pour concevoir déjà cette propriété, avec un caractere de généralité plus ou moins étendu.
Le sourd-muet possède déjà, avant son instruction, le germe de beaucoup d'idées générales : comme nous, par exémple, il range les arbres dans un genre, parce qu'il discerne un caractère commun dans ces productions de la nature ; aussi, a-t-il un signe commun pour les indiquer. Il classe de même, sous des genres, les fleurs, les fruits, etc.
Mais, ces généralisations sont nécessairement très imparfaites, parce que les comparaisons sur lesquelles elles reposent ont été très superficielles.
Souvent même le sourd-muet, comme heitiite lorsque nous croyons qu'ils généralisent, se bor- nent à confondre les objets : ils aperçoivent quelques similitudes apparentes, et ne démêélent pas les différences spécifiques. 1%
La notion générale, vraiment constituée, est celle qui comprend toutes les conditions communes aux individus compris dans le genre, et qui se détache avec netteté des différences qui sont: propres à chacun. Or, ce travail peut être fort étendu , soit qu'il embrasse un grand nombre d'individus, soit qu'il s'empare d’un grand: nombre de propriétés ; alors , l'intelligence a besoin d’instrumens qui lui servent à marquer les pas qu’elle fait, à se rendre compte de ses opérations. Autrement, elle s’'égarerait dans un véritable labyrinthe. Les termes de la langue. sont des signes d'annotation, qui se placent sur sa route. Sans doute, l’espritaperçoit déjà, dans le fait particulier, le trait qui doit servir à former la notion générale ; mais, ilne le voit point encore avec-son caractère de généralité; ce trait , qui n’a point d'existence propre et isolée dans: ‘Ja: réalité de l’objet, tend à se confondre avec ceux qui l'accompagnent ; une sorte de-vague et d’incertitude règne dans les vues de l'esprit ; jusqu'à ce qu'il ait interposé un signe distinctif et caractéristique sur lequel il puisse s'appuyer pour exécuter cette abstraction. A l’aide d’une dénomination commune aux objets comparés, il voit se séparer,
d'une manière plus sensible, plus tranchée, les propriétés qui leur sont communes également.
C’est la borne placée à l’angle du champ.
Les termes des langues deviennent des instrumens de généralisation, parce que, semblables à ces inscriptions érigées dans nos jardins botaniques, ils sont des signaux de classification; ils font cesser la confusion, introduisent la symétrie, se placent à tous les embranchemens du grand arbre généalogique sur lequel sont distribués les espèces , les familles, les individus ; ils marquent la suite et la gradation des comparaisons qui ont été exécutées. Les langues deviennent ainsi de véritables méthodes, méthodes d'autant plus parfaites, que les nomenclatures demeurent pi fidèles à l’analogie.
Or, si les généralisations sont extrêmement imparfaites et hasardées, pour l'individu privé du secours des langues artificielles, alors même qu’elles se bornent à détacher les propriétés sensibles d’un petit nombre d’objets familiers, elles lui deviendraient véritablement impossibles s’il fallait atteindre à des spéculations plus élevées, qui supposent des opérations plus nombreuses, plus délicates, et plusieurs degrés d’abstractions successives.
