‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 22 sur 45 · DE L'ÉDUCATION À · texte numérisé non relu

DE L'ÉDUCATION À

ditions, les rapports des notions qu’il s’est formées

à lui-même; c’est une intuition logique et réfléchie, par laquelle l'esprit se rend compte de ce qu il pense. |

L’intuition des choses s'exerce à la fois, et sur les objets extérieurs, que nous appelons sensibles, et sur ceux du dedans qui appartiennent au domaine de la conscience, et que nous appelons intellectuels et moraux. ,

L’intuition rationnelle s'exerce sur la connexion qui'existe entre les vérités, et qui:fait voir les conséquences dans leurs principes.

Partout où existe l’intuition des choses, Vintuition rationnelle s’exerce d’elle:même; si la première pouvait se maintenir constamment pleine et entière, nous n’aurions -pas besoin de construire des raisonnemens; chaque vérité brillerait deison propre éclat : il n’y aurait que des principes: C’est ainsi que l'Intelligence suprême embrasse toute la création dans un seul coup d’œil aussi pénétrant qu'étendu, aperçoit, tout à la fois, et l’ensemblede l’univers, et les moindres atomes.

Mais, cette vue immédiate et réelle des éhooess à, .

pour nous, d’étroites limites, qui nous sont imposées par la faiblesse de nos sens, et par:celle de | notre attention. Les signes de nos langues viennent | à notre secours, pour nous fournir le moyen d'é-

tendre encore nos connaissances au-delà de -ces

limites, et de conserver les priviléges de l'intuition

rationnelle, alors même que la première intuition nous abandonne.

Lorsqu'on me présente ou lorsque je découvre une plante, un animal qui m'étaient jusqu'alors inconnus et dont j'ignore le nom, j'examine avec soin tous les détails qui leur sont propres; je cher- che à m’en former une image et à la déposer dans ma mémoire : tant que leur nom me restera inconnu, c’est en me retraçant cette même image avec ses principaux caractères, que Je me rappellerai l'animal ou la plante. Mais, si le nom m'est donné, ou si moi-même je leur donne un nom, je suis soulagé d’un poids sensible : c'est ce nom dont je m’empare; c’est sur lui que je me repose : il me semble qu’en acquérant un nom, je viens d’acquérir une connaissance. C'est que ce nom me tiendra lieu d’intuition, et, au besoin, me servira cependant à faire renaitre l'intuition.

Ainsi les termes de la langue ont déjà l'avantage de nous dispenser de recourir à l’intuition détaillée d'un objet, chaque fois que nous nous occupons de cet objet. Mais, ils ont l'avantage bien plus considérable, sans comparaison , de nous permettre de former un objet de connaissance, de ce qui ne peut être l’objet d’une intuition immédiate et réelle.

Je m’interroge moi-même sur le sens que j'attache aux termes de la première proposition qui me passe par l'esprit; celle-ci, par exemple : l’homme est un animal raisonnable. Je me demande si, en

concevant le sens de ces quatre termes, j’interprète chacun d'eux par une intuition immédiate et directe de l’objet de chacun d’eux. Ai-je présente à l'esprit l’image de l’homme, avec toutes les propriétés morales et physiques qui appartiennent à sa nature ? en ai-je une image réelle, claire, distincte? ai-je même présente à l'esprit l’image d’un homme en particulier? Cette image me füt-elle présente, je serais loin de la concevoir entière; j'en concevrais une Hop faible ou trop grande portion; trop faible, si je n’y comprenais pas tout ce qui 2pper tient à la nature humaine; trop grande, si j’y comprenais tout €ee qui n ‘appartient qu'à un ou plusieurs individus; encore ce travail me demanderait-il beaucoup de temps. Il en est de même, et peut-être bien plus encore, des termes d'animal et de raisonnable. Quelle image réelle s'offre à ma pensée, au mot de raison ?

En continuant à m’ ‘interroger de la sorte sur les

discours que je prononce, sur les propositions que je conçois, je serai surpris peut-être du petit nombre de termes qui s’interpréteront pour moi par l’image d’un objet que je voie et discerne réellement; je m’étonnerai de découvrir que je parle et raisonne en l'absence des objets dont je m’occupe, que Je crois connaître, et qui sont cependant voilés à mon regard.

