CHAPITRE PREMIER
Première origine de l'art. — D. Pedro de Ponce et Juan Pueblo Bonet, en Espagne.
L'asrorre de l’art d’instruire les sourds-muets semble se partager elle-même en deux périodes distinctes, dont l’une commence aux premiers essais tentés dans cette vue, dont l’autre commence à l’abbé de l’Épée. Elles sont très inégales en durée : la première comprend près de deux siècles ; la seconde ne comprend guère au-delà d'un demi-siècle; mais la seconde est beaucoup plus abondante en faits. La première peut exciter une plus vive curiosité; la seconde nous fournit plus de données expérimentales sur le mérite respectif des diverses méthodes.
Ja première fait passer successivement en revue, sous nos yeux, la plupart des inventeurs qui (nt, les premiers, ou proposé, ou mis en œuvre, cifférentes manières de procéder dans l’éducatior: des
sourds - muets; la seconde voit ces procédés se développer, se compléter, se perfectionner, s’appliquer sur un théâtre plus étendu.
Pendant le cours de la première période, on s’occupe essentiellement de ia première partie de l’art, de celle qui a pour objet de remplacer, pour le sourd-muet, l'instrument mécanique de la parole. Pendant le cours de la seconde période, on s’adonne, d’une manière plus marquée et plus approfondie, à la seconde partie de l’art, à celle qui a pour objet l’enseignement logique de la langue.(r) Pendant le cours de la première période, lalphabet manuel, l'alphabet labial et articulation artificielle, sont les principaux moyens qui viennent se joindre à l'écriture et à la lecture, pour rendre au sourd-muet un instrument du langage artificiel. Avec la seconde période commence la création et l'emploi des signes méthodiques, ou de la pantomime artificielle, comme moyen de traduction pour introduire le sourd-muet à la connaissance et à la pratique de nos langues.
L'éducation du sourd-muet conserve presque généralement, pendant la première période, le caractère d’une éducation individuelle. C'est la seconde période qui voit naître, ou du moins se multiplier et s'étendre les institutions destinées à donner aux sourds-muets une éducation coilec-
ss
(1) Voyez ci-devant , 1° Partic, Chap. VI, page 154.
tive , et les gouvernemens commencent à mettre ces institutions au rang des établissemens publics.
L'art d’instruire les sourds-muets demeure presque enveloppé d’une sorte de mystère, pendant la première période; plusieurs instituteurs en font même un secret dont ils se montrent jaloux. Avec la seconde période, l’art est traduit sur la scène ; mis en présence du public; il commence enfin à inspirer un intérêt général; il excite cependant plutôt la surprise ou la curiosité, par ses résultats, qu'il n’appelle l'attention sur les principes qui le constituent. Ge
Les instituteurs de sourds-muets semblent presque ignorer, pendant la durée de la première période, leurs efforts et leurs travaux respectifs; chacun opère isolément. C’est la seconde période qui voit éclore, et les communications , et surtout les rivalités, les discussions : la théorie est éclairée par un plus grand nombre d'ouvrages.
En parcourant la première période, nous visiterons successivement les divers théâtres sur lesquels se sont produits les inventeurs, presque toujours inconnus les uns aux autres. Nous les verrons, quoique employant à peu près les mêmes moÿens , en faire cependant chacun la découverte, et nous examinerons sous quel point de vue particulier la découverte s’est offerte à eux, ou l’application spéciale qu’ils en ont faite.
La seconde période nous présentera trois divi-
sions principales : la première comprend l’abbé de l'Épée et son école, école nombreuse et qui s’est répandue dans toute l’Europe; elle comprend ainsi proprement le tableau de l'invention , du développement et de l’application des signes méthodiques : la seconde comprend les perfectionnemens ajoutés, les modifications apportées en divers pays, aux méthodes déjà découvertes, ou les combinaisons qui les unissent entre elles : la troisième, enfin, se compose du tableau des institutions de sourdsmuets actuellement existans, et, si l’on peut dire ainsi, la statistique de ce genre d’établissemens. C’est d’après ces divisions naturelles que notre marche va se diriger. Il n’était pas possible de suivre séparément, et tour à tour, la naissance et les progrès de l’art chez les diverses nations, pendant le cours des deux périodes. Car, à la seconde période, les méthodes se trouvent en présence, luttent ou s'unissent, s’éclairent et se modifient réciproquement , et il importe d'observer comment elles influent les unes sur les autres, ou par leurs emprunts ou par leurs rivalités. On désirerait pouvoir suivre de préférence l’histoire de chaque méthode en particulier, depuis sa naissance jusqu à son dernier développement; mais les différentes méthodes proposées ou employées ne se prêtent pas aussi facilement qu’on le croirait au premier abord, à cette séparation ; non seulement elles ne se distinguent pas par des caractères tranchés
d’une manière absolue, mais elles conservent presque toujours entre elles des liens étroits de consanguinité ; elles emploient toutes à peu pres les mêmes moyens; elles ne diffèrent guère que par le degré d'importance qu’elles attachent, par la prééminence qu’elles accordent aux uns ou aux autres, comme nous allons bientôt le voir : leurs analogies sont encore plus nombreuses et plus intimes, que leurs contrastes ne sont frappans. Si nous n'avons pu, par ce motif, donner à chacune de ces méthodes son histoire particulière, du moins le point de vue dominant sous lequel nous considérerons l’histoire de l'art, se dirigerat-il constamment à chserver ces analogies et ees contrastes, à découvrir les centres de rencontre, comme les divergences, de manière à recueillir d’une expérience comparée tous les résultats qui peuvent conduire, soit à faire apprécier le mérite respectif des différens modes d’enseignement, soit à préparer pour chacun d’eux les perfectionnemens qu'il invoque. |
Essayons d’abord de remonter à l’origine de Part, au travers des ténèbres qui la couvrent encore.