Cependant, les notions générales sont l’instrument indispensable pour mettre l’ordre dans nos connaissances , et même pour obtenir des connaissances qui en méritent véritablement le titre, c'est-
182 DE L'ÉDUCATION à-dire qui jouissent de quelque étendue et de quelque utilité. Celui qui ne verrait que des cas particuliers ; ne saurait former aucune induction. C’est à l'aide des notions générales que l’on peut conclure d’une circonstance à une autre, prévoir l’avenir d’après l’expérience du passé, et former*la chaîne qui unit les éffets aux causés. Toute for: mule générale exprimant les conditions comprises dans la notion sur laquelle elle repose, exprime par là même celles de tous les cas individuels aux: quels cette notion appartient, et dispense : ainsi de les vérifier un à un. C’est un vaste jugement collectif qui prononce sur des masses. Mais, Pabstraction qui a été opérée, dont les signes de nos langues | ont été comme le scalpel , a pu seule permettre de tirer, de la notion générale, une semblable formule; cette abstraction était nécessaire, pour réduire la notion générale à sa simplicité, pour la dégager de toutes les conditions hétérogènes, et la réduire à celles qui lui sont essentielles et constitutivés. Rien n’est si dangereux, sans doute, que les généralisations mal faites et imprudemment appliquées. L'esprit humain, justement fier d’un instrument qui devient pour lui une si grande puissance, ne se livre que trop souvent à une ambition présomptueuse qui l’égare; il abuse de ce qui devait faire sa force, et ses erreurs en deviennent d'autant plus graves. Mais l'ignorance n’a-t-elle pas ses erreurs , et des erreurs plus invincibles ? Celui qui
DES SOURPDS-MUETS. —— CIIAP. VIIL. 183 est privé d’idées générales, ne pouvant emprunter ses inductions au flambeau de la théorie, les reçoit aveuglément de la routine; il assimile, au hasard, ce qu'il a confondu; il substitue les présages aux causes. |
Condillac a montré avec une rare clarté comment nos langues sont des instrumens d'analyse ; mais elles sont aussi des instrumens de synthèse ou de composition : car, nos neue artificielles sont aussi des méthodes d’association ; et les services qu’elles rendent dans cette seconde fonction, ne sont pas d'un moindre prix. Déjà, les termes généraux, en même temps qu’ils servent à fixer le résultat des comparaisons, et à détacher la notion abstraite qu’ils expriment, ont aussi une valeur collective, en tant qu'ils servent à représenter une classe entière. Le même terme, homme, qui exprime les conditions essentielles à notre nature, et les sépare de celles qui appartiennent aux autres êtres vivans et animés, sert aussi à rappeler tous les individus qui appartiennent à la grande famille humaine. C’est encore äci une propriété de nos langues , comme moyens de classification. Classer, c'est rassembler les objets particuliers, en les distribuant d’après les caractères qui sont en eux, différens ou semblables.
Ce premier ordre de combinaisons offre un précieux avantage à l'esprit humain; par cela même que les alliances dont il se compose, sont toutes
fondées sur lanalogie. Le plus souvent, nous n’avons besoin d'étudier les individus, que dans leurs espèces. On peut comparer l’esprit humain ; au centre de ses connaissances, à un général qui, au milieu de son armée, fait mouvoir les corps, commande aux masses, et dispose des lignes-entières. Les faisceaux composés ainsi, d’après les lois de l’analogie, peuvent réunir beaucoup plus d'idées, sans imposer un plus grand fardeau à l'esprit; car on embrasse plus facilement un certain nombre d'objets semblables, que d'objets disparates. : ILest, cependant aussi, un second ordre de combinaisons qui se forment, au contraire, des élémens les plus variés et quinesont pas moins nécessaires au système de nos connaissances : tels sont d’abord ceux qui représentent les êtres réels dans la nature;
combinaisons dont la notion de l'univers occupe Île :
sommet, que les investigations dela science et les productions de l’industrie, que l’état de société, la variété des institutions et des actions humaines ont multipliées à l'infini. Ces objets, suivant les apparences qu’ils nous offrent sur le théâtre de la réalité, n’ont point en eux-mêmes cette unité que nous leur prêtons dans le tableau de la pensée : un édifice, dans la réalité, par exemple, n’a rien d'individuel ; ce sont des pierres, des matériaux divers, superposés, ou situés les uns à côté des autres. Mais, notre esprit a besoin d’individualiser tout ce qu'il conçoit, pour ne pas se perdre dans
la confusion des détails; d'imposer l'unité à un ensemble, pour en former un faisceau. Les termes des langues viennent lui apporter les pivots autour desquelsilpeut lier chaque faisceau, et par cemoyen donner à: cet assemblage la solidité convenable. Bientôt, il se forme des combinaisons de second, dettroisième degré, et ainsi de suite à l'infini. Ici, le secours des signes artificiels devient rigoureusement indispensable. Quels sont les nombres dont on pourrait se former l’idée, sans le secours des mots de la langue ou des chiffres de arithmétique? La langue des mots procède » pour les idées complexes de tout genre, en quelque sorte comme Îa langue du calcul pour les notions de nombre. Elle considère comme autant d'unités élémentaires , les idées déjà les plus compliquées, mais qui lui sont exprimées par un terme unique et simple, dès qu’elles entrent dans une combinaison d’un ordre supérieur. C’est ainsi qu’une chambre, une maison , un quartier, une ville, une province, un royaume, deviennent tour à tour autant d'unités factices, subordonnées les unes aux autres, que l’esprit emploie comme telles ,‘ainsi qu’il en agit pour les dizaines, les centaines, les milliers, etc.
