‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 31 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premiers essais tentés en France, dans l’art d’instruire les sourds-muets; Péreire.

La France, nous le reconnaissons avec regret, avec surprise, fut la dernière à voir l'attention publique se diriger sur l’art d’instruire les sourdsmuets. Non seulement un sujet aussi digne d’intérêt ne donna le jour, parmi nous, à aucun ouvrage, jusque vers la fin du siècle dernier, mais on ne parut pas même connaitre les nombreux ouvrages successivement publiés, sur cette matiére, en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne. Au commencement du dix-septième siècle, P. Dumoulin (1) allait jusqu'à nier encore la possibilité d'instruire les sourds-muets ; et si Casaubon (2) émettait une opinion contraire, c'était sans citer les exemples, sans exposer les principes qui pouvaient la justifier.

Il est certain, toutefois, que si la théorie de

(1) Voyez sa Physique, Lib. VIIT, chap. XIV.

(2) Traité de ? Enthousiasme, page oà.

l’art ne fut point traitée en France dans des où vrages didactiques , sa pratique ÿ. fut connue, exercée depuis un temps, beaucoup plus reculé qu on né : serait porté. à le supposer. Un arrêt du Parlement de Toulouse, du 6 août 1679, nous apprend que le nommé Guibal, sourdmuet de naissance , avait appris à écrire, et avait tracé son testament de sa propre main.

L'héritier institué avait offert de prouver que Guibal, quoique sourd-muet de naissance , avait fait divers écrits; -qu il avait transcrit où composé des pièces ou des remarques, soit sur a peinture ; soit sur d'autres objets; qui Pil allait dans les boutiques, et marchandaît , par. écrit, le prix des choses ‘qu Al voulait ne £ qu nt il écrivait à ses amis et à plusieurs personnes | de condition. L'héritier institué fut admis à faire la preuve de ces faits: Ja preuve. fut complète et concluante; et,

par l’arrèt : précité, le : testament fut. confirmé (: L)

Ce sourd-muet avait été instruit, comme on voit, | par lé seul. instrument dé Ja. lecture. et de Técriture. Quel avait été son. instituteur? et. comment cet instituteur. avait-il réussi à porter Part à ce dégré de simplicité, que. nous appellerions. aussi un degré. de perfection ,.et dont Wallis et Lasius ont seuls donné l'exemple 2

(1) Voyez SIREY, tome XY, page 263,

En 1746, un simple entrepreneur de bâtimens, à Ganges, nommé Lucas, avait commencé l’éducation du jeune Saboureux de Fontenai (1). Il y avait, vers le même temps, à Amiens, un vieux sourd-muet fort instruit qui donna des lecons au jeune d’Etavigny (2). On ne nous dit point si ce sourd-muet était atteint de cette infirmité dès sa naissance, ni comment il avait acquis les nombreuses connaissances dont son esprit était doué. Ernaud raconte qu’un M. Rossel, de la Suisse française, à Lausanne, et un M. Rousset, aux environs de Nismes, avaient chez eux des jeunes sourds - muets dont ils faisaient l’éducation (3). Mais, quoiqu'il paraisse avoir eu connaissance de ces deux établissemens, il ne nous indique point la nature des procédés qui y étaient employés. Nous n'avons d’ailleurs, sur l’un et l'autre, aucune autre espèce de renseignement. Notre illustre géomètre de Mairan avait donné lui-même, avec succès, quelques instructions à un sourd-muet de naissance. Ces exemples épars suffisent pour faire supposer que, dans des temps

(1) Voir la lettre de ce sourd-muet, note E, à la suite de ce Chapitre.

(2) Journal des Savans, juillet 1747, page 435.