Si, cependant, ces termes n'expriment plus une image réelle que puisse saisir immédiatement l’in-

tuition directe, que l'esprit puisse se représenter distinctement, ils expriment cependant, ou peuvent exprimer du moins une connaissance exacte, claire, positive. C’est un bienfait qui résulte de l’institution de nos langues.

Après avoir fixé et déterminé par des signes, un premier ordre d’idées susceptibles d’être soumises à l'intuition réelle, l’esprit s'empare de ces signes ; en opérant sur eux, il opère sur les idées qu'elles expriment; il forme ainsi des notions nouvellés qui recoivent à leur tour des signes nouveaux. Ici, il a encore l'intuition de ses propres opérations, et des conditions sur lesquelles elles reposent; et cela lui suffit. La valeur des signes nouveaux sera exactement fixée à son tour, et, quoiqu'elle ne puisse être ramenée à ses élémens primitifs, par un seul acte d'intuition , elle pourra y être rappelée graduellement, des que l'esprit se rendra compte des opérations qu'il a exécutées.

Ces combinaisons se multiplieront à l'infini, et, en s'étendant, s’éloigneront toujours plus du théâtre de l'intuition primitive. Mais, s’il a été bien procédé, la trace des opérations exécutées sera une voie toujours ouverte pour revenir au point de départ.

L'objet qui correspondra à l'une de ces combinaisons sera véritablement connu à l’aide du nom qui l’exprime, quoique aucune image réelle et distincte ne puisse se retracer à la pensée, parce

que l'esprit possède, avec le nom, toutes les con- |

ditions qui ont servi à former cette combinaison, et peut ainsi, dès qu’il lui plaît, remonter à ses élémens, et en retrouver une énumération complète.

Ainsi, le service que nous rendent nos langues consiste en ce qu’elles suppléent à l'impuissance de l'intuition réelle des choses, à l’aide de lintuition réfléchie ou rationnelle, en nous fournissant le moyen d'opérer sur les signes et sur les valeurs que nous leur avons attribuées, comme nous eussions opéré sur les objets eux-mêmes.

Le raisonnement n’est autre chose que ce travail de l'esprit, par lequel, cherchant à comparer les

valeurs attribuées aux signes, il transforme ces mêmes signes, en se retraçant les opérations d’après lesquelles il les a institués, jusqu’à ce qu'il les ait réduits à des termes élémentaires dont l'identité puisse être reconnue d'un seul coup d'œil. | |

* C’est ce qu’on aperçoit d'une manière sensible

dans le calcul. Aucune intelligence humaine ne saurait concevoir l’image d’un nombre au-dessus de dix : mais, avec le secours des signes, on re- |

présente, d’une manière exacte, des quantités immenses; on opère avec une certitude entière sur

ces valeurs , parce qu'on reconnaît et que l’on suit |

la trace des opérations par lesquelles ces valeurs ont été fixées. , Il y a donc deux choses dans la science : l'insti-

tution des noms, et les opérations exécutées ensuite sur les valeurs des noms institués. De même il y a deux choses dans l’enseignement de la science : le maître guide son élève dans la formation de la langue donnée à la science, et dans l'emploi de cette langue.

Ceci n'exclut point létude des faits, et ces instructions premières, indispensables, que nous puisons dans lobservation et l'expérience ; au contraire : car, on ne peut observer les faits, les classer, les confier à la mémoire qu’en leur imposant des noms; on ne peut déterminer la valeur réelle des noms, qu’en faisant connaître les objets qu'ils sont destinés à rappeler.

Ainsi, le principe fondamental sur lequel repose le grand enseignement qui doit révéler l’intelligence de la langue, principe qu'on ne saurait trop répéter et mettre en lumière, c'est que cet enseignement doit reposer sur lobservation et l'étude des objets réels, comme sur sa base; c’est qu'il faut apprendre à voir et à réfléchir, pour apprendre à parler; c’est que les mots ne doivent seproduire , que lorsqu'ils deviennent nécessaires pour enregistrer les connaissances acquises.

Si, donc, on dit avec raison que, en enseignant la nomenclature d’une langue , on enseigne la science

elle-même, c’est qu’en effet on ne peut asseoir la nomenclature que sur les connaissances positives : les nomenclatures ne sont qu’une contre-épreuve

qui reçoit l'empreinte des observations bien faites, et des classifications régulières.