Les recherches relatives à l’origine et aux progrès de l’art d’instruire les sourds - muets, ont exercé quelques érudits. L’infatigable Morhoff ne pouvait négliger un sujet aussi curieux et aussi analogue à ceux sur lesquels 1l a accumulé tant d'annotations historiques. Il a recueilli avec soin,
les témoignages relatifs aux premiers inventeurs de l’art, en Espagne; sur ceux qui l’ont perfectionné tour à tour en Angleterre, en Hollande ; il a recueilli les exemples épars des sourds-muets instruits par différens moyens. Lui-même a présenté ses propres vues sur cette matière (1). Un anonyme a publié à Leipsick, en 1703, une rela-
tion historique sur l'art d’instruire les sourds- | muets et les aveugles (2); l’abbé D. Juan Andrès, Espagnol, l’auteur d’une histoire générale de la littérature , qui a eu quelque célébrité, a publié aussi, vers la même époque, des lettres sur l’origine et les progrès de cet art (3). Trois Hollandais, MM. Letterbode, Feith et Lulofs (4), ont résumé
(1) Polykhistor., tome I, Lib. IT, cap. 13, $. 13 et seq.; Lib. IV, cap. 1, $. 5 et seq.; — tome IT, Lib. I, $. 14. — Dissert. de Paradoxis sensuum.
(2) Historiche Nachriche von des Unterricht der Taubstummen und blinden. 1 vol. in-9°.
(3) Cet ouvrage est indiqué comme ayant paru à Vienne en 1793. Mais, c'est en vain qu'on a fait, à Vienne, pour . le découvrir, toutes les recherches possibles, par lobligeante invitation de LL. Exc. MM. le ministre secrétaire d'État au département des affaires étrangères, et l’ambassadeur de S. M. On n’a pu l’y découvrir, et le directeur de VInstitution impériale qui existe dans cette capitale a déclaré n’en avoir aucune connaissance. Il paraîtrait que l'écrit de l'abbé D. Juan Andrès aurait été imprimé à Turin ou à Venise.
(4) Bÿdrage iot de geschiedenis var het Onderwijs aan
Doof-Stommen ( Alg. Kunsten). 1812, 2° Partie, p. 66, —
les principaux traits de son histoire. L'abbé Ziegenbein a donné en Allemagne un aperçu semblable, mais fort restreint (1). M. l’abbé Jamet, M. Bébian, ont fourni à la France quelques notices sur ce sujet, mais encore incomplètes. Les autres documens restent disséminés cà et là dans diverses collections scientifiques, ou dans des productions périodiques, particulièrement dans celles que possède l'Allemagne. Une véritable histoire de l'art est encore à désirer. Nous n’avons garde de l’entreprendre ici, quoique nous eussions aimé, nous l’avouons, à l’exécuter, si la chose nous eût été possible. Ce serait un sujet aussi neuf qu’intéressant. Mais, nous ne devons point perdre de vue l'objet qui nous est proposé. Nous ne nous sommes point proposé un travail d’érudition; nous ne sommes point appelé à écrire ici la biographie des inventeurs, des principaux fondateurs d’institutions, ni à composer une bibliographie exacte des écrits donnés au public, ni à fixer les dates précises, à discuter les droits de chaque auteur à la priorité, comme l’a fait l'abbé D. Juan Andrès.
Ce sont les procédés et les méthodes que nous devons nous attacher à faire connaître dont nous
devons déterminer les caracteres; nous devons nn à gai die 0 gra geré fn ipteus dater SSD NT INR Redevoeringen dichteregelen , etc. Over Doof-Stommen , onderwiÿs , etc. Groningue, 1819.
(1) Héstoriche Pœdagogische Blicke anf den Taubstummen- Unterricht and die Taubstummen-Institut. Brunswick » 1823.
recueillir les faits qui peuvent servir à en montrer ou les imperfections ou le mérite, entrer dans la pensée des inventeurs des institutions, nous pénétrer de leurs vues. C’est la théorie de l’art luimême qui est le sujet de notre étude; c’est son perfectionnement qui est notre but. Toutefois, nous nous féliciterons aussi de trouver l’occasion d’acquitter envers des bienfaiteurs de l'humanité, un juste hommage de reconnaissance ; nous aimerons à suivre les traces du génie des inventions, lorsque, conduit par une inspiration généreuse, il s’est consacré au service du malheur, il a accepté la noble mission de rendre à la société une classe entiere d'individus qui était comme exilée de son sein. En général, il est peu de sujets plus dignes d’exciter la curiosité que les recherches relatives à l’origine des arts; on aime à voir par quel concours de circonstances, par quelle suite d'idées les inventeurs ont été conduits à ces découvertes. Mais ces recherches acquièrent encore un bien plus haut degré d'intérêt, lorsque ces arts ont un caractère de haute utilité morale; alors, en nous aidant àretrouver les noms des bienfaiteurs de l'humanité, elles nous permettent de les signaler au respect de la postérité, et d’acquitter envers leur mémoire le tribut de la reconnaissance. Combien cet intérêt ne doit-il donc pas s'attacher aux investigations relatives à l’origine des méthodes d'éducation , pour cette classe d’infortunés si long-temps dés-
304 | DE L'ÉDUCATION hérités de tous les avantages de la vie sociale! C’est avec un soin en quelque sorte religieux que nous avons essayé de découvrir et de réunir toutes les indications qui s’y rapportent. |
Si l’on voulait reconnaître l’origine de l’art dans les essais tentés même avec succès, pour l’éducation d’un sourd-muet isolé, il serait assez difficile d’assigner une époque précise à cette invention; car plusieurs éducations isolées de ce genre peuvent avoir eu lieu et être restées ignorées des contemporains, et surtout de la postérité. C'est à une sorte de hasard que nous devons l’exemple cité. par Rodolphe Agricola :
« J'ai vu, dit-il, un individu sourd dès le ber- « ceau, et par conséquent muet, qui avait appris «à comprendre tout ce qui était écrit par d’autres « personnes ; et qui lui-même exprimait par écrit « toutes ses pensées, comme s’il eût eu l’usage de «la parole » (1); mais ce fait fut révoqué en doute par Louis Vives. (2)
(1) De Inventione dialectica ; Liv. II, Chap. dernier, à la fin, folio 227, au verso. Cet ouvrage a été imprimé à Paris en 1530, in-4°. On sait que Rodolphe Agricola , né en 1445; mourut en 1/85.
Nous ne savons pourquoi quelques écrivains récens Ont supposé « qu’Agricola traite ce fait de miraculeux, et le range « dans les cas de conscience. » Nous venons de citer mot pour mot le texte d’Agricola , qui ne dit rien de semblable.
