CHAPITRE IIL
Origine et premiers développemens #78 l’art en Allemagne ; FD Raphel, Lasius, Arnoldi, Heinicke.
L'rénrrace que la Hollande semblait avoir négligé, fut recueilli par l'Allemagne, et fructifia sur cette terre féconde en travaux utiles. Déjà un médecin célèbre, Jean Rodolphe Camerarius (1), avait même, en passant, rappelé les faits et les témoignages qui annonçaient la possibilité de rendre à la société les sujets privés de l’ouïe et de la parole, auxquels son petit-fils, plus tard, apporta un autre genre de secours, en s’occupant de la cure de la surdité. (2)
Le P. Gaspard Schott, jésuite allemand, ami et emule du P. Kircher, qui, dans ses nombreux et singuliers ouvrages, en explorant toutes les branches de la physique et des arts, a rassemblé quel-
(1) Sylloge memorabilium naturæ, medicinæ, et memorab. nat. Arcan. : centuriæ XII. Cet ouvrage a eu trois éditions : deux à Strasbourg, 1624 et 1630; une à Tubingen, 1683.
(2) Rodolphe-Jacques Camerarius , Dissertatio de Vernæ
auribus excussis. Tubingue, 1721. A EN
ques faits curieux sur une foule de sujets, nous en a transmis aussi sur les sourds-muets, qui ne sont pas sans intérêt. Il nous apprend, dans sa Physique curieuse (1), qu'il avait vu ou recueilli de nombreux exemples de sourds-muets qui avaient appris à lire sur les lèvres de ceux qui parlent. Il cite, entre autres, un Jésuite très savants qu'il avait eu occasion de connaitre, et qui s’entretenait sur tous les sujets, à l’aide de ce moyen et de la prononciation artificielle. Il cite aussi Paul Layman , homme instruit et pieux, mais qui était devenu sourd accidentellement. Le P: Schott s'était beaucoup occupé des écritures secrètes; en. traitant ce sujet dans sa Sténographie (2), il y trouve occasion de s’occuper encore des sourdsmuets : il reproduit le récit du chevalier Digby (3); il avoue qu’il ne connaît point l’ouvrage du prêtré espagnol, cité par celui-ci; mais il cherche à s’expliquer quels sont les procédés que ce prêtre a pu employer ; il suppose, en s'appuyant sur les exemples des sourds dont nous venons de parler, que ces procédés consistaient à faire observer au sourd-muet le mouvement de la langue et des
(1) Physica curiosa, seu Mirabilia naturæ et arus, etc: Herbipoli, 1642, in-4°., Liv. IIT, chap. XX XIII, . 3. (2) Schola stenographiæ, etc. Haremberg, 1665, in-4°.
(3) Voyez ci-devant, 2° Partie, chap. F°', page 321.
lèvres chez ceux qui parlent, afin de s'exercer par là à les imiter, et qu'il s’aidait ensuite d’un vocabulaire approprié aux besoins de son élève. Ainsi le sourd-muet «se serait composé à lui- «même une prononciation artificielle, sur le mo- « dèle de cet alphabet labial dont une expérience «assidue lui aurait appris à discerner les carac- «tères, et il serait ensuite parvenu à connaître la « signification des mots par une longue habitude « de les voir employés dans la conversation. » (1)
IL répète encore les mêmes choses, presque dans les mêmes termes, dans un autre ouvrage (2) qui ne porte point son nom, qui porte même, dans quelques exemplaires , le nom de Coramuel, mais dont il était certainement l’auteur. (3)
(1) Schola steganographica, Classis vaux, Cent. XVIIL.
(2) Joco-Seriorum naturæ et artis, sive magiæ naturalis centuriæ tres. In-4°. Centuriæ II[°, Propositione prima, page 102.
(3) Aux preuves qu’en a données l’abbé de Saint - Léger (Mercier) dans la Notice raisonnée des ouvrages de Gaspard Schott (Paris, 1785, in-12), nous en pouvons joindre une qui est sans réplique : C’est que, non seulement le passage que nous rappelons ici est à peu près textuellement le même dans les deux écrits, comme nous venons de le lire, mais au commencement même du chapitre de la Schola Steganographica, qui traite de ce sujet , le P. Schott a soin de nous dire lui-même qu’il a déjà exposé le même récit dans’les
334 DE L'ÉDUGATION Les premiers travaux exécutés en divers pays, dans le but de parvenir à instruire les sourdsmuets, furent, du reste, connus presque immédiatement en Allemagne. Déjà nous avons eu occasion de voir (1) que le traité de Fabrizio d’Aquapendente, sur la vision, la voix et l’ouie, avait été imprimé à Francfort dès 1605 et 1613. Ce savant professeur avait, à Padoue, des Allemands parmi ses élèves; car, on raconte qu'en 1586 ils désertèrent tous à la fois-son école, parce que l’auteur du Traité de la Parole avait tourné leur prononciation en ridicule. La méthode proposée par Bulwer pour instruire le sourd-muet par la voie des signes et de l'alphabet manuel, avait été exposée dans les extraits qu’en avait donnés Haerfdorffer (2); les élémens de la langue de Holder avaient été traduits et publiés en Allemagne , l’année même où ils virent le jour en Angleterre (3). Morhoff avait présenté en substance,
Joco-Seria, « lesquels ne sont pas encore imprimés », et il renvoie précisément à la seconde centurie et à la première proposition, page 340.
Le P. Schott, né en 1608, mourut en 1666.
(1) Voyez ci-devant, 2° Partie, chap. [‘',.page 324.
(2) Dans son Gesprachspiel, et dans le Deutsches secretarius. ( Foy ez Morhoff, Polyhistor., tom. L, Lib. IV, cap. E, NE 7: ) \ à ci
(3)... Holder, anfangseründe des sprechens, etc. 1669.