(3) Mémoire des Savans étrangers, présentés à l’Académie des Sciences, tome V, année 1768, page 238.

antérieurs, de semblables essais aient pu être tentés et soient restés inconnus. Ilest si naturel à ceux qui font le bien d'éviter les regards des hommes ! les regards frivoles du public vont si peu chercher à découvrir les germes des entreprises utiles ! Nous n'avons, sur le P. Vanin lui-même, qui cependant avait élevé des sourds-muets à Paris, peu de temps avant Péreire et l'abbé de l’Épée, que quelques indications vagues, qui nous sont fournies par le rapport des commissaires de l’Académie des Sciences ;, au sujet de Péreire, rapport dans lequel son nom est seulement cité par la lettre du sourd - muet Saboureux de Fontenai, qu’on trouvera à la fin de ce Chapitre, et par l’/nstitution des Sourds - Muets de l'abbé de l'Épée, qui se borne à dire que le P. Vanin enseignait: à l’aide des estampes. Il eût été cependant d'autant plus. curieux de connaître , avec quelque détail, les procédés du P. Vanin, qu'il est le seul, en France, si nous ne nous trompons, qui ait em-. ployé ce moyen. Nous pouvons découvrir, toutefois, par les indications que fournit la lettre de Saboureux de Fontenai, que le procédé du P.Vanin consistait à employer ses estampes, et comme expression directe , pour la peinture des objets sensibles, et comme expression indirecte et symbolique, en cherchant dans les mêmes peintures les allégories et les métaphores propres à figurer les notions abstraites et intellectuelles. Mais il paraît

que le P. Vanin avait considéré comme une méthode essentielle et principäle, ce qui ne peut être qu'un moyen auxiliaire ; qu'il en avait fait un emploi exclusif. Il avait subi les inconvéniens de cette erreur; ét ses estampes he donnaient à ses élèves que des notions imparfaites et fausses sur les objets: relevés, qu'il les avait crues propres à eñseigner.

Nous en savons bien moins encore sur madamè de Sainte-Rose, religieuse de la Croix, faubourg Saint-Antoine à Paris, qui, d’après ce que nous raconte l’abbé de l'Épée (1), avait formé une élève sourde-muette, par le moyÿen de l’alphabet manuel. Avait-elle concu cette idée elle-même ? ou, si elle en avait reçu la tradition, par qui avaitelle été dirigée ? Quel était cet alphabet manuel? était-il sémblable à celui de nos écoliers, ou abrégé ; comme celui de Péreire? Voilà ce qu’aujourd’hui nous chercherions en vain à découvrir.

Pendant que ces humbles travaux, et d’autres sans doute dont il n’est pas même resté de traces, démeuraient à peu près inconnus, un étranger vint le premier en France exciter la curiosité publique sur lart d’instruire les sourds-muets ; il vint l’exciter, plutôt que la satisfaire. Cet étranger était Rodrigue Pereira ou Péreire, portugais. Il

(x) Institution des Sourds-Muets, etc., édition de 1776; page 6.

sollicita et obtint le suffrage de l’Académie des Sciences. Cependant, il avait offert de publier son procédé, si le ministre eût voulu mettre un prix. convenable à cette découverte. Il enveloppait son art du mystère le plus profond. Il s’était flatté que le suffrage de l’Académie des Sciences lui obtiendrait une récompense avantageuse ; il se trompa : le ministre se contenta, comme il est assez d'usage, dé lui adresser des paroles flatteuses. Nous devons déplorer sans doute que le gouvernement n'ait pas fait le sacrifice nécessaire pour faire jouir de cette invention la classe nombreuse de la société qu'elle intéressait; mais nous ne pouvons assez déplorer aussi que l'inventeur ait laissé ensevelir dans sa tombe le bienfait qu’il eût pu répandre et faire fructifier. |

La trädition de sa méthode a été en effet perdue avec lui (1). Cependant, en réunissant toutes les circonstances, il ne nous sera pas difficile de percer, du moins en partie, ce mystere, par des inductions fondées, assez du moins pour caractériser sa méthode; et il est d’un grand intérêt de la pouvoir caractériser en effet; car il y a un fait certain, c'est que, dans les résultats de cette méthode, son succès était aussi complet qu’on eût pu le désirer.