Ce n’est pas tout : sur le modèle des combinaisons réelles qu’il a formées, en observant les êtres sur le théâtre de la nature, l'esprit humain formera, à son tour, des combinaisons qui lui appartiendront en propre, dont il sera l’auteur; ce seront
des fictions, ce seront des êtres hypothétiques, ce seront aussi des prévoyances; car, c’est avec des combinaisons de ce genre que l'esprit humain pénètre dans l'avenir, parcourt les espaces du possible: ce seront des types; car, c’est avec des combinaisons de ce genre que l’industrie, que tous les arts se tracent, à l'avance, l’idée d’un objet non encore existant, qu'ils cherchent à produire; ce. sera le grand.et admirable instrument de création, tel qu’il est accordé au génie de l’homme. Or, c'est encore autour des signes artificiels que se grouperont les assemblages de notre invention. Les termes de nos langues lui donneront une sorte de réalité d'emprunt. À l’aide des noms qu’ils auront reçus, ils seront enregistrés, ils subiront les diverses considérations auxquelles FenRe humain aura besoin de.les soumettre.
Les notions de rapport occupent un rang essentiel dans le système de nos connaissances; car elles en forment le lien. Elles sont.en même temps très délicates à saisir et à fixer; car, les rapports n'existent pas, dans la nature, précisément tels que nous les concevons; ils n’existent point sans les termes sur lesquels ils s'appuient. La plupart des notions de rapport supposent d’ailleurs certaines vues de l'esprit sur les objets ga D ga elles se réfèrent ; il en est qui ne représentent même qu’une simple vue de l’esprit. Il est utile cependant, il est nécessaire à la marche de nos connaissances , de
pouvoir séparer la notion du rapport, des termes entre lesquels elle s’interpose, pour la considérer en elle-même, et dans ses propriétés constitutives. [ci, encore, les langues artificielles viennent à notre secours , en nous offrant un ordre spécial de signes pour exprimer les relations, et les intercalant entre les noms, de la même manière que les relations s'interposent entre les choses. ie Enfin, l'esprit humain trouve dans les signes artificiels de nos langues, un appui non moins utile pour soutenir et mettre en lumière les idées qu’il conçoit de ses propres opérations et de tous les phénomènes qui appartiennent au domaine de la volonté. Les opérations de l'esprit ne peuvent s'exercer que sur un sujet particulier et déterminé; or, il faut, pour les concevoir avec netteté, les considérer séparément du sujet auquel elles s’appliquent : c’est à quoi servent merveilleusement les termes de nos langues; car, ils peignent ces opérations elles-mêmes, en même temps qu’ils en désignent l’objet par des signes distincts; ils subsistent ensuite comme une sorte de monument qui sert à les rappeler; ils offrent, si l’on peut dire ainsi, la contre-épreuve et le relief de la pensée elle-même.