Pour fixer l’acception des mots, il faut avoir les idées qu’ils expriment, et ces idées doivent être conformes aux choses. De là l'extrême importance de ces premiers exercices par lesquels l'enfant est initié à la nomenclature de sa langue maternelle. Sans doute la plupart des noms qu’on.luitransmet ne se rapportent qu'à des notions familières ; mais combien n’en est-il pas, cependant, qui appartiennent à la physique, à la morale, à la mé-

taphysique, à la politique, qui seront un jour

employés dans les ordres d’études ou de méditations les plus relevés, qui seront employés alors sans être revus, dans la confiance que la valeur en est bien connue, et qui seront encore tout empreints de l'ignorance grossière sous laquelle ils furent institués !

Le mérite des méthodes d'enseignement consiste donc à répandre, aussi abondamment qu'il est possible, la lumière de l'intuition, et à la conserver dans toute sa pureté.

A cet effet, elles s’attacheront d’abord à faire observer chaque objet avec le plus grand soin, à

déterminer, avec un soin égal, l’idée qui doit le.

peindre, et la valeur du nom qui doit l’exprimer. Elles y parviendront, surtout, en établissant l’ordre le plus régulier et le plus simple dans la matière

de l'étude, en classant les objets sous les carac+

tères les plus essentiels, en faisant ressortir les différences par les contrastes. Elles étendront, autant qu'il leur sera possible, l’enceinte de cette première intuition immédiate qui embrasse la réalité des choses; elles conserveront, autant qu'il sera possible, dans la langue technique, l’empreinte dés propriétés caractéristiques des objets ; elles rimeneront souvent l’élève à venir puiser à la source originelle, la lumiere qui doit éclairer toutes les régions de la science, en faisant reparaitre les choses elles-mêmes au travers des signes qui leur ont été substitués.

Ensuite, contraintes de s'éloigner de ces premières notions élémentaires, pour parcourir la région entiere de la science, elles procéderont de comparaisons en comparaisons, de combinaisons en combinaisons, par une gradation rigoureuse, sans omettre aucun intermédiaire, n'instituant jamais une dénomination nouvelle, qu’à l’aide de celles qui sont déjà exactement connues et déterminées ; de telle sorte que chaque notion, succédant immédiatement à celles qui servent à la former, s'explique d'elle-même par celles qui la précèdent.

Alors, pour établir les démonstrations qui fécondent la science, ces méthodes, toujours fidèles à l'intuition , interrogeront encore l'intelligence elle-même ; elles ne lui imposeront aucune conviction aveugle; elles ne lui demanderont d’ac-

cueillir, de confiance, aucune vérité; elles ne lui traceront, d'autorité, aucun procédé; mais elles rendront raison de chaque théorème, de chaque précepte, en l’associant à la pensée qui les fit découvrir et instituer : elles ne se contenteront point de ces preuves qui établissent seulement-que la chose ne peut être autrement sans absurdité ; elles expliqueront pourquoi la chose doit être ainsi en effet; pour appliquer les notions, elles remonteront à leur origine : avec leur secours, en un mot, l'esprit humain, en opérant, apercevra toujours clairement la nature, le but, les élémens de ses pro- : pres opérations; il saura non seulement ce qu'il fait, mais comment il le fait. Avec leur secours, l’élève sera mis sur la voie des premiers inventeurs. L’instituteur fera agir l'élève plutôt qu'il ne l’instruira lui-même; il mettra l'élève en état de se passer de ses soins, le plus promptement possible. Lab Nous donnons le nom de méthodes éntuitives à celles qui ont un tel caractere. Ces méthodes, auxquelles appartient une juste prééminence dans quelque ordre d'enseignement que ce soit, ont une utilité toute spéciale dans l’art d’instruire les sourds-muets; car, là où les moyens d'instruction sont lents, rares et difficiles, il importe de donner la plus grande énergie à ceux dont on conserve la disposition. Il y a d’ailleurs, dans l'instruction des sourds-muets, telle marche qui peut imposer

l’heureuse nécessité d'emprunter les méthodes les plus parfaites de la science, comme nous aurons bientôt occasion de le voir.