Ce fut le 11 juin 1740, que Péreire obtint d’être

(1) Voyez la Note D, à la suite de ce Chapitre.

introduit à l’Académie des Sciences, de lire un mémoire sur sa méthode, et de lui présenter son élève, le jeune d’Azy d'Étavigny (1): Le mémoire ne renfermait, comme on pense bien, que des vues générales sur sa manière de procéder. Le rapport des commissaires de l’Académie constate aussi plutôt les succès obtenus par linstituteur, qu'il ne juge le mérite de la méthode en ellemême. « M. Péreire , disent-ils, a fait voir à lAca- «démie deux sourds-muets de naissance , qu’il a «instruits à concevoir ce qu’on veut leur faire «entendre, soit au moyen de lécriture, soit par « des signes dont il se sert avec eux, et à y ré- « pondre de vive voix et par écrit; ils lisent et « prononcent distinctement toutes sortes d’expres- «sions françaises ; ils donnent des réponses très « sensées à toutes les questions qu’on leur fait; «ils exécutent promptement ce qu’on leur pro- « pose de faire ; ils donnent aux noms le genre «et le cas qui leur conviennent; conjuguent les «verbes, font l’usage propre des pronoms et des, «adverbes, des prépositions et des conjonctions ; «ils savent les règles de Tlarithmétique, et con- « naissent sur la carte les quatre parties du monde; « les royaumes, les capitales, etc. Enfin, il paraît

(1) Voyez le Journal des Savans, Juillet 1747, page 430; le Mércure, août 1749, page 1413 l'Histoire de l’Académie

des Sciences, année 1749.

390 | DE L'ÉDUCATION « que M. Péreire leur a donné, avec la parole, la « faculté d’ acquérir les idées abstraites dont ils «avaient été privés jusque-là,

« Il se sert, comme nous l’avons dit, pour leur « communiquer ses pensées, de l'écriture ou de «signes qu’il leur fait avec la main , et desquels « il a composé un alphabet bien plus prompt que « celui de l'écriture. Il espère même”pouvoir in- « struire ses élèves à entendre, par le seul mou- « vement des lèvres et du visage, ce qu’on voudra « leur. dire, pourvu cependant que ce soit des « personnes qui aient avec eux une habitude ; jour- « nalière ; les autres seront toujours obligées de se « servir dé l'écriture , ou des signes dont nous «avons parlé.

« Quoique l'art dont nous venons de parler ne « soit pas absolyment nouveau, et que MM. Wallis, « Amman, Emmanuel, Rammirez de Cortonne, « Pierre de Castro, le P. Vanin, de la Doctrine «chrétienne, et peut - être encore beaucoup «d'autres l’aient pratiqué avec succés ; comme « cependant les progrès des élèves de M. Péreire « démontrent la bonté de la méthode dont il se «c sert, et dont il s’est réservé le secret, l'Académie ka cru qu'on ne pouvait trop l’encourager à cul- «tiver cet art, qui peut rendre à la société un « grand nombre de sujets qui lui seraient de- « meurés inutiles sans ce secours : c’est en quelque « sorte les tirer, par une heureuse métamorphose,

« de l’état de simples animaux pour en faire des « hommes. » (1) |

Le 13 janvier 1751 on vit paraître de nouveau, à l’Académie des Sciences, Péreire, accompagné d’un nouvel élève, le jeune Saboureux de Fontenai, dont nous allons bientôt parler avec détail, sollicitant un nouvel examen et un nouveau rapport. Cette fois, les commissaires de l’Académie se bornèrent à constater le résultat. Ils établirent d’abôrd que le jeune élève prononçait distinctement et clairement toutes les lettres, diphthongues et syllabes de la langue française; qu’il comprenait le sens de plusieurs expressions familières; qu'il exécutait très exactement les actions qu'on lui indiquait par écrit; qu’à l’aide de l'alphabet manuel de son maitre, il comprenait tout ce qu'on voulait lui faire prononcer. Les commissaires concluent comme il suit: « Cet exposé fait voir que M. Péreire a un talent « singulier pour apprendre à parler et à lire aux « sourds - muets de naissance; que cette méthode « doit être excellente; les enfans qui ont tous leurs «sens ne faisant pas autant de progrès dans un si «petit espace de temps. Cela suffit pour confirmer «notre jugement de 1949, et pour faire sentir « que la manière d'instruire les sourds- muets, de « M. Péreire, ne peut étre que très ingénieuse; que « son usage intéresse le bien public, et qu’on ne

(1) Histoire de l’Académie des Sciences, 1749, page 183.

