‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 29 sur 45 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Naissance de l’art en Angleterre et en Hollande. Wallis, Vanhelmont, Amman.

Ox a généralement attribué au docteur Wallis le mérite d’avoir, le premier, conçu en Angleterre les moyens de procurer aux sourds-muets le bienfait de l'instruction; lui-même, dans la Préface de sa Grammaire anglaise, publiée en 1755, et qui renferme un aperçu de son procédé d’articulation artificielle à l'usage des sourds-muets, déclare « qu'il «croit exécuter un travail qui n’a été encore tenté «par aucune autre personne, du moins à sa con- «naissance. » Dans une lettre à Amman (1), Wallis rapporte aux années 1660 et 1667, les premières applications qu’il fit de son procédé à deux sourdsmuets. Cependant, Jean Bulwer avait déjà publié à Londres, dès l’année 1648, son Philosophe, ou l’ Ami des Sourds-Muets. (2)

(1) Cette lettre, qui paraît être de l’année 1700 , a été insérée par Amman dans la Préface de sa Dissertation sur la Parole. |

(2) Bulwer (John), Phrlosophies, or the and dumbmans friend, exhibiting the philosophical verity of that œhich may able one with an observant eye to heare what any man

speaks by the moving of his lips. London, 1648. In-8°.

Ceci s'explique, si nous ne nous trompons , en considérant que Wallis est en effet le premier, en Angleterre, qui ait exposé et pratiqué les procédés à l’aide desquels on enseigne au sourd-muet à proférer des paroles articulées , et que pendant longtemps, le préjugé généralement établi a fait considérer ces procédés comme le moyen naturel et indispensable d’instruire ie sourd-muet de naissance. Car Bulwer n’employait pas d’autres moyens que les signes mimiques, l'alphabet manuel et l'attention donnée au mouvement des lèvres (1). Il avait déjà préludé à ces recherches par deux ouvrages qui en sont comme l'introduction, et qui font avec elles un seul système, la Chironomia ou l'Art de la rhétorique manuelle, et la Chirologia ou le Langage naturel de la main (2). 1 serait assez curieux de connaître jusqu'à quel point il avait porté le développement de la pantomine artificielle (3). On peut, du moins, considérer Bulwer comme le premier qui ait conçu, indiqué, proposé le moyen d’instruire le sourdmuet par le secours des signes. Du reste, quoi qu’il

| (1) Voyez Morhoff, Polyhistor., tome I, Liv. IL, cap. 13, 6. 24 |

(2) Nous avons fait vainement chercher cet ouvrage à Londres ; on nous a assuré qu'il était impossible de l’y

trouver.

(3) Londres, 1644. In-8°.

en soit de la nature et du mérite des procédés qu’il a employés, rien n'indique que Bulwer en ait fait aucune application, et qu'on ait pu ainsi les apprécier par le résultat.

Il n’en est pas de même de Wallis, qui, comme nous venons de le voir, réussit à instruire deux sourds-muets dès l’année 1660 ou 1661. Dans sa Lettre n° 29, insérée au troisième volume de ses œuvres mathématiques, Wallis annonce qu'il a plus tard procuré le même bienfait à plusieurs autres. Son 7raité grammatico-physique de la Parole, ou de la Formation des sons vocaux, mis à la tête de la Grammaire anglaise, et réimprimé

plusieurs fois depuis (1), le seul écrit dans lequel

il ait donné quelques détails relatifs à ce genre d'enseignement, a fait supposer qu’il faisait consister essentiellement l’art dans les procédés mécaniques de la prononciation artificielle. Cependant, la Préface même de la Grammaire anglaise, publiée en 1753, devait prévenir cette erreur; car Wallis y dit expressément : «Je n'ai pas appris « seulement à ces deux sourds-muets à prononcer « distinctement ; mais encore (ce qui est étranger «au sujet que je traite ici) à exprimer les pensées « de leur esprit, par la parele ou par écrit , à lire

re me vu

fr) Notamment à la suite du Surdus loquens, d'Amman, sous lé titre latin de : De Loquel&, sive de sonorum forma-

tone, etc. Lugd. Batav., 1727 et 1740.