Il semblerait qu’il ne peut y avoir d’autres véritables méthodes, que les méthodes intuitives. Cependant, il n’en est pas ainsi , et les signes artificiels donnent le moyen d'établir des méthodes où la vue des objets est remplacée par la seule appréciation de la convenance ou de la disconvenance des termes, qui n’en sont pas moins légitimes, qui n’en offrent pas moins de sûreté, dont usage est quelquefois plus facile et plus rapide, et qui même sont quelquefois la voie unique à la démonstration, dans l’état présent de nos connaissances. C’est ce qui arrive quand on opère exclusivement sur les signes eux-mêmes, en les traduisant les uns par les autres. Si ces traductions sont exactes, force est bien d'admettre et de supposer l'identité des notions dans un résultat qui donne l'identité des signes, et leur exclusion là où les signes s'excluent, sans qu'on puisse juger directement de la convenance ou de la disconvenance des idées entre elles. C’est ce dont nous avons un exemple sensible dans les démonstrations algébriques, où les opérations sont censées faites, sans avoir été exécutées; où, faisant subir des transformations semblables aux deux termes de l’équation, on est certain de rester fidèle à l'égalité primitive. C’est ce qu’on observe d’une manière

plus remarquable encore dans le calcul infinitésimal. Or, il en est de même d’un grand nombre de démonstrations appartenant aux sciences abstraites, dans lesquelles les mots de nos langues remplissent précisément le même office que les signes dé l'algèbre dans le calcul, avec cette différence que les valeurs des premiers n’ont pas été déterminées avec la même rigueur.

Si les sciences mathématiques n’admettent point de signes dont l’acception n'ait été fixée d’avance

avec une exacte précision; si les sciences qui ont

l'avantage de se créer à elles-mêmes leur propre langue s’attachent ordinairement à observer le même soin, il n’en est pas de même des ordres de connaissances qui empruntent leurs expressions au langage usuel, et qui opèrent ainsi sur des termes dont elles supposent les valeurs déjà

antérieurement connues par le seul effet de l’édu-

cation ordinaire et du commerce du monde. Ici,

trop souvent elles rencontrent des expressions ;

vides de sens; ou bien, roulant dans un cercle vicieux, les termes ne forment entre eux qu’une

véritable tautologie. On obtient ainsi des for- |

mules trompeuses, qui ont l'apparence de la science, sans en avoir la réalité, qui séduisent et aveuglent une vanité présomptueuse, et qu'on émploie avec d’autant plus de confiance, qu’elles sont moins sujettes à être contrôlées par l’analyse. On prononce sans se comprendre soi-même; on

se croit profond, parce qu'on est inintelligible ; on peut raisonner ainsi à perte de vue sur des sujets qu’on ignore ; on peut même faire illusion à des auditeurs superficiels, parce qu'on répète des maximes qui circulent dans le monde, comme une monnaie qui a cours. C’est ainsi que, à côté du secours le plus efficace, est toujours le danger de l'abus. L’algèbre a l’avantage, en faisant figurer l'inconnu dans ses calculs, de le représenter par. un signe spécial qui rappelle constamment cette condition d’inconnu; elle ne se tient point satisfaite des équations où le x figure à la fois dans les deux termes. Mais nous employons à chaque instant, dans nos languës, dés expressions dont la valeur est à peu près pour nous ce que les inconnues sont au géomètré; nous avouons notre propre ignorance, et nous ‘croyons avoir résolu la question que nous les faisons servir à expliquer, . sans chercher à les expliquer elles-mêmes : c’està-dire que nous formons sans cesse des équations où les + figurent comme les élémens des solutions du problème, et dont notre présomption se tient satisfaite.

L'institution des signes artificiels donne lieu à lintroduction d’un grand nombre de formules qui, aécréditées par Phabitude, par limitation, | viennentse ranger au nombre des maximes réelles, etusurpent l'autorité de la raison. Les associations des mots prennent la place de l'alliance des idées.

Alors même qu’elles furent, à leur origine, fondées sur la vérité ,ces maximes, acceptées aveuglement, ne peuvent plus avoir d'applications sûres ét fécondes. Une foule de gens raïsonnent à péu près de la même manière qu’emploient pour calculer ces personnes qui ont appris les règles de l’arithmétique sans en connaître la raison : ils suivént les. règles convenues, et ne les comprennent pas; ils | font usage d’un ‘procédé et non de leur PR | c’est la machine de Pascal.