392 DE L'ÉDUCATION «saurait trop encourager celui qui s’en sert avec « tant de succès. » (r)

Les deux rapports sont signés de MM: de Mairan, de Buffon et de Ferrein. Buffon a reproduit, en son propre nom, les mêmes éloges en faveur de Péreire, avec les mêmes termes à peu près, dans son Histoire naturelle. (2) ui |

Dans un programme publié en 1 7D4, Péreire DL même nous apprend qu’il divise son instruction en deux parties : la prononciation et l'intelligence. « Il apprend aux sourds- muets, par la première, «à lire et à prononcer le ln T0 mais sans « leur faire comprendre que quelques phrases des « plus familières et des choses d’un usage journa- « lier, etc., etc. Dans la seconde, il leur apprend «tout le reste de l'instruction ; c’est -à - dire à « comprendre la valeur des ee contenus dans « toutes les parties du discours, et à s’en servir « à propos, soit en parlant, soit en écrivant, con- « formément : aux règles grammaticales et au 1 génie «particulier de la langue. »

Pendant la première période, Péreire se bornait à faire usage de l alphabet manuel et de l'écriture ; pendant la seconde, il exerçait son élève à pré noncer les mots.

La première partie n exigeait, HA moins d’ après

ee

(1) Histoire de l Académie des Sciences , année 1753. (2) Nouvelle édition in-4° , tome IUT, page 347.

ce qu'il assurait lui-même, que douze à quinze mois: « Il lui fallait, disait-il, un temps beaucoup « plus considérable pour la seconde. »

Il distinguait essentiellement les exercices mécaniques qui avaient pour objet de faire discerner ou répéter, de diverses manières, les mots de la langue, et les exercices intellectuels qui avaient pour objet de faire saisir le sens du discours. C'était surtout pendant la seconde période, qu'il s'attachait à développer ce dernier genre d’exercices ; il donnait à son élève quelques notions d'histoire, de géographie, lui enseignait le catéchisme, le familiarisait à communiquer ses pensées de vive voix et par écrit.

Péreire nous apprend encore que la dactylologie, ou l'alphabet manuel, formait la base essentielle de ses procédés; c'était à l'emploi de ce moyen qu'il attachait le plus d'importance, et sur son perfectionnement qu’il fondait ses principaux mérites personnels. Il avait adopté l'alphabet manuel des Espagnols ; mais, d’une part, il lui avait donné plus de richesse et d’étendue; et, de l’autre, il en avait simplifié les élémens : il n'employait qu’une main au lieu de deux. Son alphabet manuel était en même temps fort simplifié, ce qui en rendait l'exécution plus. rapide. .« Chaque position des « doigts désignait à la fois, d’une part, et la dis- « position et l’action des organes de la parole « propres à produire un son; et, d'autre part, le

« caractère ou les caractères que l'orthographe « usuelle exige pour représenter ce même son (1).» Il indiquait ainsi à la fois plusieurs lettres par un seul et même signe. Trente positions fondamentales, diversement combinées, lui suffisaient pour | toutes ces expressions. | + Péreire s’adressa une troisième fois à LA cadéoie des Sciences, en 1762 : il s'était cru indirectement attaqué par quelques critiques, dans un mémoire adressé par Ernaud à cette compagnie savante (2), et indirectement placé aussi, par le jugement de cette compagnie, au-dessous de son rival. À. cette occasion , il lui présenta deux nouvelles ‘séries de réflexions, à la suite desquelles intervint une derniere décision de l'Académie, en date du 2 mars 1763, laquelle déclare que, « dans les encou- LEE qu’elle a cru devoir donner à Ernaud, elle n’a entendu improuvyer, en aucune manière, la méthode de Péreire, ni rien diminuer des éloges qu'elle lui a décernés, et qu’il mérite de plus en plus par ses nouveaux succès. » | Ces réflexions roulent, en très grande. partie, sur des circonstances personnelles qui intéressaient

(1) Voyez les observations de Péreire, sur le Mémoire d’'Ernaud; dans la collection des Mémoires. des Savans étrangers, présentés à l’Académie des Sciences, tome V, page 517.