Toutes les passions, tous les mouvemens de la volonté sont également incorporés à leurs objets, et y adhèrent plus fortement encore. Les signes artificiels donnent des expressions distinctes aux
objets eux-mêmes et aux modifications de la volonté qui s’y rapportent. Celles-ci subsistent, sont considérées en elles-mêmes, néon Ro de l’occasion particulière qui les a fait naître. Les notions morales reposent sur des idées dérivées de l'expérience intérieure appartenant au domaine de la volonté; elles ont aussi nécessairement un caractère de généralité : l'essence du devoir est d’être absolu, applicable à toutes les personnes, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les circonstances. Les langues artificielles sont donc doublement utiles pour fixer ces notions et les faire concevoir avec netteté. D’une part, elles font mieux discerner les phénomènes de notre vie intérieure, auxquels ces règles s'appliquent; de l’autre, elles prêtent à ces règles les formules qui les expriment dans toute la rigueur et l’universalité de leurs applications. Ce serait une grave erreur de prétendre, comme on l'a fait quelquefois, que, privé des langues artificielles, l'homme serait privé en même temps des notions morales; sa conscience n'a pas besoin d’un semblable secours pour être avertie qu'une action est bonne ou mauvaise, quand il en est l’auteur ou le témoin : mais, sans le secours des langues artificielles, cette approbation ou ce reproche ne s’adrésserait jamais en effet qu’à une action particulière et déterminée : il en résulterait toutefois cette conséquence fächeuse, que les notions de la morale ne pour-
raient être comparées, coordonnées entre elles, soumises à un système régulier qui permit d’en développer toutes les conséquences. La morale subsisterait comme une loi, mais ne pourrait devenir une science. pi: |
Ces notions de divers ordres, une fois établies et fixées, subiront à leur tour, et des abstractions, et des compositions , et des relations nouvelles; elles changeront de formes en mille manières. Parmi ces formes, il en est une qui atteste, d’une: manière bien remarquable, les secours que nos langues portent aux opérations de l'esprit : c’est celle qui se présente dans le substantif abstrait, qui personnifie ainsi, en quelque manière, l’idée d'une qualité, d’une action , d’un état, d’un rapport; qui en constitue un objet détaché, comme subsistant par lui-même aux yeux de l'esprit, et pouvant à son tour recevoir les modifications, subir les rapports, jouer le rôle qui luï est propre.
Ainsi s’accumuleront ces admirables trésors qui composent l'héritage de la raison humaine, qu’elle fera fructifier dans les recherches de la science et dans les créations de Part.
En même temps que les langues multiplient ainsi indéfiniment nos idées, elles nous donnent aussi. des moyens tres utiles pour en disposer, pour les élaborer en mille manières. Les signes sont bien plus dociles que la pensée : en opérant sur des signes extérieurs et matériels, nous con-
traignons nos idées les plus secrètes et les plus fugitives, à suivre le mouvement des signes qui les retracent. C'est ce qu'on peut remarquer dans le travail d’un auteur qui prépare son ouvrage, d’un mathématicien qui trace ses calculs, d’un musicien qui compose; ils essayent, ils corrigent , étendent, restreignent, à leur gré, la pensée qui les occupe, en travaillant sur son expression.
Nous avons signalé dans les langues un second ordre d’influences. Si elles apportent ainsi à l’esprit humain d’abondantes richesses, si elles les rendent plus disponibles pour lui, elles concourent aussi à l’accroissement de ses forces; résultatnon moins important, et cependant bien moins connu.
Chacune de nos facultés intellectuelles recoit de l'usage des langues artificielles une sorte de culture qui lui donne une vie nouvelle et une heureuse direction.
Les facultés se fortifient par l'exercice; elles acquiérent une plus grande aptitude à rémplir leurs fonctions, en s’exerçant suivant un certain ordre conforme à leur destination. Or, tel est précisément le double service que leur rendent nos idiomes.
L'imagination et la mémoire, mises constamment en jeu par tant d'associations variées, tant de moyens de rappel, parcourent en tous sens un -champ immense, et se reposent à volonté. Dans une intelligence privée des langues artificielles,
DES SOURDS-MUETS. — CHAP. VII. TOI ou peu accoutumée à en faire usage, l'alliance des images, des souvenirs, conserve une extrême énérgie ; mais, elle n’embrasse que des faisceaux très limités. À l’aide des langues artificielles , il se forme dans l’esprit humaïn des séries d’idées d’une étendue prodigieuse.