DES SOURDS-MUETS. —— PART. Il, CHAP. III. 355 et l’histoire de l’art, et les principes sur lesquels se fonde sa théorie. (1) |
On peut considérer aussi Mallinkrot comme ayant préparé les voies, sous quelques rapports, à la partie mécanique de cet art. (2)
Il restait à én essayer les applications dans la pratique : Kerger, dès le commencement du dixhuitième siècle, en donna l'exemple à Liegnitz, ‘en Silésie, comme nous le voyons par sa lettre à Ettmuller (3). Sa sœur s'associa à son entreprise, et, s’il faut l’en croire, avec plus de succès encore. Loin de chercher à s’attribuer le mérite de invention, Kerger s'étonne que le professeur Ettmuller ait fait connaître au publie, dans les Acta curiosorum, les soins qu'il donne à l’éducation d’une sourde-muette, lorsque d’autres déjà avant lui se sont occupés du même objet; et il rappelle à cette occasion les travaux de D. Pedro: de Ponce, de Bonet, de Wallis, de Van Helmont, de Holder, de Sibscota, du P. Eana et d'Amman. «Personne ne saurait révoquer en doute», dit Kerger, en rappelant le fait rapporté par Ro-
(1) Voyez ci-devant, 2° Partie, chap. Ie, page 3or.
(2) De Naturé et Usis litterarum. Munster, 1638, 1642.
(3) Kergeri (L. W.) Littera ad Etimullerum de Cur& surdorum mutorumque. 1704. — Elle à été réimprimée en allemand, à la suite de l’ouvrage de Raphel. ZLepsig, 18or. Elle est datée de Liegnitz, bd avril 1704.
dolphe Agricola, et les principes émis par Jérôme Cardan , « que, tout sourd-muéet, réduit au sens «dela vue, mais doué de l'intelligence naturelle, «ne puisse être mis en état d'écrire et de com- « prendre le sens de ce qu'il lit, alors même qu’on «ne lui enseignerait pas à parler. Cette entreprise «exige moins de patience de la part du maïtre, « moins d'exercice de la part de l'élève, qu'il n’en «faut pour apprendre à celui-ci à prononcer les «mots et à les lire sur les lèvres des personnes «qui lui parlent» (r). Il avoue qu'il a eu lui-même beaucoup de peine à donner ce dernier genre d’instrument à son élève, et. qu’il n'y a réussi-que par une longue persévérance. Il se plaint des difficultés particulières à la langue allemande, relativement à la prononciation; il indique les procédés qu’il a employés pour les surmonter.
Kerger ne trouve pas moins difficile d’ enseigner au sourd -muet à comprendre le sens des mots écrits où prononcés, à cause des expressions superflues ou dépourvues de valeur propre, qui se rencontrent dans nos langues. Voici les principes qui lui ont été, pour cet enseignement , suggérés par sa propre expérience :
1°. Meubler d’abord la mémoire du sourdmuet d'un grand nombre de termes exprimant les ob-
(1) Lettre de Kerger, à la suite de l’ouvrage de Raphek, page 122.
jets sensibles ; ne lui présenter les noms des êtres rationnels qui ne tombent point sous les sens, que lorsqu'il est en. état de comprendre les notions intellectuelles, et les lui expliquer alors par les rapports, les contrastes, les négations, les comparaisons et ‘les autres circonstances propres à y porter la lumière ;
2°. Enseigner la nomenclature des substantifs les plus usuels, soit en les désignant, soit à l’aide de l’Orbis pictus, soït par des dessins et gravures;
3°. Enseigner la valeur des participes, avec le secours des noms des objets auxquels ces qualités appartiennent plus en propre;
4°. Enseigner la signification des adjectifs et des verbes les plus familiers , et celle des verbes auxiliaires, à l’aide des gestes qui sont, dit-il, le moyen le plus efficace pour ce genre de démonstration ;
b°. Recourir à la synonymie, c’est-à-dire à des expressions ou à des tournures équivalentes ; pour faire concevoir le sens ou l'emploi des pronoms, des adverbes, des prépositions ,.des conjonctions, des interjections, autant du moins qu'on y peut réussir avec le secours des exemples ;
6°. Quant à la construction, à la syntaxe, à la proposition, Kerger préfère les exemples et un
exercice répété, à toutes les règles. (1)
— — ——— oo,
(1) Lettre de Kerger, à la suite de l'ouvrage de Raphel,
pages 129 et 130.
On voit que Kerger employait à la fois comme instrumens pour le langage, l'écriture et-la lecture, la prononciation artificielle et l'alphabet Jabial, le dessin; enfin la pantomime, en accor- . dant la prééminence au premier. Il ne parle point de l'alphabet manuel. On voit aussi que, pour l’interprétation logique des langues, il faisait valoir à Ja fois les signes indicateurs, l’usage, les comparaisons, les exemples, et les deux méthodes que nous avons appelées celle de la définition indirecte, et celle de l’irduction.