(2) Nous renvoyons au Chapitre suivant les détails relatifs à la méthode d’Ernaud. |

les deux rivaux, mais qui sont aujourd’hui sans utilité pour nous. On y recueille cependant encore, sur la méthode de Péreire, quelques traits de lumière qu'il importe de saisir.

En mettant sous les yeux de l'Académie un exemplaire de l’alphabet manuel usité en Espagne, il signale les nombreux inconvéniens qu’il a rencontrés dans l'emploi de cet instrument; il accuse d’une lenteur excessive ; il l’'accuse aussi d’incertitude, parce qu’il retrace, par les mêmes signes alphabétiques, des syllabes qui, suivant les circonstances, se prononcent d’une manière toute différente. Il avoue avoir adopté quelques uns des signes élémentaires de cet alphabet; mais il en à fait un tout autre usage : il a voulu que l'alphabet manuel peignit les mots comme ils se prononcent: (1). Les diphthongues , l'assemblage des consonnes lorsqu'elles se confondent, comme dans ch, en une seule articulation, n’ont chez lui qu’un seul signe. IL se flatte de remédier ainsi à ce qu'il appelle les vices de l’orthographe. Sa dactylologie apprend à son élève à lire, en lui évitant la peine d’épeler. « Chacun de ces signes, « dit-il, se trouvant bientôt, par l'habitude, étroi- «tement lié dans son esprit à une disposition par- «ticulière des organes de la parole, toujours et « constamment la même, il en résulte qu'ils ser-

1) Réflexions , etc., $. 8 10 et11.

« vent aussi de préservatif ou de remède aux vices « de la prononciation. Sa dactylologie, indiquant, «à tous momens, plusieurs lettres par un seul « signe, est fort expéditive, et marche aussi vite «que la parole. Du reste, quoique n’attendant « que des résultats manon de la prononciation « artificielle ; et de l’'habileté à lire sur les lèvres « d'autrui , si ces deux procédés restaient isôlés, « il attend beaucoup de leur concours avec sa dac- « tylologie; aussi met-il tous ses soins à les unir « par la plus étroite harmonie. » (1)

Les faits qu'a recueillis Péreire sur les trois classes de sourds-muets , déterminées à ses yeux par le degré plus ou moins prononcé de surdité, méritent de l’attention, et annoncent un obsérvateur judicieux ; mais on ne voit pas qu'il ait compris Ja différence qui doit en résulter dans la manière de procéder relativement à l'instruction, pour chacune d'elles (2); différences auquellés les faits qu'il-a remarqués eussent dü cependant le

conduire.

Si, maintenant, rassemblant ces indications

éparses, nous cherchons à les résumer et à en tirer quelques conséquences pour caractériser la méthode de Péreire, nous conclurons que cette méthode était un système complexe, dont l'alphabet

. go aL :

(1) Réflexions, etc., $. 12, 13, 16, etc. (2) Jbid., $. 28 etsuiv.

DES SOURDS-MUETS. — PART. 11, CHAP, IV. 307 manuel était le pivot principal, mais qui employait le concours successif de la lecture et de l'écriture, de l’alphabet labial , de la prononciation artificielle et de la pantomime. Ce dernier instrument était de tous celui dont il faisait le moindre usage; ou plutôt, il ne s’en servait que dans le début, et l’abandonnait promptement.

Son alphabet manuel avait deux conditions spéciales : l’une, sa réduction à une sorte de sténographie très incomplète; l’autre, la connexion que Péreire s'était attaché à établir entre les positions des doigts et le jeu de l'organe vocal.