L'intelligence privée des langues Hréliciliés!, ou peu accoutumée à lèur usage, concevra peutêtre des images plus vives des objets individuels, et surtout des objets sensibles. Nos langues voilent souvent les choses sous leurs signes, les décolorent quelquefois en les décomposant. Mais imagination s'exerce, par l'emploi des signes arlificiels , à un autre genre de puissance bien plus utile. Cest à l'aide de ces signes, comme nous venons de le voir, qu’elle conçoit des êtres de sa propre création : c’est donc ainsi qu’elle entre en possession d’un monde nouveau, qu’elle s’élance dans des régions inconnues, qu’elle pénètre dans les secréts du possible; elle ne se borne plus aux fonctions dé copiste, elle devient artiste; elle invente. Les inventions du génie humain sont toujours inspirées par l’analogie : tantôt, ce sont des concéptions harmonieuses, dont la beauté nous ravit d’une juste admiration; tantôt, ce sont des coordonnations habiles qui disposent de nombreux ressorts pour exécuter un ouvrage utile : les arts libéraux, comme les arts industriels, procèdent également par des comparaisons neuves et sa-
vantes. La faculté brillante et féconde qui produit à son gré ces heureux rapprochemens, est favorisée tout à la fois et par les exercices multipliés qui, dans l'emploi de nos langues, conduisent sans cesse l'esprit humain par la voie des assimilations, et par cette liberté que la pensée acquiert à l’aide des nombreux instrumens qui sont mis à sa disposition, et souvent par l’harmonie elle-même des expressions, ou par l’analogie dont elles conservent l'empreinte. C’est ainsi que la poésie est redevable au rhythme des vers, et les arts chimiques àlanomenr clature qui éclaire tout le système de la science: : Les organes des sens peuvent atteindre chez l’homme, dans l’état sauvage, à une plus grande perspicacité que dans l'état de civilisation :-et rien .ne montre mieux combien la vivacité des sensations contribue peu à l'étendue réelle des connaissances. Mais la faculté d'attention, celle qui ouvre véritablement pour nous les portes de la science; doit à l'emploi des signes artificiels ce merveilleux pouvoir qui se déploie dans l’étude , cette étendue du coup d’œil qui embrasse à la fois un système entier, d'objets, et atteint les plus lointains rapprochemens; cette infatigable persévérance qui poursuit indéfiniment les développemens d’une idée dominante; cette pénétration qui saisit et distingue les nuances les plus subtiles des objets. Combien les peintres ne voient-ils pas mieux que nous les choses dont ils reprodui-
DES SOURDS-MUETS. — CHAP. VIII. 193 sent l’image; ils y découvrent, dès le premier coup d’œil, une foule de détails qui nous échappent. C'est ce qui arrive à l'intelligence humaine, en s’exerçant à peindre là pensée dans le langage. Les signes reposent l'attention ; en même temps qu'ils la guident; ils prêtent une sorte d'existence sensible aux notions les plus délicates ; ils sont comme autant d’avertissemens qui tiennent Vesprit en éveil. Si l'attention s’habitue à mieux remarquer, dans les objets extérieurs, les circonstances qui lui sont signalées par des indications distinctes, elle obtient surtout, dans l’usage des langues artificielles , la plus précieuse de toutes ses forces, celle qui la rend capable d'observer, d'étudier, au fond de nous-mêmes, les phénomènes renfermés dans l'enceinte de la conscience. Cette attention, repliée sur notre intérieur; et à laquelle, pour ce motif, on donne le nom de réflexion, s'exerce également, soit qu'on parle, soit qu'on écoute; elle s'exerce en parlant, par la nécessité de se rendre compte de ce qu’on éprouve pour l’ex-, primer ; en écoutant, parce qu'on ne peut lire dans l'âme des autres hommes, que par une sorte de fiction appuyée sur ce qu'on a su remarquer en soi- | même. Nous avons vu que l'institution du langage artificiel est un privilége réservé à la faculté de réflexion (1). Cette faculté en reçoit, par un heu-
(x) Voyez ci-devant Chapitre VII, page 165.:
reux retour, autant qu elle lui a donné : elle se cultive elle-même, en élaborant le langage. Plus tard, il arrivera un moment où les communications du langage deviendraient, pour l'intelligence, une distraction importune, dans les entretiens qu’elle veut avoir avec elle-même; alors elle recherchera la solitude et le silence, pour se livrer avec plus de liberté aux méditations les plus profondes ; mais elle n’aura obtenu une semblable puissance, que parce que déjà elle aura acquis , à l’aide des langues artificielles , l'habitude de se livrer aux investigations du commerce intime qu’il lui est permis d’entretenir avec elle-même.