Il annonce, dans sa Lettre à Ettmuller, quil aurait beaucoup à dire sur la pantomime, dont il pense qu'on pourrait tirer une langue universelle, dont l'emploi lui a fait éprouver beaucoup de satisfaction, et a beaucoup soulagé ses efforts (r). - Il semblerait donc avoir pressenti les vues qui, de nos jours, ont occupé les abbés de l'Épée et Sicard. Il se proposait de faire linvestigation et de dresser le tableau des idées naturelles aux sourds-muets, ou, pour nous servir de son êxpression, des idées qui sont innées aux sourdsmuets, et des signes mimiques qui leur sont propres. Il avait le projet de rédiger et de publier: un ouvrage développé, où il aurait exposé tous
(1) Lettre de Kerger, à la suite de l'ouvrage de Raphel, page 131. Il raconte que sa sœur avait réussi beaucoup mieux -que Jui dans l’usage de la pantomime, d
les détails de sa méthode. Ayant remarqué que l’infirmité à laquelle il voulait apporter cette assistance, est proportionnellement beaucoup plus commune dans les classes inférieures de la société et dans les conditions pauvres, qu’elle y a aussi des conséquences plus funestes, «parce que « dans les conditions aisées. dit-il, on peut re- « courir aux livres publiés sur ce sujet, et décou- «vrir par ses propres méditations la marche à «suivre», il voulait faire.en sorte que les procédés à employer pour l'instruction du sourd-muet devinssent d’un usage aussi facile que général (1). Mais il paraît que le loisir lui a malheureusement manqué pour exécuter son dessein (2); du moins ; communiqua-t-il le mode d'enseignement dont il avait fait usage, à plusieurs personnes qui étaient dans l'intention de limiter. (3)
La méthode d’Amman passa jusqu'en Livonie, où elle fut appliquée par le professeur Jacques Wild et par le pasteur Niederoff. Le professeur Wild racontait qu'il avait engagé un célèbre mécanicien - géomètre de Francfort, Henri - Louis Muth , à exécuter une machine propre à imiter tous les mouvemens de l’organe vocal humain,
(x) Lettre de Kerger, à la suite de l'ouvrage de Raphel, pages 103 et 132. | (2) Voir la remarque de Petschke, au bas de la page 132.
(3) Thid., page 131.
afin que la vue de cette machine enseignât au sourd-muet, mieux encore que le miroir, à reproduire ces mouvemens (1). Georges Pasch, de Dantzig ; savant philologue et professeur distingué de philosophie morale à Kiel, avait également signalé un exemple de sourd-muet dont l’instruction avait été entreprise avec succès. (2)
Vers la même époque, en 1711, le professeur Élie Schulze, annonça, dans la Gazette de Dresde, qu'il avait réussi à instruire, en un an de temps, un sourd-muet de naissance. On citait également un négociant de Hambourg qui avait lui-même appris à son fils sourd- muet, à lire, à écrire et à parler. (3). À
La tendresse paternelle. suscita bientôt aussi, dans Raphel, un successeur ou un émule à Kerger. |
M: Georges Raphel (4), compatriote de Kerger, professeur à Rostock, ensuite recteur, pasteur et
(1) Voyez la Préface de l'ouvrage d’Arnoldi, par Erich Christian Klevesahl, pages 6 et 7
(2) Tractatus de novis inventis quorum accuratiori cultui facem prætulit antiquitas. Leipsick , 2° édition, 1700.
(3) Voyez l'ouvrage de Raphel; intitulé Xunst Taube und Stumme reden zu lehren. Leipsick, 18o1. Introduction, page 43.
(4) Né à Luben en Silésie, le 10 septembre 1673, mort à Lunébourg, le 5 juin 1740.
DES SOURDS-MUETS.— PART. II, CHAP, III. 361 surintendant de l’église de Saint-Nicolas, à Lunébourg, helléniste distingué, avait six enfans, et, dans leur nombre, trois filles sourdes-muettes; il voulut être lui-même leur instituteur, et rien n’est.plus tou-
chant que le tableau qu'il trace des vives sollicitudes
qui le préoccupaient sur la situation de ses filles chéries. L’écrit qu'il nous a laissé, et que M. Petschke nous a rendu le service de tirer de l'oubli (1); est le résumé des procédés qu’il a suivis pour l'instruction de l’aïnée. Cette jeune personne mourut à vingt ans. Mais déjà elle avait appris si parfaitement à prononcer, qu'elle ne se distinguait presque point des autres personnes en parlant; elle lisait couramment les livres imprimés et les écrits tracés à la main ; elle eüt pu fort bien composer elle-même par écrit : ses connaissances en fait de religion excitaient l'admiration générale, et à peine, dans la
société, s’apercevait -on de l’infirmité dont elle
était atteinte (2). Après avoir réussi au-delà de ses espérances, cet homme de bien voulut faire partager aux pères de famille atteints du même malheur que lui, les ressources qui l'en avaient consolé. Comme Kerger, Raphel a pris Amman pour guide ; il s’est borné à modifier les procédés de ce dernier, pour les rendre applicables aux
(1) L'ouvrage de Raphel fut publié, pour la première fois, à Lüunébourg en 1718.
(2) Préface de Petschke, à l'ouvrage de le Raphel pe XXE VI:
formes spéciales de la langue allemande; il avoue qu'il lui a fallu plus de temps qu'à Amman et à Schulze; mais, absorbé par de nombreux devoirs, il ne pouvait donner à sa fille que des momens dérobés. Il n’a garde de donner sa méthode comme un modèle; il ne prétend qu’à rendre-un compte fidèle de la marche qu’il a suivie. Il fait observer
que l’instituteur doit, avant tout, étudier les dispositions de son élève, s’y conformer ; qu’il doit modifier sa manière de procéder, lorsque ses premiers essais n'ont pas réussi : il recommande cependant de ne pas se laisser décourager par les nombreux obstacles qu’on rencontre en commençant.
L'ouvrage de Raphel, aussi simple que concis, ne renferme guère que la description des moyens propres à procurer au sourd - muet la prononciation artificielle, Il commence par faire émettre :
‘les voyelles à:son élève; il lui fait ensuite proférer les consonnes, mais unies aux voyelles déjà connues; il enseigne en même temps à lire les lettres correspondantes. Il ne fait donc point épeler; il fait assembler les syllabes dès le début, et l'expérience lui à appris que, de cette manière, le sourd-muet apprend à lire les mots entiers beaucoup plus rapidement que les autres enfans ne l’apprennent par la marche ordinairement suivie. (1)
(1) Voyez l'ouvrage de Raphel, Introduction , page 45.