(2) De Animé, Lib.'TI, cap. de Discendi Ratione.
D’autres exemples du même genre peuvent avoir eu lieu en d’autres pays, à d’autres époques , sans trouver un Agricola pour les observer et nous les redire.
S’il fallait reconnaître l'origine de l’art dans l’ex- position faite, pour la première fois, du principe théorique sur lequel repose l’art d'élever les sourdsmuets , l'honneur de cette découverte appartiendrait à un philosophe italien , à Jérôme Cardan (r), et Pavie eût été le berceau & l'art. Esprit ardent, investigateur infatigable, bizarre, superstitieux et audacieux tour à tour : ; entrainé par son imagination à des EH mystiques, Jetant quelquefois sur la nature et sur l’homme un regard observateur et pénétrant, Jérôme Cardan cultiva à la {ois la médecine, les mathématiques, presque toutes les branches des connaissances humaines . Sema dans chacune des germes féconds, sans prendre le soin de les cultiver, et mérita ïs prendre rang parmi les modernes UE de la philosophie. Il avait associé l'étude de la psychologie à celle de la physiologie, et avait donné une attention particulière aux organes des sens et à leurs fonctions ; il s'était beaucoup ‘occupé, aussi des écritures secrètes ou abrégées. À l’occasion du passage de Rodolphe Agricola, que nous venons de citer, il jeta en passant, sur l’art d’instruire les
(1) Jérôme Cardan, né en 1501, mourut en 1556.
306 ù DE L'ÉDUCATION
sourds-muets , quelques vues rapides qui en saisissent cependant les véritables principes. « Nous «pouvons donc, dit-il, mettre un sourd-muet en «état d'entendre en lisant, et de parler en écri- «vant. Le sourd-muet conçoit par la pensée que «le mot pair, par exemple, tel qu'il est écrit, «signifie cet objet qui lui est montré en même « temps’; sa mémoire retient cette signification; «il contemple dans son esprit les images des « choses : de même que, d’après le souvenir d’une «peinture que l’on a vue, on peut exécuter un « tableau qui la représente, on peut aussi peindre «sa pensée dans les caractères de l'écriture; et de « même que les divers sons émis par la voix hu- «maine ont reçu, des convéntions établies, une «signification déterminée, les divers caractères «tracés par‘écrit peuvent recevoir aussi par des « conventions une valeur semblable (x). Le sourd- «muet, dit-il ailleurs, doit apprendre à lire et à «écrire; car il le peut aussi-bien que l’aveugle, « comme nous l'avons montré ailleurs. L'entreprise «est difficile, sans doute, mais elle est possible «cependant pour le sourd-muet. On peut exprimer «un grand nombre d'idées par des signes... Les «mimes romains en sont un exemple. On sait «qu'un roi Barbare, frappé de la vérité de leur
(1) Jérôme Cardan; Paralipomenon, Lib. IL, cap. 3; tome X VI de la collection de ses œuvres, page 462.
DES SOURDS-MUETS. — PART, II, CHAP, I. ‘307 « langage par gestes , demanda.à l’empereur d’en «emmener deux dans ses états. T'écriture s’as- « Socie à la parole, et par la parole à la pensée ; «mais elle peut aussi retracer directement la pen- « sée, sans l'intermédiaire de la parole, témoins les «écritures hiéroglyphiques , dont le caractère est «entièrement idéographique.... Les sourds-muets, «dit-il encore, connaissent et honorent Dieu; puis- «qu’ils ont une âme intelligente , rien n’empêche « qu ils ne cultivent les arts, qu’ils exécutent même « des ouvrages plus achevés» (1). Jérôme Cardan avait également entrevu qu’on peut conduire les aveugles à lire par le tact, et il cite à cette occa- sion quelques faits rapportés par Érasme (2). Mais après avoir jeté, comme au hasard, des indications qui promettaient des conséquences dignes de tant d'attention, et qui demandaient un développement propre à les rendre applicables, il s'arrête, suivant son usage, pour passer à d’autres sujets, cherchant partout des aperçus, sans s’occuper de les faire fructifier. (3) :
(x) De Utilitate ex adversis capienda, Lib. Il, cap: 7; tome II de ses œuvres, page 73. — De Subulitate, Lib. XIV, page-425. ( Édition de Bâle, 1622.)
(2) Zbid., Lib, XVII, page 506.
(8) Dans les passages qui viennent d’être cités, nous ne YOYons rien qui autorise la supposition.par laquelle on a prèté à Jérôme Cardan l'opinion que l'instruction des sourds-
Mais, nous ne pouvons reconnaitre la véritable origine de l'art que dans les travaux des hommes qui ont légué leurs découvertes à des successeurs, et fait ainsi jouir la société du bienfait dû à leur génie.
C’est à Pierre de Ponce, bénédictin à Ona, mort en 1584, qu'appartient la gloire d’avoir créé l’art d’instruire les sourds-muets de naissance. Nous n’avons rien de lui, mais heureusement deux de ses contemporains nous ont transmis sur son compte des indications d’un grand prix. L'un est François Vailès, auteur d’une Philosophie sacrée. Voici comment il s'exprime : (1)
«Pierre Ponce, moine de Saint-Benoît, mon «ami; chose admirable! enseignait aux sourds- «muets de naissance, à parler; il n’employait-à «cet effet d'autre moyen qu'en leur apprenant « d’abord à écrire, en leur montrant du doigt des «objets qui étaient exprimés par des caraçtères «écrits; ensuite , en les exerçant à répéter par l’or- «gane vocal les mots qui correspondent à ces ca- «racteres. »
muets était une sorte d'opération magique; il l'explique, au contraire, comme on vient de le voir, d’une manière aussi
naturelle que philosophique.
(1) Nous n'avons point en France l’ouvrage de Vallés;: mais le passage est rapporté par Paul Zachias, dans ses Questions médico-légales, Liv. IL, titre 2 , Quest. vaut, n°7; et par Morhoff, dans son Polyhistor., Liv. Il, ch. III, $. 13.