Le jugement se forme par l'habitude des comparaisons, et se perfectionne par les comparaisons méthodiques; il devient d'autant plus sûr, que linvestigation de toutes les circonstances propres aux objets comparés, est plus complete et plus exacte. Or, les langues exercent incessamment l'esprit aux ml -elles servent à les rendre régulières ,
à porter l’analyse dans les énumérations sur lesquelles repose la fidélité des rapprochemens. C’est avec les instrumens fournis par nos langues, que les jugemens s’enchaïînent les uns aux autres, et forment ces vastes tissus de déductions qui constituent les connaissances théoriques.
Le jugement obtient ainsi une puissance de persévérance et détendue, qui lui était inconnue Jusqu’alors. Quelle admirable vigueur ne suppose pas,
dans cette faculté, la construction des démonstrations géométriques! Mais, quelle vigueur, à son tour, ce travail de l'intelligence confère à la faculté de déduire! C’est une vraie gymnastique qui exerce les forces de l'esprit humain dans le grand art de la recherche de la vérité.
On voit maintenant comment c'est par l'emploi du langage artificiel, que commence nécessairement chez l’homme l'éducation de cette raison qui forme le plus beau privilége de sa nature. Qu’estce, en effet, que la raison ? c’est la puissance qui lui a été donnée de se gouverner d’après des règles déterminées. La raison soustrait l’homme à la servitude des impressions extérieures ; elle constitue l'autorité que l’homme exerce sur soi-même. Mais, on ne peut se gouverner, d'abord, qu'après être devenu capable de se connaître, qu’en s'appliquant à se connaître ; et nous venons de voir combien cette difficile étude est favorisée par l’usage des langues. En second lieu, il faut aussi, en même temps qu'on se connaît, savoir disposer des ressorts secrets de ses propres déterminations ; or, l’un de ces principaux ressorts sont nos conceptions ; maitriser et diriger son esprit, est le premier moyen de maîtriser et de diriger sa volonté; et nous avons vu également quels secours l’intelligence humaine reçoit des signes artificiels, pour disposer à son gré de ses idées. Enfin, toute règle a nécessairement un caractère de généralité plus ou moins étendu.
c’est parce qu’elle est prévoyante, qu'elle est impérative; et nous avons vu, encore, que nous empruntons aux signes artificiels le pouvoir de convertir les faits particuliers en vérités générales. L'ordre est la vie de la raison; elle agit et règne par l’ordre, comme c’est par l’ordre que toute autorité gou-
verne les choses humaines; et l’une des propriétés
des signes artificiels consiste en ce qu’ils sont de grands moyens de coordination. |
On voit aussi comment, quoique les langues arüificielles n’exercent aucune influence directe sur
les facultés morales de l’homme, ces facultés atten-
dent, cependant, pour se déployer entièrement et atteindre leur maturité, que l’usage des langues soit devenu familier à l’homme : car, d’une part, c’est aux expressions de ces langues qu'il est redevable de pouvoir déméler avec netteté les notions de l’ordre moral, et les fixer avec exactitude; et,
d’un autre côté, c’est dans les exercices occasionnés
par l’usage des langues, qu’il acquiert l’habileté à s’étudier lui-même, et le pouvoir de se conduire.
Ainsi s'expliquent les graves, nombreux et tristes désavantages attachés à la condition du sourdmuet, par la seule conséquence de la privation à laquelle il est condamné aussi long-temps qu'il n'est point initié à nos langues.