Nous ignorons si Péreire avait conçu quelque méthode particulière pour l’enseignement ‘de la grammaire, et pour donner à ses élèves l’intelligence du sens des mots de la langue et du discours : il est certain toutefois qu'il n’avait pas négligé cette branche de l'instruction des sourdsmuets, qui est essentiellement philosophique. Il s’attachait à faire comprendre à son élève la valeur des mots, et à lui faire connaitre la syntaxe; mais, étant parvenu à donner à son alphabet manuel une extrême rapidité, combinant cet alphabet avec l'écriture, employant le premier de ces deux procédés lorsque l’autre ne pouvait être exécuté, il pouvait multiplier les exercices de manière à attendre beaucoup du simple effet de l'usage, à se rapprocher de l'instruction ordinaire à l’aide de laquelle les enfans apprennent leur langue mater-

nelle. C’est seulement lorsque ses élèves avaient acquis ainsi une première connaissance pratique et usuelle de la langue, qu’il s’occupait de l’enseignement théorique des règles grammaticales. En suivant cette marche, il n’avait aucun besoin de se créer, pour cet enseignement, des méthodes spéciales. Ainsi, Péreire aurait retiré de sa dactylologie un résultat semblable à celui qu'Amman et ses disciples retirèrent de leur alphabet labial. Il s’aidait même encore, par la suite, du secours de ce même alphabet labial, pour varier et multiplier les exercices de son élève. à

Une lettre fort curieuse du jeune Saboureux de Fontenai, qui nous a été conservée dans le Journal de Verdun (1), confirme les indications qué nous avons tirées, soit des expressions de Péreire, soit des résultats qu’il avait obtenus. Nous. y voyons clairement que l’alphabet manuel, combiné avec la lecture et l'écriture ; constituait le fondement du mode. d'instruction adopté par Péreire; que les gestes, employés en commençant, étaient promptement abandonnés; que Pintelligence de la langue était d’abord obtenue simple- ment par la pratique usuelle; que l’enseignement: classique arrivait plus tard, et seulement quand l'élève était bien familiarisé avec l'emploi de tous

(1) Journal de Verdun, octobre et novembre 1825, p. 284 et SUIv. |

les procédés mécaniques , et les connaissances élémentaires que la pratique lui avait procurées. C'était principalement à l’usage habituel qu’il rapportait la faculté de comprendre le sens du discours : il ne dissimulait point toutes les difficultés qu’il avait eues pour atteindre aux notions abstraites et intellectuelles. Il remarquait du reste que Péreire s’appliquait à luifaire attacher une exacte signification aux termes; mais il nous apprend, et cette circonstance, qui ne doit pas nous surprendre, mérite une grande considération; il nous apprend qu'il s'était formé surtout par la lecture. C’est, au reste, un succès assez complet que celui qui met un sourd - muet en état d'achever tout seul son instruction avec le secours des livres.

La lettre du jeune Saboureux nous a paru si remarquable, et si intéressante, non seulement comme offrant un exemple du degré de culture intellectuelle à laquelle un sourd-muet peut parvenir, mais encore comme renfermant un témoi- | gnage curieux rendu par un sourd-muet lui-même sur sa propre éducation et sur le développement de ses idées : elle renferme d’ailleurs des vues si justes sur les principes de lart d’instruire ces infortunés ; que nous avons cru devoir en citer quelques passages (1) ; ils sont vraiment une sorte de monument pour lhistoire de cet art. Nous

(1) Voyez la Note E, à la suite de ce Chapitre.

apprenons ,.par l’abbé de l’Épée ; que Sibétent avait composé un ouvrage qu’il se proposait de faire imprimer, et dans lequel il‘combattait la méthode des signes méthodiques. « C’est'aux ta- «lens-de M. Péreire; dit l'abbé de l'Épée(r}, que « M. de Fonteriai fut redevable de l'instruction de « la langue française : : une autre personné s’est « chargée de lui apprendre sa religion; ensuite «il a appris lui-même plusieurs langues, par le « secours de ses méthodes et des dictionnaires. » L’abbé-de l'Épée, avec un esprit d'équité digne de son beau caractère, rend un témoignage semblable à linstruction de quelques autres élèves de Péreire, qui répondaient couramment à toutes les questions. * 14 Péreire avait dirigé l'éducation de douze sourdsmuets ou sourdes -muettes; inais les deux élèves qu'il présenta à l’Académie des Sciences avaient déjà obtenu, avant de passer dans ses mains, un premier degré d'instruction. Le jeune d'Étavigny avait reçu à Amiens des lecons d’un vieux sourdmuet dont l’esprit était, disait-on, orné de très belles connaissances ; il avait appris de celui-ci, dès l’âge ‘de sept à huit ans, à demander, par signes , les choses les plus nécessaires à la vie: (2)

(x) {nstitution des Sourds - Muets, 1"° édition , 2° Partie, page 57.