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. IL. 333 «et à comprendre ce qui était écrit par les au- «tres.» Dans sa Lettre n° 29, déjà citée, Wallis nous fournit des indications plus développées, et qui, dans leur brieveté, ont pour nous un grand prix (1). Après avoir rappelé son Traité de la Parole, et les procédés qui y sont développés, Wallis ajoute : « Voilà la partie la plus facile de la «tâche, bien que ce soit celle qu’on regarde com- «munément comme la plus admirable. Prononcer « des mots comme des perroquets, sans connaître « leur signification, de quelle utilité serait-ce dans «le commerce de la vie?» Il y a plus, et après avoir enseigné à Pophas et à Whaley l'articulation mécanique, Wallis instruisit d’autres sourds-muets, sans s’aider de ce procédé. « Je leur ai seulement «appris, dit-il, à comprendre ce qu'on leur écri- «wait, et à exprimer passablement leurs pensées « par écrit. »

Sa méthode se composait. de quatre éléméns :

l'écriture et la lecture, l'alphabet manuel, Vinduction logique, aidée des exemples, et les gestes, mais seulement les gestes empruntés au sourdmuet lui-même.

(2) M. Bébian à traduit cette lettre à la suite de son Æssar sur les Sourds-Mueis. Paris, 1817. Le premier, il a eu le mérite de faire remarquer l'erreur où l’on était tombé relativement à la méthode de Wallis; mais il nous paraît avoir ensuite

tiré de cette même lettre des conséquences inexactes.

Il commence par l'exercice de l'écriture : c'ést la base de son enseignement; un alphabet manuel quelconque est, à ses yeux, un | procédé auxiliaire utile pour suppléer l'écriture.

«Il faut ensuite, ajoute Wallis, apprendre au « sourd-muet à s'exprimer, de la même manière « que les enfans apprennent leur langue ( ce à quoi «on fait généralement à peine attention), avec « cette différence, que les enfans apprennent les «sons par lés oreilles, et que le muet apprend « par les yeux les signes (1) qui représentent les « mêmes sons. Or, les sons et les signes peuvent «représenter à volonté les mêmes choses et les « mêmes idées. » |

Wallis, au reste, s’est bien gardé d’imiter l’aveugle routine qu’on suit ordinairement , en lais- - sant apprendre aux enfans leur langue maternelle: et voici, à nos yeux, le vrai mérite de sa méthode: mérite d'autant plus remarquable, qu'on en rencontre, même après lui, bien peu d exemples. En montrant à son élève les objets aux quels les noms correspondent, il les «classe dans un ordre com- « mode, sous différens titres, rangés par colonnes, . «ou par d’autres distributions, d'e manière que

ñ à He (1) Par l'expression signes Wallis entend seulement ici les caractères de l’écriture, ou les mouvemens des doigts,

dans l'alphabet manuel, qui, figurant les mots, remplacent les sons et les représentent dans le langage articulé,

« leur position indique à l'œil les rapports qu'ont «entre eux les objets désignés par ces noms. Par « ‘exemple, les contraires et les corrélatifs en oppo- « sition ; les subordonnés sous leurs chefs, etc. » Wallis donne, dans une suite de tableaux synoptiques, les exemples de ces constructions, et forme ainsi une nomenclature. véritablement méthodique. Il à soin de s'élever du particulier au général, du simple au composé, de l'unité à la collection ; il suit l’ordre généalogique des idées ; il fait composer à son élève des cahiers dans lesquels celuici s'exerce à reproduire ces tableaux généalopiques.

Ses indications sur la marche qu'il suivait, relativement à l’enseignement de la syntaxe, sont beaucoup plus concises et plus vagues; cependant, le même esprit parait encore l'avoir dirigé. C’est en réunissant les mots épars dans ces tableaux, qu’à l’aide des rapports déjà aperçus entre eux, il fait jaillir en quelque softe la proposition simple, naturellement et comme d’elle-même. Du reste, dans l’enseignement de la syntaxe, il s’aide beaucoup des exemples. FRONT

Wallis a cru devoir séparer l’une de l’autre la nomenclature et la syntaxe, et familiariser son élève avec la première, avant de passer à la seconde. |

I] conseille « d’avoir toujours à sa disposition «une plume et du papier, pour traduire par des