DES SOURDS=MUETS. — PART. Il, CHAP. I. 309 Ambroise Morales, dans ses Antiquités d’Espagne (1), nôus apprend qu'il a été lui - même témoin des succès de Pierre de Ponce : « Pedro de « Ponce enseigna aux sourds-muets à parler avec «une perfection rare. Il est l'inventeur de cet art. « Il a déjà instruit de cette manière deux frères et «une sœur du connétable, et s'occupe actuelle- «ment de. l'instruction du fils du gouverneur « d'Aragon, sourd-muet de naissance comme, les « précédens. Ce qu’il y a de plus surprenant dans «son art ») C'est que ses élèves, tout en restant «sourds-muets, parlent, écrivent et raisonnent «très bien. Je conserve de lun d’eux, don Pedro «de Velasco, frère du connétable, un écrit dans «lequel il me dit que c’est au père Ponce qu'il a « l'obligation de savoir parler. » |
Nous sommes redevables des détails suivans sur Pierre Ponce, à M. Ferdinand Nunés de Taboada, espagnol distingué par ses connaissances : (2)
« Le registre des décès du monastère des Béné- «dictins de San-Salvador de Ona, s'exprime en «ces termes : L’an 1584, au mois d'août, s’'endor- «mit dans le Seigneur le frère Pierre de Ponce,
cs
( 1) Descriptio Hispanica , fol. 38. ( Voyez aussi Morhoff, Polyhistor., tomelIl, Lib. 1, cap. 1, $. 14.)
(2) Ils sont consignés dans une note communiquée à M. le docteur Gall, et rapportée par celui-ci dans son Anatomie
et Physiologie du système nerveux , vol. I; Préface , p. x].
310 | DE L'ÉDUCATION « bienfaiteur de cette maison, qui, distingué par « d’éminentes vertus, excella principalement et. «obtint dans tout l'univers une juste célébrité, en « enseignant aux sourds-muets à parler.
«Dans les archives de ce même couvent, on « trouve l'acte d’une fondation d’une : chapelle, fait « consigné par Pedro de Ponce, lequel atteste que « les sourds-muets ses élèves , parlaient, écrivaient, « calculaient , priaient à haute voix, servaient la « messe , se confessaient, parlaient le grec, le latin, « l'italien ; et raisonnaient très bien sur la phy- «sique et l'astronomie. Quelques uns $ont même «devenus d’habiles historiens. Ils se sont, dit «quelque part Pedro Ponce, tellement distingués « dans les sciences, qu'ils eussent passé pour. des « gens de talent aux yeux d’Aristote.
« Castaniza, auteur d’une vie de saint Benoît, « qui parut à Salamanque en 1583, par conséquent « trente-deux ans avant la publicatior de l'ouvrage «de Bonet, parle en plusieurs endroïts de la mé- «thode de Ponce, pour rendre aux sour ds- muets « l'usage de la parole ». (1)
Le père D. Fr. Feïjoo (2), Ant. Pere ®)
(r) Castaniza, Vita. S. Benédicti. Salamanque, 1588.
(2) D. Fr. Benite Geronymo Feïjoo, Theatro critico untversal. — Cartas eruditas. |
(3) Ant. Perezias, Censura artis loquendi mutos Boneti.
D. Nicolas Antonio (1), confirment encore ces succès , par leur témoignage unanime. (2)
= Jean-Paul Bonet fut conduit, d’après ce qu’il raconte lui-même (3), à s'occuper de l’art d’in-
(1) D. Nicol. Antonius, Bibliotheca Hispanica, p. 181.
- (2) M: Bébian assure que le manuscrit où D. Pedro de : Ponce avait consigné sa méthode, était conservé encore avant l'invasion de l'Espagne, dans un couvent d’'Ofa, où mourut l'inventeur (Journal de l’Institution des Sourds-Muets, N°73; page 126). Il ajoute en preuve, que « M. le docteur Gall en «cite un passage qui lui fut communiqué par M. Emmanuel « Nunez de Taboada. » Maïs il y a ici évidemment erreur. M. le docteur Gall ne cite nulle part un passage de Pedro de Ponce; il rapporte seulement la note de M. Nunez de Taboada, que nous venons d’extraire. Loin que M. Nunez y cile lui-même aucun passage de D. Pedro de Ponce, il a déclaré expressément ailleurs, dans l’article sur ce Bénédictin espagnol , inséré dans la Biographie uruverselle de M. Michaud , et dont il est l’auteur, que D. Pedro de Ponce n'a laissé aucun manuscrit. J'ai eu l’avantage d’avoir sur ce sujet plusieurs entretiens avec M. Nunez, qui m'a confirmé de vive voix cette circonstance. Il a eu l’obligeance d'écrire au P.abbé du monastère d’Ofña, avec lequel il est lié, pour le prier de faire faire , dans les archives de ce monastère , les recherches qui pourraient nous conduire à quelque découverte ; et de nousprocurerles renseignemens qu’il posséderait sur ce sujet. Jusqu’à ce moment les recherches.n'ont encore produit aucun résultat, Morhoff pense aussi que D. Pedro.de Ponce n’a rien écrit sur sa méthode. ( Polyhustor., tom. IT, Lab, IT, cap. tr,
(5) Reduccion de las Letras, ete: Prologue.
struire les sourds-muets par l'affection qu il portait au connétable de Castille, dont il était le secrétaire (1 ),.et par le désir de donner des soins au frère de ce connétable ,qui était sourd-muet depuis l’âge de deux ans. Il n’annonce nulle part avoir eu connaissance des essais de Pierre Ponce ; il se présente comme l'inventeur des procédés qu'il décrit (2). Son idée fondamentale consiste à mettre le sourd - muet en état de discerner et de reproduire les lettres de l'alphabet. Dans cette vue, il s’OCCUpe d'abord de réduire les lettres à leurs élémens les plus simples. C’est l'objet du premier Livre de son ouvrage. |
Au second Livre, Panel s'occupe du sourd
(x) Il était aussi attaché au service secret du roi, et à la
Personne du capitaine-général de l'artillerie.