C’est dans la quatrième partie seulement , ou la conclusion, que Raphel aborde la portion philosophique de instruction du sourd - muet, celle qui concerne l'intelligence de la langue. Il a senti cependant que celle-ci était la plus difficile et la plus importante tout ensemble. Comme Kerger, il la fait commencer avec les exercices de prononciation et de lecture. Il s'attache à observer comment les enfans doués de l'audition parviennent à comprendre le sens des mots; il cherche à imiter la manière dont ils procèdent, mais en la simplifiant. C’est ainsi qu'après avoir imposé des noms aux objets qui peuvent être désignés à la vue, il tente de faire saisir la valeur des termes exprimant des idées à légard desquelles cette désignation n’est pas possible, par le rapport et la liaison qui existent entre ces termes nouveaux et ceux qui étaient déjà connus. Il présente à son élève une suite de questions composant comme de petits problèmes dans lesquels figuraient, comme autant de données, les circonstances dela chose dont il voulait faire éclore l’idée, pour la revêtir de son expression. Il a.dü, d’après ce qu’il nous annonce, renoncer bientôt à l'essai qu’il avait tenté de faire conjuguer régulièrement les verbes. Il n’appelle la grammaire à son secours que lorsque l’enseignement pratique donné par l’usage ne peut lui suffire. (1)
(1) Voyez l'ouvrage de Raphel, Introduction , page 109.
L'enseignement religieux était le premier objet des sollicitudes du pieux instituteur ; il déplorait de voir sa fille empêéchée, par la privation de l’ouie, d'obtenir ce bienfait ; préoccupé de l’idée que la parole est le moyen ordinaire employé par la Providence , pour faire arriver à la raison et au cœur de lhomme les vérités d’un ordre supérieur, il ne pouvait s'empêcher de désirer vivement que. sa fille püt recouvrer la faculté d’audition , pour acquérir la certitude que ces vérités divines arriveraient jusqu’à elle.'Tl s'applaudit. et s’'étonna peut-être de découvrir: que bientôt ces lumières lui parvenaient, du moins en partie, par le mode d'instruction qu'il avait adopté. Raphel, comme nous l'avons vu, croyait à des connaissances innées dans l'intellisedéé des enfans ; il aimait surtout à ranger, au nombre de ces connaissances, celle de la Divinité; il observa avec soin ce qui se dévoilerait dans l’Âme de sa fille , lorsque, pour la première fois, le nom du Men suprême lui serait présenté » Ce qui eut lieu à la fin de sa huitième année, ou au commencement de la neuvième ; il vit avec. joie qu'elle avait déjà quelque idée ou quelque sentiment' de l’'auguste pensée que ce nom sacré devait exprimer (1). Il suppose du moins que , lorsque l’image de la Divinité est offerte au sourd-
(1) Voyez l'ouvrage de Raphel, Introduction, p. 110,111.
muet, elle se montre à lui comme tellement conforme à sa nature, qu'elle ne peut donner lieu au moindre doute; que, sans voir l’Auteur invisible de toutes choses, le sourd-muet croit deslors en lui pleinement et sans effort; et, qu'avec le temps, il fût même parvenu, sans aucun secours étranger, à la conviction de l'existence de la Divinité.
Comme Kerger, enfin, Raphel s’aidait aussi des gestes pour rendre ses explications plus sensibles. Il désapprouvait fortement d’ailleurs l’emploi des figures pour l’enseignement des vérités religieuses. Ç
Pendant tout le cours du dix-huitième siècle, une succession non interrompue d'écrivains continua à répandre ou à perfectionner la théorie et la pratique de l’art d’instruire les sourds -muets; Lichwitz (1), marchant sur les traces de Wallis et d’Amman, s’occupa de rendre au sourd - muet la parole artificielle ; Buchner (2), Baumer (3),
(x) Dissertatio de voce et loqueld. 1719, in-4°.
(2) Jean-André-Élie Buchner, qui enseigna successive ment la médecine à Erfurt et à Halle , etc., parmi un grand nombre d'ouvrages relatifs à l’art de guérir, a publié en1757 . une dissertation sous ce titre : Dissertatio sistensinovæ me-
thodi surdos reddendi audientes physicas et medicas rationes.
(3) Prodromus novæ methodi surdos a nativitate reddende
audientes, Erfurt, 1749, in-4°.
366 | DE X'ÉDUCATION Jorisson (1), traitèrent la question sous le point de vue médical, et cherchèrent de nouvelles méthodes pour rendre louie au sourd -muet. Jean- David Solrig, pasteur dans la Vieille-Marche si), et André Weber, prédicateur à Arnstadt (3), rendirent compte de l'éducation procurée à divers enfans sourds -muets. Enfin Lasius, Arnoldi et Heinicke, essayèrent de perfectionner, par de nouveaux procédés, ce genre d'enseignement.
Othon Benj. Lasius, supérieur ecclésiastique à Burgdorff, dans la principauté de Zell, à publié (4), comme Solrig et Weber, le récit d’une éducation particulière ; celle de mademoiselle de Meding, sourde-muette de naissance. Ce qui caractérise essentiellement la méthode de cet instituteur, c'est qu'il semble avoir réduit l'art d’instruire les sourds-muets à son expression la plus simple : il s’est contenté d'enseigner à son élève
(1) Dissertatio sistens novæ methodi surdos reddend audientes , etc. Halle, 1759. |
(2) Solrig a publié à Salzweder, en 1727, ce récit qui a été imprimé de nouveau à la suite de l'ouvrage de Lasius.