«mots ce que le sourd-muet indique par ses gestes, « ou pour lui faire écrire ce qu’il donne à entendre «par ses signes. » Il remarque que «les muets « sont extrêmement habiles à exprimer leurs pen- « sées par signes. Il est extrémement utile, ajoute- « t-il, que nous apprenions cette espèce de langue, « pour leur enseigner la nôtre, en leur montrant «que les mots répondent à tels ou tels signes. « L'instituteur leur écrira d’abord, et leur expli- «quera ensuite par signes, quelques phrases ana- « logues, bien claires, pour leur donner Pintelli- « gence des propositions simples. » On voit qu'il n’est question ici que des signes mimiques déjà connus du sourd-muet, employés par lui; quil ne s’agit pas de faire créer et instituer par le maitre un nouveau système de signes qui vienne combler les immenses lacunes du premier; que ces signes sont employés comme moyen naturel d’explication. Ils reçoivent de Wallis précisément le même usage qu'ils ont généralement obtenu des instituteurs de sourds- muets, ainsi que lhistoire de l’art le démontre, et qu’ils en obtiendront toujours, on peut dire nécessairement, comme le moyen auxiliaire qui s'offre de lui-même pour les explications des idées les plus simples.

On ne peut assez déplorer que Wallis se soit borné à indiquer ainsi, par quelques aperçus ra- | pides, ce qui formait l’essence de sa méthode, : tandis qu'il a pris la peine de traiter en détail un

DES SOURDS-MUETS. — PART. IT, CHAP. II. 387 procédé qui n’en est que l'accessoire. C’est pour ce motif que nous avons rassemblé du moins avec soin tous les passages qui peuvent être des traits de lumière à l'égard de cette méthode, qui eüt si bien mérité d’être l’objet de nos études. |

Le Traité de la Parole ou de la Formation des Sons, est fort succinct, et ne contient que trentequatre pages; mais il est en même temps aussi substantiel que méthodique. Wallis classe les voyelles et les consonnes, d’après les positions et les mouvemens des diverses parties de l’organe vocal, et les analogies qui en résultent; il en dresse un tableau synoptique; il détermine les conditions nécessaires pour produire exactement et clairement chacun des élémens de la parole. Il ne se propose pas seulement, dans ce travail, de prêter au sourd-

muet le secours d’une articulation mécanique, il

a en même temps pour but de fournir un moyen pour rectifier les vices de prononciation , auxquels sont sujets ceux qui entendent et qui parlent. Aussi nous apprend-il lui-même qu’il a réussi de cette manière, soit « à apprendre à plusieurs per- «sonnes qui hésitaient en parlant, ou qui balbu- « tiaient, à articuler distinctement les mots qu'elles

«ne prononçaient auparavant que très imparfai-

«tement, soit à enseigner à des étrangers à pro-

«noncer en même temps des mots anglais, ce

« qu'ils avaient regardé jusqu'alors comme imposï 22

« sible » (r): Du reste, ce traité est spécialement applicable, en effet, à la prononciation usitée en Angleterre. |

Le fruit de cet exercice était durable cHèz les personnes jouissant de l’ouïe. Mais Wallis fait observer que « Si le sourd-muet qui parle n'a pas « habituellement quelqu'un qui relève et corrige «les fautes qui lui échappent, l'usage qu’il a de la « parole s’altérera peu à peu, et se perdra par le « défaut de soin. » (2) |

On ne voit nulle part que Wallis ait exercé ses sourds-muets à lire sur les lèvres, ni que cette idée se soit même présentée à sa pensée; car il n’en discute point le mérite.

La priorité de l'invention fut cependant disputée au docteur Wallis par William Holder (3). ILest certain que le sourd-muet Pophas avait déjà appris à parler, par les soins de Holder, à Blechington, dont cet ecclésiastique était recteur, et que c’est seulement après avoir perdu l'usage de cette parole artificielle, qu’il la recouvra auprès

RSS EPR ERTREERRRR

(1) Voyez la Lettre à Amman, et la Préface de la Gram-

maire anglaise.