Ces considérations sont familières, sans doute, aux philosophes. Cependant,elles ontété plus d’une fois perdues de vue dans l'instruction des sourds-. muets; plus d’une fois les instituteurs se sont fait illusion à eux-mêmes, sous ce rapport, dans les résultats qu’ils croyaient avoir obtenus. il y a, d’ailleurs, dans l’art d’instruire des sourds-muets ; telle

méthode qui impose l’heureuse nécessité de rester fidèle à l'intuition, et de prévenir, dès leur origine même, ces associations aveugles et mécaniques du | langage, qui tiennent la place des PAU ré- | fléchies de l'esprit. dd à En

D'ailleurs les sourds-muets, quoi que l’on: ie A | ne pourront jamais entrer, par la conversation, dans un commerce aussi assidu , aussi général avec. | les autres hommes, que les sujets qui conservent | la faculté de l'audition , parce qu'ils auront jamais un instrument, pour les entretenir, aussi rapide, aussi commode , aussi facile, que la paroles mn |

-ont donc bien moins à portée, aussi, de rectifier es acceptions fausses qu'ils auront pu attacher aux ermes, ou de reconnaître le vide d'acceptions qu'ils ; ont pu laisser subsister, parce qu'ils seront privés le cette épreuve, répétée à chaque instant et en nille manières, qui résulte de l'essai tenté pour se aire comprendre, et de l’expérience des moyens mployés par les autres hommes pour redire la nême chose. IL.est donc bien plus nécessaire enore de ne donner à ces élèves que des notions ustes et réelles de la valeur des termes, en leur enseignant nos langues.

Lorsqu'on parle d'apprendre une langue, il faut jien distinguer s’il s’agit d'apprendre seulement ine seconde, une troisième ,:etc., langue, anienne ou étrangère, à l’aide de la langue materelle, ou s’il s’agit d'apprendre sa drop langue maternelle.

Dans le premier cas, il suffit d’ employer la traluction , de recourir à un dictionnaire ; il n’y a pas >esoin de méthode pour apprendre la nomenclaure; on apprend aussi les formes grammaticales, ar comparaison ; avec celles de:sa langue maternelle.

Dans le second cas, c'est tout autre chose : il ‘agit véritablement de créer et de former la langue. Pour cela il existe deux sortes de matériaux, et il n'en existe que deux : la première sorte comprend les sujets mêmes de la pensée, que la langue est

destinée à exprimer; la seconde sorte consiste dans l'emploi des mots déjà connus, pour explique ceux: qui ne le sont pas encore. | Le sujet de la pensée comprend : 1 °.-les objets extérieurs perçus par les sens; 2°. les phénomènes de la conscience intérieure, révélés par la réflexion ; 3°. certaines vues de l'esprit sur ces deux ordres de tableaux. | Pour employer cette première sorte de matériaux, il faut donc faire observer les objets extérieurs, ou faire réfléchir sur les phénomenes intérieurs, ou faire naitre.les vues de l'esprit, de manière à déterminer le sujet de la pensée que. l'expression de la langue doit représenter. Plus on avance dans la formation de la langue, plus on possède de mots déjà connus, pour expliquer ceux qui ne le sont pas encore. Ici sé découvre, pour le remarquer en passant, le vice essentiel de la marche suivie ordinairement, en. enseignant aux enfans leur langue maternelle, dans laquelle on se borne | presque exclusivement à: leur enseigner les mots par d’autres mots, sans se demander si ceux-ci sont mieux compris que les premiers. | 4 Souvent, dans l'explication d’une expression nouvelle, on a occasion de combiner et d'employer à la fois les deux sortes de matériaux.

On conçoit que cette formation de la langue & un plan donné par la mature même des choses, et: qui n’est autre que la suite des rapports par les=

quels les idées s’enchainent et dérivent les unes des autres. Si la philosophie avait mis ce plan à découvert, une route rapide et simple s’ouvrirait devant nous. Mais, c’est une sorte d’idéal dont nous ne pouvons que nous rapprocher plus ou moins, dans l’état actuel de nos connaissances ; plus on aura le bonheur de s’en approcher, plus on en recueillera les avantages.

On peut diviser en deux classes les procédés de détail, employés comme moyen d'explication pour l'intelligence des langues : la première comprend ceux qu'on pourrait appeler familiers; la seconde, ceux qui méritent le titre de méthodes philosophiques.