(3) En 1747. |
(4) Ausfurliche nachricht, etc. Leïipsick, 1775, in-8°, avec figures. On y a joint une traduction en allemand de l'ouvrage de W. Band de Saint -Emond’s Bary, intitulé Le Philosophe naturel, etc., avee un précis de la vie de M. Ducan Cambell, sourd-muet, publié à Londres en 1720 , et un portrait de Wallis.
DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. ll. 307 à lire, à écrire, et à comprendre le sens des mots et des: phrases, par une association directe des idées aux figures composées par l'as semblage des caractères de l'écriture. Il à ainsi adopté le même mode de procéder auquel Wallis s'était définitivement arrêté. IE a joint à son ouvrage une sorte d’alphabet manuel, composé de signes exécutés avec les doigts; mais il déclare lui-même n’en avoir fait aucun usage. Sa jeune élève, après deux ans d'instruction, avait fait des progrès assez marqués pour qu'on püt s’entretenir avee elle par écrit, et elle répondait aux questions les plus importantes sur les matieres religieuses (1). Cet écrit obtint, dans le temps, les suffrages du public éclairé de l'Allemagne (2). Il ne paraît cependant pas que la méthode qui y est exposée ait été adoptée par d'autres instituteurs, ni qu'elle ait porté les fruits qu'on avait droit d’en attendre.
Le pasteur Arnoldi fut appelé auprès d’un seioneur hessois qui avait un fils sourd-muet fort intéressant, dont l'esprit naturel et le caractère aimable donnaient de grandes espérances ; il entreprit l'éducation de ce jeune homme, avec un zèle animé par laffection; et, après l'avoir ter-
(x). Foyez la Préface à l'ouvrage d’Arnoldi; par Klevesahl, page 11.
(2) Ibid., Praktische Unterwetssung, etc., page 19.
minée en deux années, avec un succès complet (r}; il se chargea d'élever, pendant exercice de ses fonctions au dtieeoN quelques enfans sourdsmuets qui lui furent confiés. Klesewahl atteste (2) que deux jeunes sourdes-muettes suisses; dont cet ecclésiastique s'était chargé, apprenaient déjà à écrire, à prononcer, avec une ardeur étonnante ; qu’elles avaient déjà fait des progrès remarquables, quoique leur instituteur ne les eût auprès de lui que depuis peu de temps; que surtout, l'œil dirigé avec la plus-vive attention sur le visage de leur maitre, elles devinaient ses pensées au moindre mouvement de ses lèvres.
Arnoldi a exposé avec simplicité le mode qu'il avait suivi (3). Son écrit renferme en même temps quelques observations judicieuses sur les dispositions naturelles aux sourds-muets, et de sages conseils pour ceux he entreprennent leur éducation.
(1) Voyez, dans l'ouvrage d’Arnoldi, le témoignagerendu le 12 juin 1779, par le général-major de Rabeneau, père du jeune homme, page 30.
(2) Préface de l'ouvrage d’Arnoldi, page 12. (Cette Préface est datée du 1° juillet 1796.)
(3) Jo4. Ludwig Ferdinand Arnoldi Pfarrers zu Grossenlnden, bey Giessen, praktische Unterweissung Taub-Stumme
personnen reden und schreiben zu lehren. Giessen 5 1999%
in-8° , en deux Parties.
Ce qui. caractérise proprement la méthode de ce pasteur, c’est l'emploi qu’il a fait du dessin, suivant en cela l'exemple de Kerger, et peut-être donnant encore plus d'extension à ce moyen d'explication pour les valeurs de la langue. C’est par une suite de figures qu'il représente à son élève les images des objets absens, en leur imposant les noms qu’ils doivent porter; c’est avec des dessins qu'il exprime une proposition (1); il remarque, toutefois, qu'il n’est pas aisé de représenter exactement dans un dessin le sens d’une proposition tout entière (2). C’est encore avec une suite de cent cinquante dessins qu'il a cru pouvoir commencer l’enseignement religieux (3). Toutefois, ce n’est point par une image sensible qu’il a essayé de faire concevoir à son élève l’auguste notion de lAuteur invisible de toutes choses (4). C’est en présence des bienfaits de Dieu, des magnifiques témoignages de sa sagesse et de sa bonté, répandus dans tout l'univers, que l’instituteur conduisit son élève à cette majestueuse pensée; il vit avec Joie qu’elle s’introduisait naturellement dans son âme, et que le nom de Dieu réveillait toujours dans
(1) Arnoldi, Praktische Unterweissung, etc., 1® Partie, page 15.
(2) Zbid., page 21.
(3) Tbid, , page 40.
(4) Tbid., page 22.
370 DE L'ÉDUCATION Le le cœur du sourd- -muet les émotions les plus ptofondes (r). C’est donc plutôt histoire de PAncien et du Nouveau Testament, ‘qu ’Arnoldi ‘exposait dans une suite de figures; il se proposait d appéler auprès de lui, et d'associer à ses travaux un déssinateur habile, pour donner un plus” haut degré | de développement et de pie. à cé mode d’en- | seisnement. (a) Moi RIT Vie 1 SP SNENETES Arnoldi faisait concourir, avec le Best lés signes mimiques, l’enseignement de la Éétire et de lécriture, et l'articulation artificielle. + Il tirait un grand secours de la pantomime, mais seulement de celle qui est l'ouvrage du sourdmuet lui-même, telle qu’elle a été déjà inventée avant le commencement de l’instruction ; et telle que l'élève continue à la produire lui-même pendant le cours de cette instruction, pour Ro les nouvelles idées qu'il acquiert. L'instituteur , cet égard, devient le véritable disciple ; Ant recommande fortement, avant tout, à celui « qui se charge des fonctions de l'enseignement, le soin d'apprendre le langage mimique du sourd-muet, tout entier; de se lapproprier, non seulement comme un moyen de rendre cet enseignement plus lumineux et plus facile, mais aussi comme un
(1) Arnoldi, Praktische Unterweissung , etc., 1° Partie, page 75. | (2) Zbrd., page 71.