(2) Lettre au Docteur Thomas Beverly, dans le 5° volutl | de ses œuvres MARAlAEE

(3) Voyez le Supplément aux transactions philosophiques ; de juillet 1670, avec une Lettre du docteur Wallis. 1778 ;

in-4°,

du docteur Wallis. D'un autre côté, l'ouvrage de Holder ne vit le jour qu’en 1669 (1). Du reste, le recteur de Blechington ne paraît pas s'être livré à une étude sérieuse et approfondie de ce que nous considérons comme l'essence de l’art, et nous ignorons s’il a eu occasion de l'appliquer.

Vers le même temps, Londres vit encore sortir de ses presses l’ouvrage de Sibscota, sous le titre de Discours d'un Sourd- Muet (2), ouvrage sur lequel nous n'avons pu nous procurer aucun dé-, tail, et qui ne parait pas avoir laissé de: traces remarquables dans l’histoire de Part, (3)

Le premier signal en Hollande semblerait avoir été donné par Pierre Montans, si, comme on l’assure dans un traité sur le langage (4), il a présenté des vues sur l’enseignement que les sourdsmuets peuvent recevoir (5). Mais assurément, ce

(1) Elements of speech; élc. Un Appendice concernant les sourds-muets. Londres; 1669, in-8°. Il a été traduit en latin et en allemand.

(2) Sibscota (G.), Deaf and dumb man's discourse concerning those who are born deaf and dumb, etc. London, 1770, in-8°.

(3) Il est cité par Morhoff dans son Poly#ustor., Liv. IL, chap. IT, $. 13.

(4) Bericht van eene nieuwe konst, genaemt de spreeckonst. | Delft., 1635. | (5) Morhoff, Polyhistor., tome IX, Lib. If, cap. I, K. 14.

ne fut point à Montans -que Van ‘Helmont emprunta l’idée bizarre qui le conduisit à ouvrir une voie pour l'instruction du sourd-muet.

Fr. Mercure Van Helmont ; dont l'esprit investigateur eût pu recueillir quelques fruits utiles, si, dans ses infatigables recherches, il n'eut été entraîné par la passion pour les sciences occultes et pour le merveilleux, et s’il n’eüt suivi et presque surpassé en cela l'exemple de son père. Van Helmont s'était persuadé qu'il existe une langue naturellé aux'‘hommes ; que cette langue est, et doit être la langue hébraïque ; que les formes des caractères de cette langue sont, en effet, la peinture des modifications qu'éprouve l'organe vocal, lorsqu’on prononce les lettres qui leur correspondent; que cet alphabet est ainsi donné par les lois même de la parole, telle qu’elle est émise par la voix humaine , et instituée par Dieu même (r). Les sourdsmuets de naissance servirent d'occasion, plutôt que de but, à l'exposition du système. « Les sourds-

(1) 4iphabet vere naturalis hebraïci brevissima delinea= io, quæ simul methodum suppeditat juxta quam qui surdi nati sunt sic informari possunt, ut non alios saltem loquentes intelligant, sed et ipst ad sermonis usum vertant: — À Fe Ch. B. Ab Helmont. Su/zbach, 1667. Cet opuscule n’a qu'un petit nombre de pages in-16. M. l'abbé Jamet (premier Mé= moire, page 8) en fait un livre assez volumineux , et suppose que Van Helmont y décrit sa méthode; cependant à peine Y

est-elle indiquée.

« muets, dit Van Helmont, suppléent à l’ouie par «la vue, sens qui acquiert en eux une extrême « perspicacité ; ils partent à lire sur les lèvres «de ceux qui leur parlent, à observer les situa- «tions et les mouvemens de l’organe vocal, et à « pénétrer ainsi dans la pensée de ceux qui leur « Parlent ; ils s’exercent à les reproduire à leur «tour» (1). Van Helmont prétend être parvenu en trois semaines à mettre un sourd-muet en état de répondre ainsi aux questions qu’on lui adressait ; mais il était nécessaire qu’on lui parlât lentement et la bouche ouverte. « Ce sourd-muet, ajoute-t-il, «apprit ensuite en peu de temps la langue hé- « braïque, par ses seuls efforts et sans maitre

« après avoir appris, par la méthode indiquée, à «lire et à combiner les lettres, et en comparant «le texte hébreux de la Bible avec une traduction « allemande. » Van Helmont a joint à son ouvrage une,suite de gravures où les diverses positions de l’organe vocal sont représentées et mises en rapport avec les figures qui représentent son alphabet naturel. Il ne s’est point occupé, d’ailleurs, de lenseignement qui aurait pour objet l'intelligence de la langue ; il n’en aurait même guère senti le besoin. Égaré dans ses vaines spéculations, il allait jusqu'à supposer une sympathie naturelle entre l'idée ex-

(1) Ibid., Coloquium primum.