(2) On'a discuté la question de savoir si Bonet était réellement inventeur, ou s'il n'avait fait que recueillir et appliquer la découverte de D. Pedro de Ponce. Il est certain-que D. Pedro de Ponce a eu la priorité dans cette découverte ÿ puisqu'il a précédé Bonet de plus d’un demi-siècle. Mais ce dernier peut avoir ignoré les méthodes imaginées par son prédécesseur ,'et avoir cru de très bonne foi étre le premier auteur de celles qu’il a employées lui-même ; ; nous sommes, d’ailleurs, hors d'état de ; juger si elles étaient en effet semblables. Nous remarquons qu'il n’est point question d’alphabet manuel dans ce qu’on nous raconte du Bénédictin d'Oña. Cependant, suivant Nicolas Antonio, Bonet n’aurait fait que publier la découverte de son prédécesseur.
muet et des moyens de linstruire (1). « Le sourd- « muet n'est ordinairement muet, que parce qu’il «est sourd; c'est en vain qu’on s’efforcerait de « lui rendre, par des moyens violens, une faculté «d’audition dont il a été malheureusement privé. « Mais on peut lui restituer par le sens de la vue «les connaissances qui ne peuvent lui parvenir «par celui de l'ouie. Cette voie est indiquée par la «nature. Le langage d’action est une langue na- «turelle ; des sourds-muets qui ne se seraient Ja- «mais vus, s’entendraient entre eux s'ils se trou- «valent réunis, en usant des mêmes signes. (2)
« Les sourds-muets ont une extrême habileté à «saisir tout enseignement qui leur est donné à «laide de la vue, et à y chercher les moyens de « suppléer au défaut de l’audition ; c’est de cet in- «strument qu'il faut s'emparer, pour leur ensei- «gnement, en remplaçant le son que les lettres « expriment par leur forme ».
(x) Nous avons pensé qu’on serait bien aise d’avoir une idée de cet ouvrage , le premier de ceux qui aient été composés sur cette ne Il est, d’ailleurs , extrêmement rare; et ceux qui l’ont cité. nous paraissent ne l’avoir pas bien Connu; il porte pour titre : Reduccion de las Letras, y arte Para enseinar a hablar los LU re à et a été imprimé à Madrid en 1620. In-4°.
(2) Reduccion de las Letras, Liv. II, chap. II, pages 125 et 124.
A cet effet, Bonet fait concourir deux-moyens à la fois, la prononciation artificielle et l'alphabet manuel. « Pour obtenir la première, on exerce le « sourd-muet à disposer sa langue, ses dents, ses « lèvres, dans la situation convenable pour l’émis- « sion de chaque lettre, et on lui fait ensuite ex- « haler le souffle nécessaire pour produire la voix. « Quant à l'alphabet manuel, déjà connu des an- «ciens, son emploi est aussi simple que facile. » Celui que Bonet propose est à peu près celui qui a été adopté par l'abbé de l’Épée. « Ces deux alpha- « bets seront mis en rapport de maniere à ce que «le sourd-muet sache prononcer la lettre que la
«main lui montre, et désigner avec la main la
« lettre proférée. Il sera facile alors au sourd-muet « d’apprendretà lire : on lui montrera du doigt la « lettre écrite , qui correspond à celle de l'alphabet «manuel et. de la prononciation artificiélle. , Ces « divers exercices se serviront mutuellement d’é-: « preuves. Les personnes qui vivent avec le sourd- «muet apprendront l'alphabet manuel pour s'en- «tretenir avec lui, pour le questionner. On réfor- «mera sa prononciation quand elle sera vicieuse; «on lui fera retrouver sur un livre les mêmes Ca- « ractères qu’il prononce, et qu il figure avec ses « doigts. » (1)
A son alphabet manuel Bonet Joint donc une
200 oo,
(1) Reduccion de las Letras, chap. IT, pag. 126 et suiv.
description des positions et des mouvemens de l’organe vocal, nécessaires pour la prononciation de chaque lettre. Il a soin de prévenir que cet exercice présente de nombreuses difficultés , exige une extrême patience. Il indique à l’instituteur les moyens qu’il doit prendre, soit en montrant à l'élève sa propre bouche ouverte, quand il prononce, soit en faisant subir à une langue artificielle de cuir lés inflexions que doit imiter celle de l'élève. Pour former les lettres, il trace en détail le procédé qui doit être employé pour chaque lettre en particulier. C’est à peu près là marche qu'ont suivie plus tard Wallis et Amman, et dont on les considérait comme les inventeurs. (1)
Bonet recommande d'attendre, pour enseigner à l'élève cet alphabet guttural, qu’il soit bien familier avec l'alphabet manuel. Après l'avoir muni de cet instrument, il s'occupe de lui donner l’intelligence de la langue castillane , et de lui enseigner les règles de la grammaire.
Il réduit à trois genres principaux les élémens du discours : les noms, c'est-à-dire les mots qui reçoivent un genre.et un nombre; les verbes, c'est-à-dire ceux qui reçoivent des modifications de personnes, de temps et de nombres, et les conjonCtions OU ceux qui ne reçoivent aucune espèce de modification.
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(1) Reduccion de las Letras, chap. V et VE.
« Les noms des objets réels, extérieurs, sen- «sibles, qui affectent la vue, s’enseigneront en «montrant ces objets eux-mêmes, et exécutant «en même temps les mots qui les expriment.
« Quant aux noms des objets qui ne peuvent se « montrer à la vue, à l'exception de ceux qui appar- «tiennent à l’ordre moral et aux affections de « l'âme, le maître en fera comprendre la valeur, « à l’aide des signes du langage d’action, les plus «capables de les expliquer par l’analogie. C’est à « la sagacité du maitre que doit être abandonné le « choix de ces pantomimes. Mais, tout ce qui «appartient à l’ordre des idées morales et reli- « gieuses ; demande un soin plus particulier et une «exposition plus rigoureuse. Pour lui enseigner «les noms des diverses passions et des mouvemens « de l’âme, on attendra qu’il les éprouve lui-même, «ou bien l’on essayera de les lui faire éprouver, lors- «qu’on pourra le faire sans danger; ét on lui fera «remarquer alors ce qu'il ressent en lui-même »(1).
C'est à l’usage répété; mais à un usage dirigé avec attention, que Bonet recourt pour enseigner au sourd-muet l'emploi de ce qu'il appellé les conjonctions, c'est-à-dire les comonctions proprement dites, les prépositions, les adverbes, les crter- Jections; il suppose, que des entretiens dans lesquels le sourd-muet sera interrogé , dans lesquels
(1) Reduccion de las Letras, chap. IX.