DES SOURDS=MUETS. — PART. II, CHAP. III. 371 moyen de captiver la confiance de Pélève (1). Mais il.remarque avec raison qu’on ne peut se contenter de cet instrument, quelque utile qu’il soit, parce qu'il ne suffit pas pour introduire le sourdmuet dans le commerce général de la société, par des relations habituelles avec les autres hommes. (2)
C’est par.des descriptions mimiques qu'Arnoldi supplée à l'insuffisance des dessins, pour expliquer le passage d’un auteur, dans les exercices de la lecture. Lorsqu'il veut apprendre au sourdmuet le sens d’un verbe, c'est par des mouvemens, des actions réelles, qu’il le met en scène sous ses yeux. (3)
Malgré l’autorité de Lasius et lé succès obtenu par cet instituteur, Arnoldi a peine à croire qu’on puisse réussir à procurer au sourd-muet une instruction complète, avec le seul secours de la lecture et de l'écriture (4). Du moins, il conseille de ne se restreindre à ce moyen unique, que lorsque quelque vice dans l’organe vocal empêche le sourdmuet de pouvoir être formé à la prononciation artificielle. Lui-même avoue ailleurs avoir eu une élève qui montrait beaucoup plus d'aptitude à
mo qe
(1) 4rnoldi, Praktische Unterweissung, etc., 1" Partie, page 71.
(>) Zbid., page 16.
(3) Zbid., pages 13, 46.
(4) Ibid., page 49.
372 | DE L'ÉDUCATION Le apprendre lemploi dela lecture et de l'écriture, que celui de:la parole artificielle ; il a donné pour elle la préférence à l'instrument qui lui convenait davantage, et il a eu lieu de se féliciter du succès (1). Du reste, il pose en principe que le but essentiel auquel il faut tendre, dans l’éducation donnée à ces infortunés , c'est de les mettre le plus tôt possible en état de lire des livres, afin qu'ils puissent ainsi achever par eux-mêmes leur instruction, et lui donner l'étendue comme la solidité convenable. (2) : | è
Arnoldi semble n'avoir point connu les procédés de Wallis et d'Amman, ce qui serait assez étonnant; et,-dans les exercices de la prononciation artificielle, il n’expose que ses propres tenta tives (3). Il a remarqué avec quel plaisir lé. sourdmuet s'empare des noms ainsi prononcés, dès qu'il s'aperçoit qu'ils sont compris par les autres | hommes. Il a remarqué également que les sourds: muets, une fois dotés de cet instrument , parlent souvent tout seuls, et parlent aussi pendant leurs
songes. (4) | | "4 PPT GEE PARENTS DE OP AR (1) Arnold, Praktische Unterweissung, etc.; 1"° Partie, | page 54. . | | (2) Zbid., page 4o. AS 7 (3) Zbid., page 11. | | | (4) Zbid., page 43.
Au reste, ces quatre ordres d'exercices marchaient de front et dans un:parfait accord.
Arnoldi avait composé une petite Grammaire, spécialement applicable à sa méthode d’enseignement (1); il.évitait de se confier trop à la mémoire (2). Cependant, c'était à l’usage et aux exemples répétés qu'il recourait pour enseigner les temps des verbes, par les exemples. (3) . Il exerçait continuellement l’activité de son élève, lui faisant répéter souvent les mêmes choses, pour les graver dans son esprit, le faisait écrire, cherchait avec lui, l’excitait à chercher par luimême (4). Il s’'appliquait, avant toutes choses, à s'emparer de l'attention de.son élève, à la fixer et à l’affranchir des distractions (). Il conduisait son élève à la promenade, dans les lieux publics, en société, partout où il y avait pour lui des objets nouveaux à observer, pour les lui faire remarquer, pour lui apprendre à les exprimer; il lui montrait des tableaux, des gravures et la récréation devenait aussi instructive que les heures même de la
classe. (6)
(x) Arnoldi, Praktische Unterweissung sieic:, 1'° Partie, page 14.
(2) Zbid., page 27.
(3) Ibid., pages 13 et 14.
(4) Ibid., page 15.
(5) Jbid., page 16.
(6) Zbid., pages 40, 47, 48.
Il estimait que, dès l’âge de quatre à cinq-ans, on peut commencer avec fruit l'éducation d’un sourdmuet. Du moins cet âge est-il le plus favorable pour former ses organes encore délicats à l'articulation artificielle (1). Mais le développement des idées et
les progres de la raison y sont moins rapides; c'est entre dix et quatorze ans que cette autre partie de l'éducation s "exécute avec plus de succès.
Arnoldi tenait un journal (2) où il notait journellement les observations dont ses élèves lui fournissaient le: sujet. « L’humeur des sourds-muets «dit-il, est naturellement colère, parce qu’ on les «comprend difficilement ; qu’on ne peut s’en faire «comprendre que plus difficilement encore, et « qu’ainsi on à peine à les convaincre de la légi- «timité des motifs qui commandent la résis- « tance qu’on leur oppose, ou la contrainte qu’on «veut leur imposer. Ils se figurent que leurs. « signes sont aussi intelligibles pour nous, que «notre propre langue maternelle. Leur irrita- «tion s'accroît en raison de la dureté avec la- « quelle on les traite, parce que, ne pouvant se: « justifier à leurs yeux, elle ne leur paraît plus «que de la violence » (3). Aussi conseille-t-il de ne
(1) 4rnoldi, Prakiische Unterweissung, ‘etc., 1% Partie, page 66.