342 DÉ L'ÉDUCATION primée par actions où par paroles, et son éxemplaire invisible. (1) | Le docteur Jean Conrad Amman, médecin, né à Schaffouse, Fan qui exerçait à Amsterdam, avait déjà commencé à instruire les sourds-muets, lorsqu’il eut connaissance, d’abord de lécrit de Van Helmont (2), et plus tard des travaux de Wallis, et plus tard encore des découvertes faites en Espagne par Pedro de Ponce, mais seulement d’après le passage de Paul Zachias. S'il se rencontra à peu près avec Van Helmont, dans la découverte du procédé de Particulation artificielle, il partagea aussi avec lui la préoccupation d'idées qui leur fit considérer à tous deux l'emploi de ce procédé comme la voie essentielle et nécessaire pour conduire le sourd-muet à l'instruction. Ce n’est pas un simple moyen de communication générale fondé sur l’association conventionnelle des mots articulés avec les idées, qu’Amman, à l'exemple de Van Helmont, aperçoit dans ce procédé mécanique; il y voit la

(1) Colloquium V, $. 9.

(2) Je ne sais sur quel fondement M. l'abbé Jamet (premier Mémoire, pages 6 et 7) a fait figurer le docteur Amman avant Van Helmont, dans l’histoire de l’art, Amman convient lui-même, dans la Préface de sa Dissertation sur la Parole ; que Van Helmont avait déjà publié son écrit plusieurs années auparavant. Van Helmont, né en 1618, mourut en 1693; le docteur Amman, né en 1669, mourut en 1724.

DES SOURDS-MUFTS.-— PART. II, CHAP. II. 343 restitution d’un privilége mystérieux et sacré, de cette voix, « dans laquelle réside principalement « cet esprit de vie qui nous anime, et dont elle «transmet au-dehors les rayons; qui est l’inter- «prète naturelle du cœur; qui soulage l’âme du « fardeau dont elle est accablée ; qui est une vive «émarñiation de cet esprit immortel de vie que « Dieu souffle dans le corps de l’homme en Île « créant : instrument que les sourds-muets eux- «mêmes, à leur insu, sont contraints d'employer « dans les vastes émotions de l’âme » (1). Il prétend, enfin, tirer de la nature de Dieu même la nécessité de la parole dans les créatures formées à son image, «lesquelles doivent exprimer en quelque «sorte, par un semblable moyen, cette ressem- « blance avec l’auteur de leur être. » (2)

«L’homme jouit donc de la faculté de lancer, « pour ainsi dire , les rayons de cette vie qui sur- « abonde chez lui, par la parole, sur les créatures « qui lui sont soumises; et, de même que le Tout- « Puissant crée par sa seule parole, ainsi il a été « donné à l’homme , non seulement de contempler « les choses dans son Créateur, de les exprimer « en son honneur par un langage convenable, mais « encore de produire, en parlant, tout ce quil

(1) Dissertation sur la Purole, trad. de Beauvais de Préau , pages 230 à 235. | (2) JZbid., page 237.

« voudrait, conformément aux lois de sa créa— « tion. » (x )

Amman reconnait cependant que « les langues …« variées dont se servent aujourd’hui les diverses « nations ne sont plus que l’ombre de cette langue « primitive dont le premier homme fut doté, et « qu’il n’a pas transmise à ses descendans. » Il n’en a pas moins résolu de faire des recherches sur l’origine de ces deux espèces de langage, et de montrer les différences qui les séparent (2). « La « première était une langue tout intellectuelle, «et, en la perdant, les descendans d’Adam ont « perdu les véritables idées des choses; de facon «qu'ils ne parlent plus d’après les inspirations de «leur esprit(3).» La prononciation même des lettres lui paraît un don du Créateur; « ce sont, « suivant lui, les seuls vestiges de la langue natu- «relle que nous avons perdue; vestiges qui se « sont conservés dans la mémoire des descendans . « de notre premier père. » (4)

Nous ne devons donc point être surpris d’entendre Amman s’écrier, en parlant des sourdsmuets : « Quelle stupidité dans la plupart de ces

(1) Dissertation sur la Parole, trad. de Beauvais de Préau, page 230.