DES SOURDS-MUETS. — PART. Il, CHAP. 1. 317
on répondra avec précision et justesse à ses questions, et que l'exercice de la lecture, suffiront pour le mettre en état d'employer toujours cet élément du discours d’une manière convenable (1). C’est encore à l'usage répété et bien dirigé qu'il se confie pour enseigner les genres, les nombres, ainsi que les terminaisons dont ils affectent les noms; mais en appliquant toujours les exemples à des objets déjà connus de l'élève, et les retraçant sous ses yeux.
« Les verbes désignent des actions qui s’exécu- «tent par une ou plusieurs personnes, qui ont « lieu dans le temps passé, présent ou à venir. Pour «faire connaïître au sourd-muet l’action que le «verbe exprime, on l’imitera en sa présence, si «elle appartient à l'ordre des choses visibles; on «s’adressera à sa propre expérience intérieure, si «elle est du ressort de l’ordre moral. Du reste, les «conjugaisons senseigneront à peu prés en la «manière usitée par les grammairiens (2). Les « temps seront d’abord rapportés aux trois temps «absolus, dont la notion peut être donnée avec “« précision et certitude. À cet effet, on recourra « à la distinction des jours qui composent la se- «maine; on lui montrera le contraste du jour et
(1x) Reduccion de las Letras, chap. X.
(2) Zbid., chap. XIII. »
«de la nuit; on lui fera remarquer les AR, «qui s’écoulent et se succèdent; plus tard, «sourd-muet apprendra par l'usage l'emploi Le « divers temps secondaires ou relatifs qui viennent «se joindre aux premiers. Le temps, futur se dé- «signe.en projetant.la main en avant: Les pronoms «s’enseignent en indiquant du doigt les interlocu- «teurs, les auteurs, les témoins de l'action. Le « verbe étre exige une démonstration particulière «dans laquelle le maïtre, son élève et les per- «sonnes présentes jouent un rôle, en faisant re- «marquer leur présence. » (1). |
Bonet enseigne aussi à son élève les notions des nombres et la valeur des signes qui les expriment. Il: recourt à cet effet au procédé le plus simple : il place sous les yeux du sourd-muet des groupes d’objets semblables, lui fait remarquer la composition de ces groupes, et leur associe les termes ou le chiffre qui les représentent.
On regrette de voir Bonet remplir son livre de tableaux d’adverbes, de prépositions, de verbes ; reproduire les conjugaisons et la série des nombres naturels, lorsqu'il nous indique à peine les procédés-et les méthodes qui appartiennent à l'essence de l’art. Cependänt, les trois derniers chapitres offrent un. véritable intérêt, et quelques vues philosophiques dignes d'attention. PERSAN TE MAT NES PERTE SES
(1) Reduccionide las Letras, chap. XIV, XIX.
Ils renferment des vues trop négligées aujourd'hui même de quelques instituteurs. L'auteur castillan montre comment l'élève doit être exercé, par une suite de comparaisons méthodiques, à remarquer exactement les différences et les analogies des objets, de manière à les faire ressortir par le contraste, à les classer avec ordre, à se faire des idées justes et exactes des termes qui les expriment. Il recommande d'interroger chaque soir le sourd-muet sur ce qu’il a fait et vu dans la journée, de puiser ainsi dans sa propre expérience, dans son expérience récente, les notions qu'on veut lui apprendre à fixer ; de l’interroger aussi sur ce qu’il se propose de faire; de l’accoutumer à se rendre compte de ce qu'il pense, de ce qu’il éprouve; enfin de lui faire saisir, par des rapprochemens bien entendus, les nuances souvent délicates qui distinguent entre elles les valeurs des expressions analogues ou réputées synonymes. Il prescrit l’exercice de la lecture , en indiquant comment le choix des livres doit être gradué suivant la capacité et les progres de l’élève, et comment le maitre doit venir à son secours, en lui expliquant les passages qu'il ne pouvait comprendre; enfin il veut aussi qu'on applique l’élève à écrire, qu'on lui fasse répéter par écrit les exercices des questions et des réponses; il va jusqu'à prendre soin de marquer comment on doit lui rendre la formation des caractères de l'écriture, plus faciles et plus simples,
cp 9 320 : . DE L'ÉDUCATION
en la rappelant à quelques formes élémentaires. (1) … L'ouvrage de Bonet ne contient que des germes; mais il contient les germes des principaux procédés qui plus tard ont été développés, régularisés. Il a mis en œuvre et les signes du langage d'action, et l'écriture alphabétique, et la*dactylologie , et l'alphabet guttural; il a ébauché l’enseignement grammatical d’après une méthode inductive ; il a ébauché l’enseignement philosophique qui conduit de l'intelligence à la langue (2). Le seul procédé qu'il n’ait point admis, est celui auquel nous avons donné le nom d’alphabet labial. Il s’est demandé, toutefois, s’il ne conviendrait pas de mettre le sourd-muet en état de lire la parole sur les lèvres de celui qui parle; mais ce moyen lui parait peu nécessaire, incertain et douteux dans ses effets. « Le mouvement des lèvres, «dit-il, ne suffit pas pour révéler tout l’ensemble «des mouvemens de l'organe vocal, qui s’exécu- «tent dans l’intérieur de la bouche et du gosier « de celui qui parle, et cependant toutes ces cir- « constances seraient indispensables à apprécier
(x) Reduccion de las Letras, chap. XXI à XXIII, p. 264 et suiv.
(2) L’abbé de l’Épée avait vu l'ouvrage de Bonet; il avait même appris l'espagnol, tout exprès pour le pouvoir lire; il lui avait, à ce qu'il nous apprend, emprunté l'alphabet manuel. Comment n’y a-t-il vu que le seul alphabet manuel?
« pour reconnaître les lettres que cette personne « prononce ». Il estime donc que le maître ne saurait donner à cet égard de règle positive; qu’il doit abandonner le sourd-muet à sa sagacité, sagacité qui suffira toutefois en quelques occasions à celuici, pour deviner les discours d’après les mouvemens des lèvres, par une attention très active, par une longue habitude, et à l’aide des circonstances extérieures et accessoires qui servent ordinairement de commentaire à nos discours. (1)
Nous trouvons dans le Traité de la Nature des corps, du chevalier Keneiïm Digby, un récit fort intéressant , et qui se rapporte évidemment à la méthode de Bonet. Il raconte, en effet (2), « qu’il «avait eu occasion de voir en Espagne un sourd- « muet de naissance atteint d’une surdité tellement «absolue , qu'il n’entendait pas même un coup de «canon, qui, cependant, savait fort bien discer- «ner par la vue seule les paroles des personnes « qui s’entretenaient en sa présence, et que lui- «même avait appris à prononcer distinctement, « Ce sourd-muet, dit-il, était le frère cadet du « connétable de Castille, doué d’un esprit naturel. « Les médecins et les chirurgiens avaient épuisé «inutilement sur lui tous les genres de remèdes,
(x) Reduccion de las Letras, chap. XXIIT, page 275.