(2) Jbid., page 24.
(3) Ibid , pages 37, 38.
rien négliger pour obtenir la confiance et l’affection -du sourd-muet, pour pénétrer jusqu’à son intelligence, d’user envers lui.d indulgence et de douceur, et d’une inaltérable patience (1). I joignait, au:reste, l'exemple au conseil, et son écrit tout. entier respire la bonté la plus touchante.
Arnoldi a joint à son ouvrage un recueil de lettres écrites par ses élèves. Elles se ‘composent de phrases très courtes et détachées ; elles respirent en général un sentiment aimable. L’affection des élèves pour leur ancien maitre répond à celle qu'il leur montra, et le récompense. Mais ces lettres roulent presque exclusivement sur des objets familiers et sensibles. On y reconnait l'éloignement ou l'indifférence que les sourds-muets ont en général pour l’emploi des articles ,des conjonctions, de tous les termes auxiliaires qu’on désigne sous le nom de particules. Toutefois, Arnoldi a soin de faire remarquer que tous ses A lui ont été retirés par leurs parens, avant que leur éducation eut été entièrement achevée.
On cite eñcore une méthode Ex laquelle le dessin aurait seul concouiu avec l'écriture, pour l’'enseignernent du sourd-mnet , et qui a été em-
è (1) Arnold, Praktische Unterweissung, etc.,.2® Partie,
Introduction, page vir.
ployée par Schweinhagen. Mais, nous n’en connaissons qu’une vague indication donnée, par Paulmann (1), et un résultat fort remarquable ; il est vrai, dans les réponses de son élève Klingesporn, si Ditehois ces réponses n’ont pas été une simple répétition mécanique , fondée uniquement sur des exercices de la mémoire, comme le pense Eschke. (2) al Samuel. Heinicke , Saxon, d’abord cultivateur, puis militaire, puis instituteur, devenu chantre à Eppendorff près de Hambourg, annonça dans les papiers publics que, dans le cours de six semaines, il avait mis un sourd-muet en état de répondre par écrit à toutes les questions qu’on lui proposait. Arnoldi ne put s'empêcher de témoigner qu'un semblable résultat lui semblait absolument incompréhensible; que la possibilité d'un succès aussi rapide était démentie par sa propre expérience (3). Cependant, Heinicke donna bientôt des preuves assez convaincantes de son talent dans ce genre d'enseignement ; il obtint une réputation assez
2 mm ———
(1) Paulmann (J. L.) Heilige Unterhandlungen bey der AR RE Lu etc., der Taub- Sruriese gebohren “ -C. Klingesporn. Brunswick, 1777.
(2) Kleine Beobachtungen über Taub - Stumme. etc., page 43. | (3) 4rnoldi, Praktische Unierweissung, etc., 1° Partie, page bo.
DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. III. 377 distinguée pour attirer l’attention de l'électeur de Saxe. Fee |
Ce prince eut l'honneur de fonder en 1779 le premier institut de sourds-muets qui ait été établi par un gouvernement : Leipsick en fut le siége, Heinicke le directeur. Les succès d’Heinicke, dans l'accomplissement de cette mission, sont attestés par des témoignages unanimes. Il avait sans doute profondément médité et étudié la théorie qu'il fut appelé à appliquer; il s’'annonça même comme un inventeur, et parut avoir une haute idée de sa découverte vraie ou prétendue. Mais nous cherchons vainement en quoi peut consister précisément l'invention qu’il a voulu s’attribuer. Il faisait concourir avec la lecture et l'écriture, la prononciation artificielle et l'alphabet manuel, comme la plupart de ses prédécesseurs. On ne peut donc . attacher le mérite de la découverte qu’à certains procédés de détail, tels que les deux instrumens mécaniques qu’il plaçait tour à tour dans la bouche de ses élèves, afin de plier lorgane vocal aux situations ou aux mouvemens nécessaires pour émettre successivement les voyelles et les consonnes ; ou peut-être encore dans ce secret purement médical au moyen duquel , s’il faut l’en croire, il parvenait à faire naître de ces modifications. de l'organe vocal, certaines sensations de saveur, qui leur correspondaient, servaient à les distinguer, et remplaçaient pour le sourd-muet les sensations de
378 DE EÉDUCATION
l'ouie (+ ). Étaient-ce bien, en effet, des sensations de saveur, que Heinicke parvenait à exciter chez ses élèves? Ne donnait-il point ce nom à des sensations purement tactiles qui se produisent, il-est vrai, dans Île siége ordinaire de celles du. gout, mais qui ne consistent que dans la perception du Jeu et de la pression des diverses parties de l’organe, les unes sur les autres ? Cest ce que nous. ne saurions décider, c'est ce que rénd peut-être impossible à connaître le mystère dont il se. | ee sait à envelopper ses procédés.
Heinicke se prononçait de la manière la plus absolue pour la nécessité de l'articulation artificielle, dans l'instruction du sourd-muet. La lecture et l'écriture étaient, à ses yeux, des instrumens insuffisans pour atteindre. au but. « Les sons que « le sourd-muet vient à émettre de la sorte s'u- « nissent bientôt, dit-il, à la chaîne des PRET Il « s'écoule peu de temps avant que le jeu de sa « pensée s'exécute sur ces signes nouveaux : bien- « tôt son organe vocal se inet dans un continuel «mouvement intérieur, quoiqu'il garde le silence, Le ARE NID AR D PR ie ie) NH SERRE . (1) Voyez l'ouvrage de Heinicke, intitulé Beobachtungen ‘über Stumme und über die Menschliche sprache, en forme de - lettres Hambôurp, 1778, 1-6 pages 61 et ji Voyez aussi la Lettre de Heinicke à l'abbé de L’Epée, à la suite de l'ouvrage de ce dernier, intitulé Za véritable manière d’in-
strutre les Sourds-Mueis, page 276.