(2) Journal des Savans , juillet 1747, page 345.

Le jeune Saboureux avait déjà également recu un premier degré d'instruction par les soins de M. Lucas, entrepreneur de bâtimens à Ganges, lequel ne nous est connu que par la lettre de l’intéressant élève; et, sous ce premier instituteur, il avait appris à lire, à faire usage de lalphabet manuel, et à comprendre beaucoup de mots. Le P. Vanin lui enseigna aussi par signes, et à l'aide d’estampes, l’histoire sainte et la doctrine chrétienne. Mais il faut lire dans la lettre de ce jeune -homme, combien l’emploi de semblables moyens lui avait donné de fausses idées sur la religion.

Péreire avait d’ailleurs étudié avec soin les phénomènes que présentent les diverses espèces de surdité ; il en avait distingué trois degrés : la surdité absolue; celle qui permet seulement de percevoir les bruits, mais non les sons; celle qui permet «enfin de percevoir quelques sons, mais seulement d’üne manière imparfaite et confuse. Il croyait avoir reconnu que les sourds de la troisième espèce sont moins sensibles au bruit que ceux: de la seconde. Il avait étendu ses observations sur le développement que lorgane du tact. obtient par l’effet de la surdité, et il avait cherché jusqu’à quel point on pouvait recourir au premier de ces sens pour suppléer au second. Nous ne devons pas négliger de remarquer encore que le jeune Saboureux n’était affecté que d’une surdité du second degré.

Ao2 DE L'EDUCATION

Péreire nous apprend que ce fut le jeune Saboureux de Fontenai, qui donna à son procédé fondamental le nom de dactylologie. Cette déno- mination trouva des critiques dans les rivaux*de Péreire. Cependant elle a survécu; elle restera.

Péreire avait été chargé aussi de instruction de deux élèves. de l'ambassadeur de Portugal. Il donna des leçons à quelques autres élèves, notamment à une sourde - muette d'Orléans, qui y. habite encore. M. l'abbé Périer a eu occasion de voir cette sourde-muette à Paris, et de s’entreteniravec elle pendant deux heures ; il l’a trouvée parfaitement instruite sur la grammaire, sur la religion ; il a eausé avec elle de divers sujets, soit par écrit, soit en parlant; elle comprenait ce que lui disait M. l'abbé Périer, pourvu qu'il articulät distinctement. AR

Nous avons parlé du sourd-inuet Saboureux de Fontenai, comme pouvant nous fournir des lumières sur la méthode de Péreire. Mais Saboureux mérite d'occuper à son tour, et’en son propre nom, une place dans l’histoire de l'art : tout ce qui se rattache à lui. est d’un extrême intérêt. Le. . bon abbé de l'Épée, qui voyait dans Saboureux. élève de son rival, et contre la méthode duquél Saboureux élevait de nombreuses observations, l'abbé de l’Épée avait eu avec lui plusieurs entretiens ; il en parlait toujours avec éloge; il lui rend la justice que son instruction ne laissait

rien à désirer. C’est Saboureux de Fontenai , que cite l'abbé de l'Épée, lorsqu'il veut présenter l'exemple le plus remarquable de l'étendue des connaissances auxquelles un sourd - muet peut parvenir; enfin, c’est par l’abbé de. l’Épée que nous . apprenons que ce sourd -muet avait traduit quelques ouvrages étrangers ,.et composé un grand nombre d'ouvrages destinés à l'impression, qui cependant n’ont pas vu le jour. (1) . + Il paraît que Saboureux avait à son tour formé quelques élèves. Du moins il existait encore, il y a peu d'années, à Rennes, une demoiselle sourdemuette qui lui devait son instruction, et dont M. Le Bouvyer Desmortiers nous a fait connaître une correspondance fort intéressante (2). Cette sourdemuette écrivait assez correctement; ses lettres respirent uné aimable’ candeur. « J'ai été ‘instruite, « dit-elle, par M. Saboureux de Fontenai, pen- «dant un an et demi, chez ma tanté. À treize ans « passés, j'ai appris, avec mon maître, première- « ment.les lettres, ensuite les noms des objets et « des bêtes; puis il me montrait les figures-de la « Bible et des livres, avec leurs noms. Quand je « sus bien, il m’apprit la grammaire française; il + qu