(2) Tract. de Naturë corporum, chap. XX VIII, S. 8. L, 21
« lorsqu'un prêtre promit de lui enseigner à COM, « prendre les discours, à parler lui-même, et tint «parole. On n'avait pas voulu le croire d’abord; «quand il eut réussi, on cria au miracle. » Le chevalier Digby eut occasion de s’entretenir plusieurs fois avec ce Jeune homme, en présence du. prince de Galles. La prononciation de lélève manquait seulement de mesure et d’uniformité. D'après le désir du prince de Galles, on prononça, en présence de l’élève, quelques mots en langue anglaise, d’autres même dans le dialecte gallois, et celui-ci les répéta exactement. « Son in- «stituteur, ajoute Digby, avouait que son art ne «s'étendait pas jusqu’à pouvoir donner des règles « certaines et positives pour apprendre à lire ainsi «sur les lèvres d'autrui.» Le chevalier Digby ignorait la méthode suivie par le prêtre espagnol, pour un enseignement aussi merveilleux; mais il ren- woie son lecteur à un ouvrage en langue espagnole composé par celui-ci, et qui doit être l'écrit dont nous venons de rendre compte. En trouvant dans ce récit la confirmation du succès obtenu par Bonet, nous y découvririons, si je ne me trompe, que, depuis la publication de son ouvrage , Bonet s'était plus particulièrement appliqué au procédé qui, consiste à faire lire sur les lèvres, et que, sans lui donner des préceptes plus fixes, il avait pu en perfectionner l'usage, en retirer plus d'utilité qu'il ne l'avait soupçonné d’abord.
D. Nicolas Antonio (1), malgré le juste hommage qu’il a rendu à la mémoire de D. Pedro de Ponce, en le proclamant l’inventeur de l’art, décerne encore le même titre à un autre Espagnol, postérieur à de Ponce , et à Bonet lui-même; il le décerne à un muet de naissance, Ramirez de Carion, auteur d’un ouvrage où ses procédés paraissent avoir été indiqués, sinon décrits (2). Ramirez aussi enseignait aux sourds-muets à lire et à prononcer quelques mots. Morhoff nous apprend que cet instituteur avait eu pour élève Emmanuel Philibert, prince de Carignan; que le prince sourdmuet , lequel vivait de son temps, écrivait et par: lait quatre langues. (3)
L'Italie, à l'époque de sa gloire, lorsque la littérature et les arts dont elle avait été le berceau pour l’Europe moderne , répandaient sur elle un si vif éclat, ne resta point étrangère à un art qui se liait d’un côté à la théorie du langage, de l’autre à l’histoire naturelle de l’homme. Déjà nous avons vu que Jérôme Cardan avait en quelque sorte prédit la naissance de cet art, et lui avait d'avance tracé son but et ses moyens. Au commen-
(1) Dans sa Bibliotheca Hisp. Nov. ( Voyez aussi Morhoff, Polyhistor., tome I*, Lib. IV, cap. 1, . 6.)
(2) Maravillas de naturaleza, en qua se contienen doz mil
secretos de cosas naturales. 1629.
(3) Voyez Polyhistor., à l'endroit cité.
cement du dix-septième siècle, Affinate, dit-on,
publia un traité sur la manière de faire parler les sourds-muets. Vers le même temps, un célebre professeur de l'université de Padoue, F abrizio d'Acquapendente, décrivit les phénomènes de la: vision , de la voix, de l’ouie (1), traita de la parole et de ses instrumens (2), et à cette occasion présenta aussi des vues sur le même sujet. Vers 1670; P. Fr. Lana-Terzi, jésuite de Brescia,- professeur dé rhétorique à Terni (3), produisit sur l’art d’instruire les sourds-muets quelques vues sommaires; rapides , mais assez justes, et qui pouvaient être fructueuses. RO investigateur des secrets de là nature ,-empressé à recueillir, dans ses actives recherches, toutes les découvertes obtenues, jaloux d’en augmenter le nombre par ses tentatives multipliées en tout genre et souvent téméraires, le P. Lana avait tout ensemble et indiqué la possibilité pour l’homme de s'élever dans les airs,
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(x) De Visione, Voce, Auditu. Cet ouvrage a eu quatre éditions : Venise, 1600, in-fol.; Padoue, 1603; Francfort, 1605 , 1613.
(2) De Locutione et ejus Instrumentis. Venise, 1603 Jérôme Fabrizio a publié aussi une dissertation latine su le Langage des bétes. Padoue, 1603 , 1623, in-fol.
(3) Le P. Lana-Terzi, né en 1631, mourut en 1687. L s'était beaucoup occupé de physique, de chimie, de mécanique, d'histoire naturelle,
et cherché diverses solutions de la quadrature du cercle , et espéré trouver la pierre philosophale. Il s'occupa tour à tour, dans son .4rte Maestra (1), des écritures en chiffres (2), des moyens à employer pour apprendre aux aveugles à lire et à écrire (3), de ceux qui peuvent servir pour établir des correspondances à distance (4), et se trouva conduit # exposer aussi ceux qu'on peut faire servir à instruire les sourds - muets (5); apprendre à examiner les situations et le jeu des diverses parties de l'organe, dans la formation de chaque intonation ou de chaque articulation ,. à les imiter ensuite, à les reconnaïtre chez les autres par la disposition et le mouvement des lèvres ; exercer d’abord le sourd-muet à proférer séparément chaque lettre, à la lire sur les lèvres d’autrui; lui faire assembler ensuite ces lettres en mots; enseigner enfin la signification de ces mots,
(1) Prodromo ovvero Saggio di alcune invenziont nuove, premesso all Arte Maestra. Brescia , 1670, petit in-fol. Cet. ouvrage n’est que le programme d’un vaste travail, que le P. Lana se proposait de publier, et qui devait avoir 9 vol. in- fol. 11 n’a eu que le temps de donner les trois premiers sous le titre de Magisterium naturæ et artis, etc. Brescia, 1684 , 1684, et Parme, 1692. |
(2) Prodromo, etc., cap. L.