DES SOURDS=MUETS. — PART. II, CHAP. III. 379 « parce qu'il conçoit ses propres idées unies aux « mots , aux phrases, que composent pour lui les « diverses combinaisons de ce mouvement, comme « S'il pensait en mächant. On doit laisser con- « tracter, pendant quelque temps, à l’élève, l’ha- « bitude d'exécuter ce mouvement qui offre au « spectateur le même effet que si le sourd-muet « mâchait réellement, jusqu'à ce qu'il ait acquis, «et des idées assez nombreuses, et une assez «grande habileté; mais on l'en affranchira faci- «lement par la suite. Aussitôt que, d’après ma « méthode , le sourd -muet commence à étendre « le cercle de sa nomenclature, il commence aussi
« à parler pendant son sommeil, et dès-lors on est «assuré que chez lui la faculté de penser avec des « noms a jeté ses racines. » (1)
. On s'accorde à reconnaître dans Heinicke, avec un rare talent pour l'instruction des sourds-muets, un esprit actif, infatigable. Indépendamment de ses Observations sur les Muets et sur la Parole, il a discuté le mérite des diverses manieres d'instraire les sourds-muets, en les comparant à celles qu’il avait imaginées (2); il a décrit la manière de penser propre aux sourds-muets, et signalé les écarts que l’on peut commettre par
(1) Beobachtungen über Stumme, etc., 1° Partie, page 104. (2) Uber die Verschiedenen lehrarten der Taub-Stummen, etc. Leipsig, 1783.
de fausses directions, dans la manière de traiter leur infirmité ou de les instruire (1); il a dressé un nouvel alphabet pour ses élèves, accompagné de quelques sujets de lecture (2); il a mis à leur portée l'Histoire de l’Ancien Testament (3) : il a eu le mérite d’être ainsi le premier à composer, pour ces infortunés, des livres appropriés à leur condition. On peut joindre à ce tableau de ses productions relatives à l’art qui nous occupe , celle qui roule sur le Traité des Découvertes importantes en Psychologie, et sur le Langage humain (4). Enfin, il a inséré un grand nombre d'articles sur ce sujet dans les journaux scientifiques et littéraires de l’Allemagne. Il s'était réuni avec Wittenberg, éditeur de la Gazette d Altona, pour rédiger l’/nstruction sur la manière d'insinuer aux Sourds-Muets les idées abstraites , et de leur RereEe en très peu de temps, a lire et a parler à haute voix, qu'a publié le MR hRanovrien. (D) |
(1) Uber die Denkart der Taub=-Stummen, und die Mishandlungen, etc. Leïipsig, 1780.
(2) Veues 4. B. C., Syiben, und LeSéBicR ; etc. Lee
(3) Béblische geschichte der altem. Testaments, zum unterrichte Taub-Stummen personen. Hambourg , 1776.
(4) Leipsig, 1783.
(b) En 1793, page 1455.
Heinicke avait adopté les systèmes philosophi-
ques de Kant, et a publié aussi quelques écrits qui s y rapportent.
Son humeur susceptible, son caractère fàächeux, ses manières rudes et brusques ne se faisaient que trop sentir à ses élèves : on l’a accusé de les traiter avec une extrême dureté, et cette circonstance a beaucoup nui à la considération qu’il méritait d’ailleurs par ses utiles travaux. Les mêmes dispositions ne se sont que trop montrées aussi dans les démélés qu'il a eus avec ses rivaux, et dans | les invectives qu'il a dirigées contre les ‘auteurs de son temps. À la publication de l'ouvrage de Lasius , il demanda à cet instituteur la communication de sa méthode, et ses demandes allaient toujours en croissant; mais enfin, d’après ce que Lasius donne à entendre’, ses’ procédés détournérent celui-ci de continuer cette généreuse correspondance. Il eut aussi, avec l'abbé de l'Épée, une controverse qui lui fit peu d'honneur, du moins en ce qui concerne les formes de la discussion, Mais, pour exposer les détails de cette controverse célèbre , nous devons maintenant revenir en France, y considérer la naissance et les progrès de l'art.
La veuve d’Heinicke (1) continua, après lui, de
(1) Heinicke, né en 1723, mourut en 1790.
382. DE L'ÉDUCATION diriger avec succès l'institut de Leipsick; elle y eut pour aide M. le professeur Petchke. De son école sortit aussi M. Eschke, auquel a été confiée la direction de l'institut de Berlin. Nous aurons bientôt occasion de faire connaître les travaux de ces estimables instituteurs. È | En résumant, nous remarquons que, pendant le cours de ce siècle, l’Allemagne a vu successivement préposer et appliquer les diverses méthodes plus ou moins combinées entre elles. Tous les instituteurs ont recouru à l'instrument de l'écriture alphabétique : Lasius à cru pouvoirss’en contenter ; Kerger a employé le langage mimique, mais seulement avec le développement qu'il peut recevoir du sourdmuet lui-même : Arnoldi a fait un grand usage du dessin; presque tous ont cru nécessaire de procurer à l'élève l'articulation artificielle ; et quelques uns, Pour ÿ parvenir, ont, comme Heinicke , mis en œuvre des espèces de mécaniques : Heinicke enfin à demandé à la médecine des moyens secrets; il a, comme plusieurs ‘autres , associé l'alphabet manuel aux autres procédés, mais seulement comme un auxiliaire.
VV/8 8/08 LS VER /R/D DR MR TS QE LABS RE SR DB LR D LR RS RE LES EUR RAR EE D LR RD UD