(2) Ibid. , page 235.

(3) Zbid., page 278.

(4) Ibid. , page 269.

«êtres disgraciés ! combien peu ils diffèrent des «animaux! (1)» Il ne faut pas s'étonner de lui entendre affirmer que « les hommes qui n’au- « raient pas appris à parler, par la tradition, ren- « draient nécessairement des sons que leurs sem- « blables ne pourraient imiter, ou tout au moins « comprendre ; qu’ils ne pourraient convenir entre « eux de la nomination qu’ils voudraient donner « aux choses, puisqu'ils ne pourraient s'entendre « entre eux; qu’en supposant même qu'ils se fus- « sent accordés sur les choses qui tombent sous les «sens , ils n'auraient pu trouver le moyen de se « découvrir mutuellement les idées les plus abs- «traites de leur esprit, les mouvemens les plus « secrets de leur cœur ; qu’ils seraient donc réduits « à former une langue un peu moins imparfaite «que celle des animaux.» Il ne faut pas nous étonner enfin s’il déclare que « les sourds ne pour- « raient entre eux instituer aucune langue.» (2)

Amman était donc enveloppé précisément des mêmes préjugés que nous avons signalés (3) comme ayant si long-temps fait croire à l'impossibilité d’une instruction pour les sourds - muets. C'est sous l’empire de ces préjugés qu’il a cherché

(1) Dissertation sur la Parole, trad. de Beauvais de Préau , page 226.

(2) Zbid., pages 269, 270.

(3) Voyez ci-devant, r'° Partie, chap. I‘,

à résoudre cependant le problème de leur éducation. Mais, placé dans ce point de vue; il devait chercher dans les procédés mécaniques de l'articulation artificielle, le moyen radical de solution. Combien ses idées, sa marche, diffèrent de celles du judicieux Wallis, avec lequel mn Mere: on l’a comparé, en le mettant presque sur la même ligne | Van Helmont et Amman sont les véritables chefs de cette école d'écrivains qui, en traitant de l'éducation des sourds-muets, en ont fait consister l'essence dans la restitution artificielle. de l’usage de la voix.

Amman, toutefois, ne s’est pas borné à l'emploi de ce ‘procédé : il exerçait ses élèves à lire et à écrire ; il leur dictait des mots ; il leur faisait peindre, par écrit, les termes dont ils avaient les idées, et insistait beaucoup sur ces exercices (1). Il donnait à ses élèves à lire dans un livre qu'il refermait lorsqu'ils en avaient parcouru une ligne : alors, leur prescrivant d’avoir les yeux attachés sur lui, tandis qu’il prononçait les mots de la phrase qu'ils avaient lue, il les leur faisait répéter après lui, | s’efforçant ainsi d'associer étroitement la lecture à l'articulation artificielle (2). Il prétend avoir réussi, par cette méthode, à montrer en un mois, à un

(1) Dissertation sur la Parole, page 339.

(2) Tbid., page 3337.

enfant de la ville de Harlem dont l'esprit était lent et borné, la prononciation exacte des lettres, à laquelle il joignait la lecture et l’écriture, dans un degré trop médiocre à la vérité. (1)

Il eñseignait aussi à ses élèves à lire sur les lèvres des personnes qui les entouraient. Il assure que ,« s'étant rendu à Harlem, auprès de l’un de « ses amis qui avait une fille sourde-muette, dans « le dessein de l’instruire, le succès surpassa son «attènte; que cette charmante jeune personne, « en deux mois de temps, non seulement lisait avec « une articulation assez distincte, mais mettait par « écrit ce qu'on prononçait devant elle avec lenteur; « elle parlait sur tous les sujets avec sens; elle écou- «tait avec ses yeux, quoique sourde, ceux qui « parlaient, et répondait exactement aux questions « qu'on lui adressait. » (2) Il reconnaissait que « le « sourd , dont les oreilles sont dans les yeux, n’a « l'intelligence des paroles qu’on profère devant « lui, que par une sorte de lecture. » (3) Il ne s’apércevait pas que cette simple observation détruisait la bâse de son système sur le privilége de la voix humaine.