(3) Zbid., cap. II.
(4) 1bid., cap. LIL.
(5) Jbid., cap IV.
en montrant les objets qu’ils sont destinés à re-
présenter; parcourir graduellement les significations qui appartiennent aux fonctions des sens, aux arts, à l’entendement, à la volonté; telle est, sui-
vant le P. Lana, la substance de l’art. «Quelles que. «soient les difficultés que semblent offrir les exer-
« cices sur lesquels il repose, elles seront surmon- «tées par le sourd-muet d’une manière qui nous
« étonnera; car la privation d’un sens donne aux.
«autres une sagacité toute nouvelle et singulière. » Malgré les indications de ces deux auteurs, il ne paraît pas que l'Italie, à cette époque, ait vu
étudier l’art d’instruire les sourds-muets autrement
que dans ses principes théoriques; du moins, le
seul exemple d'application qui nous soit connu
est-il celui que nous offre Pierre de Castro, premier médecin du duc de Mantoue, qui instruisit, diton, le fils du prince Thomas de Savoie. Du reste, Pierre de Castro n’a point donné à connaître les procédés dont il faisait usage. (1)
On a plusieurs fois cité l'ouvrage de Jean Boni-
facio, comme l’un de ceux qui avaient les pre- miers traité de l’art d’instruire les sourds-muets ; mais on a sans doute été induit en erreur par son titre : De l'Art des Signes, à l’aide duquel la pa-
(1) Il a publié deux ouvrages sur des matières médicales;
mais 1] n’a rien écrit sur l’art d’instruire les sourds-muets. Il" |
est mort en 1663.
role se rend visible (x); car, cet ouvrage n’a, avec l’art dont nous nous occupons, qu'un rapport indirect. Bonifacio n’a point recherché les moyens d'enseigner nos langues artificielles aux sourdsmuets ; il ne s’est pas même occupé de l'éducation de ces infortunés. Il a seulement traité du langage d'action; il a voulu en montrer la richesse ; il a voulu indiquer les services utiles qu'on en peut tirer. Îl a remarqué, il est vrai, jusqu'à quel point ce langage est développé par le sourdmuet livré à lui-même (2); mais, le sourdmuet ne figure ici que comme un exemple ; il n'est point un but pour l’auteur. Ge que nos instituteurs auraient à puiser dans ce volumi- . neux traité, se borne donc aux lumières qu'ils y recueilleraient sur l'étendue des ressources que peut offrir la pantomime, en tant qu'ils l’emploient comme auxiliaire de leur enseignement. Cependant, Bonifacio n’a guère étudié les développemens que le langage d’action peut recevoir
(1) Dell’ Arte de’ Cenni, etc. Vienne, 1616. IL est anté— rieur de quatre ans au traité de Bonet ; mais ces deux ouvrages n’ont aucun rapport entre eux. Le premier étant extrêmement rare, il ne faut point s’étonner si ceux qui l’ont cité n'en ont guère connu que le titre.
Jean Bonifacio était jurisconsulte, et a publié quelques autres écrits.
(2) Dell’ Arte de’ Cenni, etc. Liv. Er, chap. IV, p. 12.
328 .__ DE L'ÉDUCATION de l’art et de la réflexion ; il s’est borné à décrire avec détail chacun des élémens qui composent ce langage, et les circonstances même les plus involontaires, qui, dans notre extérieur, deviennent une expression de nos sentimens ou de nos pensées. Bonifacio a conçu les signes dans leur acception la plus générale, en tant, toutefois, qu'ils ont leur siége dans l’homme; mais il énumère confusément , et ceux que la nature elle-même a revétus de la fonction d'indicateurs, même indépendamment de notre propre volonté, et ceux qui tiennent plus ou moins cette fonction de la volonté et de la réflexion. Dans quarante -neuf chapitres, il. parcourt et signale toutes les circonstances qui peuvent servir, suivant lui, à faire connaître où la pensée, ou le caractère de l’homme, à commencer par les formes des diverses parties du visage, et sans oublier même celles qui concernent les cheveux et la barbe; tous les mouvemens que peuvent exécuter la tête, les yeux, les divers membres, l’ensemble du corps ; 1l trouve un langage Jusque dans l'habillement et le costume. | L'auteur semble avoir épuisé ce sujet singulier; il a rassemblé , suivant l’usage de son temps , une foule de passages des écrivains de tous les siècles À sur la matière qu'il traite, et son travail, sous ce double rapport, devient assez curieux. Dans son enthousiasme pour P art des signes, non seulement il le met au niveau de la parole » Mais il va Jusqu'à
le considérer comme plus riche et plus éloquent ; il en indique toutes les applications aux sciences et aux arts : la parole elle-même lui paraît n’être qu'une branche du langage d’action. A cette occasion , il observe que les sourds savent lire les paroles par le mouvement des lèvres; il rappelle exemple d’un nommé Nello de’ Gabriello, cité par Bartole, qui avait acquis cette faculté. (x) Nous ne nous arréterons point ici à rappeler les travaux des nombreux investigateurs qui, à la suite des abbés Trithème, des P. Kirker, etc., ont cherché à inventer des écritures symboliques ou des écritures secrètes; nous nous bornerons à remarquer avec surprise, que pas un seul parmi eux n’a eu l’idée de s'occuper un instant de linstruction des sourds-rnuets, quoiqu’ils parcourussentune carrière aussi voisine de cet art. Croiraiton, par exemple , qu’un P. Alphonse Costadeau, qui a pris la peine d'écrire en douze volumes un Traité historique et critique des principaux Signes qui servent à manifester les pensées ou le commerce des esprits (2), n’a pas paru soupçonner qu'il existe des sourds-muets, qu'ils instituent entre eux des signes mimiques, et que divers ordres de signes peuvent servir à les instruire ?
(1) Dell Arte de’ Cenni, Liv. Il, chap. VII, page 542. (2) Lyon, 1724. In-12.
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