Parmi les premiers, le plus direct, le plus sûr, le plus simple tout ensemble, est l’érzdication de lobjet lui-même : lorsqu'il est en effet présènt, lorsqu'il appartient à la classe des objets sensibles, il suffit de diriger et de fixer convenablement lattention; mais, encore, faut-il l'exercer à remarquer les traits caractéristiques. C’est par là qu’il faut nécessairement débuter. Du reste, le moyen ne s’applique qu’à un petit nombre d'objets, et ne s'étend point à ceux qui sont les plus instructifs.

Le second moyen consiste dans la description circonstanciée. Elle supplée à la présence de l'objet, lorsqu'il est éloigné des regards; elle exige, comme le précédent , que cet objet appartienne à la classe de ceux qui sont du domaine de nos sens. Son

mérite consiste dans son exactitude, et dans l’ordre

avec lequel les détails sont exposés. Elle suppose :

qu'un ensemble dont il s’agit de composer le ta-

bleau, s’il ne rappelle point un objet qu’on ait eu déjà l’occasion d'observer, soit formé d'images déjà:

connues , et que l'esprit puisse se représenter. |

Il devient nécessaire de recourir à des moyens!

plus difficiles, plus délicats, lorsque la valeur

des termes: qu'il s’agit d'enseigner, sort: du domaine: des sens. Ici s'offrent plusieurs voies diffé

rentes.

Lapremière voie qui s’est offerte à l'esprit hu-

main, pour expliquer les notions de ce genre, a

été celle des comparaisons ou des métaphores | tirées des objets sensibles ; ses traces sont encore toutes visibles dans la formation de nos langues: |

Elle a sans doute l'avantage de rapprocher de nous

les idées difficiles à saisir, d'appeler l'imagination

au secours de la réflexion; maïs elle a de graves

dangers : elle ne peut fournir d’interprétations | exactes; elle peut en donner de fausses. Nous l’ap: | pellerions le procédé figuratif ou symbolique, car

elle ne mérite pas encore lenom dé méthode.

La seconde, qui a succédé de près à la première | dans la marche de l'esprit humain, est celle des |!

exemples. Elle emprunte à la précédente l'avantage de rendre familier et accessible l’abord'des notions d'un ordre relevé. Mais la notioniqu'il s’agit d'indiquer se trouve, dans:chaque exemple, entourée

de circonstances. étrangères, plus ou moins nombreuses : elle resterait confondue dans ce mélange. Les exemples. doivent. donc être choisis de telle sorte, que la notion sessorte de chacun d'eux, y brille avec un éclat particulier. Les exemples doivent, aussi, être tellement multipliés, que leur comparaison conduise à détacher et à éliminer tour àtour chacune des circonstances hétérogènes, afin de ne laisser subsister, en définitive, que les traits essentiels à la notion sur laquelle l'esprit doit se. concentrer. Mais.il est rare que ce choix, que cette accumulation des exemples , remplissent les conditions nécessaires. IL.en résulte que les exemples, produits plus où moins au hasard et en désordre, laissent régner dans les conceptions de lesprit un.certain vague, une incertitude plus ou moins grande.

En: passant maintenant aux méthodes philosophiques, nous rencontrons d’abord celle des défznitions, que nous pourrions appeler a priori. Elle s'attache à l'essence constitutive de l’idée, la range sous son genre, la spécifie par sa différence caractéristique. |

Les définitions ont été soumises à un code de règles, par la logique des écoles; elles ont reçu de ces. règles une rigoureuse exactitude; elles sont convises, et revêtent la forme des axiomes. Mais, comme. elles remontent au genre, pour définir l'espèce, elles supposent le genre déjà connu ;

elles suivent donc un ordre inverse à celui de la marche de l'esprit humain, dans l’acquisition de ses connaissances; elles ne peuvent venir au secours de lélève qui commence à s’instruire; elles violeraient, pour Füi, la première de toutes les lois, celle qui prescrit de marcher du connu à l’inconnu. Les définitions de l’école dérivent des classifications établies; mais, introduire un élève à l'intelligence de la langue, c’est le conduire précisément à former ces mêmes classifications.