(1) Dissertation sur la Parole, page 330.

(2) Lettre d’'Amman à Jean Hudde, consul d’Amsterdam , en tête de l’édition de 1727 du Surdus loquens. Lugd. Batav. , in-12.

(3) Dissertation sur la Parole, page 341.

Amman ne négligeait pas sans doute d'expliquer à ses élèves la valeur des termes qu'il les exercait à prononcer , mais il ne s'était guère mis en peine. de chercher, pour cette portion de l’enseignement, des méthodes philosophiques ; il en parle comme d’une chose toute simple : « Dès que j'ai mis un « de mes élèves en état de lire et d’imiter un peu « les paroles que je prononce devant lui, je dirige « mon instruction sur ce principe, que j'ai à faire « à un nouvel habitant du monde où nous vivons, « et dont l'esprit, semblable à une table rase, est « susceptible de recevoir toutes les connaissances. « Je commence par lui apprendre les noms, tant « substantifs qu’adjectifs des choses les plus com- « munes; jy joins les verbes etadverbes nécessaires, « avec quelques conjonctions : je passe ensuite aux « déclinaisons et conjugaisons particulières, en la « syntaxe de sa langue. Jai soin de mêler, dans «mes leçons, des exemples qui joignent l’agréa- « ble à l’utile; j'insiste beaucoup sur la manière « d'exprimer les demandes des choses nécessaires « à la vie, sur le respect dont ils doivent être pé- «nétrés pour la Divinité et pour leurs parens, « sur les principes de la justice, de la poli- « tesse, etc.» (r) Voilà tout ce qu’il nous apprend sur une branche aussi essentielle de l’éducation des sourds-muets. Amman faisait un grand usage

(1) Déssertation sur la Parole, page 342.

des cercles mobiles qu'il avait trouvés dans les Délices des Mathématiques, par Schwenter; cercles qu’il avait encore perfectionnés, et dont les mouvemens produisaient une variété infinie de combinaisons de lettres.

Son traité, ou Dissertation sur la Parole(1), repose d’ailleurs à peu près sur les mêmes bases que l’ouvrage de Wallis; le mécanisme de la parole y est analysé dans le même esprit; les principales différences se rattachent à celle des langues auxquelles les deux auteurs appliquaient.leurs observations, et à la manière de prononcer particulière aux deux nations. Il serait, du reste, inutile d'exposer ici en détail cette décomposition anatomique des organes de la voix, cette description du jeu des organes, cette classification des tons et articulations reproduits par chaque auteur. (2)

(1) Le Surdus loquens n’est autre chose que la Drssertation sur la Parole, quoique le même ouvrage ait paru sous les deux titres séparément. On en compte cinq éditions : Amsterdam, 1692 ; Harlem, 1d.; Londres, 1604; Amsterdam, 1702; La Haye, 1717; et deux traductions : l’une en allemand, Breslau et Leipsick, 1747, et l’autre en français, que nous avons citée.

(2) L'abbé de l'Épée a résumé tous les travaux de Bonet, Wallis et Amman, dans son Art de Parler; et notre Administration venant de faire réimprimer cet opuscule à la suite du Manuel d'Enseignement pratique, rédigé par M. Bébian, nous sommes dispensé de présenter ici la description de ces”

procédés, qui se répètent à peu pres les uns les autres.

On cherche en Hollande des disciples, des successeurs à Amman; et cest avec surprise que la tradition de ses exemples semble perdue, que ses écrits semblent stériles, pendant près d’un siècle, dans le pays qui avait recueilli ce bienfait, jusqu'au moment où l’art bienfaisant dont il avait tracé les linéamens, y a été renouvelé par M. Guyot; d’une manière si utile et si honorable.

DES SOURDS-MUETS. —= PART. II, CHAP. II. 3kt

RRLA PAR /RS DR S/8/8 DR L/L/R LR LAS Q/R LL DUR LOS LEA RS LRQ EDS PR LR EU /R/S RS RD,

Page 1