D'ailleurs, par cela même que les définitions empruntent leurs élémens à des notions plus abstraites que celles qu’il s’agit de définir, elles ont, dans tous les cas, l'inconvénient d’être ordinairement ardues et obscures; elles ont un danger qui leur est propre, celui qui s'attache toujours à l’emploi des abstractions. Voyez, d’ailleurs, où cette marche entraîne! S'il faut définir l’espèce à l'aide du genre sous lequel elle est immédiatement placée, comment définira-t-on ce genre: lui-même ? Sans doute par le genre qui lui est à son tour immédiatement supérieur. Ici, la même question se renouvelle, la même réponse devient nécessaire ; et ainsi, de proche en proche, pour avoir l'explication d’une notion rapprochée de nous, il faudra gravir l’échelle entière des abstractions , jusqu’à ce qu’on en ait atteint la sommité. Mais arrivé sur ces cimes presque inaccessibles ,-où ira: i-on emprunter la lumiere? Les définitions sont

DES SOURDS-MUETS. -— CHAP. IX. PR Le.

donc bonnes seulement pour ceux qui savent déjà; elles sont autant de formules à l’aide desquelles ils peuvent se rendre de de ce qu'ils savent, et le résumer. R

Il est une méthode qui a quelques rapports avec la précédente, et qui, bien qu’elle soit peu connue et peu usitée, offre souvent assez de sûreté, et fait jaillir assez de lumière : c’est celle que nous appellerions des exclusions ou définition indirecte; elle consiste à déterminer une idée par celles qui la circonscrivent, qui lui sont adjacentes, qui la limitent. C’est ainsi, par exemple, qu’une notion moyenne est fixée par celles auxquelles elle sert d’intermédiaire; cette méthode tire surtout un heureux secours de l'emploi des contrastes. Elle ne peut être d’une application générale, parce qu’elle suppose déjà connues les idées voisines sur lesquelles elle s'appuie; supposition limitée à un certain nombre de cas, comme celle sur laquelle repose la méthode précédente. |

Une troisième méthode vraiment logique, quoique peu connue et peu pratiquée, est celle que nous appellerions des expositions : elle procède à posteriori; elle a beaucoup dé rapports avec celle à laquelle Condillac a donné le nom d'analyse. Elle consiste à exposer comment s’est formée la notion qu'il. s’agit de fixer, à raconter son origine. En tant que cette notion est complexe, on énumérera ses élémens constitutifs ; en tant que cette notion

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est abstraite, on rapprochera et comparera je

idées dont elle a été détachée; en tant’ qu'elle est relative , on mettra en présence les termes entre lesquels elle s’interpose. | F

Enfin, il est une quatrième et dernière méthode, que nous appellerions celle des inductions. Elle consiste à mettre en action ce que Ja précédente expose; c’est-à-dire à rendre l'élève l'artisan de sa notion, le constructeur de sa langue; à le placer, par conséquent, dans une situation telle, qu'il se trouve conduit de lui-même aux opérations nécessaires pour former ce sens qu ïl est 7 da d’expliquer. |

On voit que ces deux dernières rriéthodés ont entre elles une étroite consanguinité; où plutôt, elles ne sont que la même méthode employée de

deux manières : dans l'une, c’est l’instituteur qui 3) +

figure; dans l’autre, c’est l'élève. Toutes deux, au reste, se conforment fidèlement à la génération réelle des idées, à la marche naturelle de l'esprit

humain; toutes deux offrent, au plus haut degré, |

les trois avantages les plus désirables; la sécurité, la fécondité et la facilité. Toutefois, lorsque nous! disons qu’elles sont: faciles, nous voulons dire seulement que; une fois découvertes et tracées, elles sont faciles à suivre; mais elles sont. très’ difficiles à-découvrir. Il en est d'elles comme de ces routes que nous admirons sur les sommets des Alpes:

Plus le chemin qu'elles offrent au: voyageur est

commode, plus elles ont demandé de talent et d'efforts à ceux qui les ont conçues et exécutées.

En distinguant ici ce que nous appelons les procédés familiers, des méthodes philosophiques, et les diverses espèces dans chacune de ces deux ‘classes, nous sommes loin de vouloir bannir les uns, recommander exclusivement les autres. Ces divers procédés, ces diverses méthodes peuvent, en certaines occasions, s’aider et se combiner utilement. Les deux premières espèces: de procédés sont même d’un emploi nécessaire dans la formation. des idées sensibles qui représentent les connaissances primitives.

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