(1) Institution des Sourds-Muets : 1770, 2° Partie, p. 28.

(2) Nous avons eu déjà occasion de citer quelques fragmens de ces lettres, dans la °° Partie de cet ouvrage. (Note C, à la suite du Chapitre IV, page 125.)

« me la fit copier, apprendre par cœur, répéter, « ainsi que le catéchisme. Quand il me trouva assez « habile, il me donna des conversations, ensuite « des livres amusans, puis l'Ancien et le Nouveau « Testament, et les livres du: Magasin des Ado- «lescens…..…… etc. Je n'ai lu que quelques RAS « de ce volume, par paresse. |

« Quand je ne comprenais pas les mots, je cher- « chais l'explication dans le dictionnaire francais ; «je demandais souvent aux personnes, surtout à « ma tante, la signification, quand je ne compre- « nais pas bien ce que l’on m'écrivait.

« Je retiens Îles mots après les avoir lus une, « deux ou'trois fois... Si javais lu trois ou quatre « ans avec mon maitre, je serais plus habile...

« Je causais souvent, par écrit, avec ma tante «et mes amies. J’ai écrit mes pensées; je Maisais « des brouillons de lettres, on les corrigeait : j'en-. « voyais très souvent mes lettres sans qu'on les eût « corrigées... L

« Je devine fi traits des Histotréé lorsqu'on les

représente dans le théâtre, dans les proverbes. « Comme jai lu quelques histoires, cela me fait. « mieux comprendre ce quê je VOIS ; cela m'amuse.

« Je sais l'alphabet manuel (1), ainsi que celui. « des écoliers. Le premier est plus commode, plus « court et plus joli. Ce n’est pas la même chose;

(1) Sans doute celui de Péreire.

« nous noûs parlons sur les doigts, sans écrire, en « travaillant, en marchant dans les promenades, « dans les rues, sans qu’on $’en aperçoive. Je copie « ce qu’on me dit sur les doigts; j’écris couram- « ment, vite et sans faire attention...

« On apprend facilement cet alphabet manuel « dans un ou deux jours. (1)

«J'écris comme un enfant ; je ne peux pas «m'expliquer comme vous, Monsieur, ne sachant «pas grand'chose. Vôus savez que jai eu des « maîtres ez peu de temps (2); on m’a fait quitter « trop tôt mes études avec eux, etc... es

«Je suis liée‘ayec mon amie H..... , Jeune et «aimable demoiselle; sans être sourde-muëtte, «elle sait à merveille l’alphabet manuel; elle m'en- «tend mieux:que personne, soit mes signes, soit « mes gestes et jargons. Elle me parle la nuit sans « lumière , en tâtant mes mains; je comprends, «sans la voir, ce qu’elle me dit...

« Cette lettre est tout entière de moi; on ny « à rien ajouté. Je raie et efface quelques phrases « moi-même à ma volonté. On n'a corrigé que « deux ou trois lettres ou mots. Comme j'écris

(x) Lettre du 25 janvier 1709. (Mémorre, etc., par M. Le Bouyyer Desmortiers, page 215.)

(2) Cette faute de français et quelques autres, en petit nombre, il est vrai, montre assez que la lettre n’a guère été corrigée.

406 DE L'ÉDUCATION « vite et sans faire attention, ainsi je fais ner « fois des fautes. On m'assuräit cependant .qu' Ailn’y « avait: souvent point de fautes dans mes lettres et « billets ; mais j'en doute. Je, vous. dis 4 ce. que je « pense, etes RU Trois motifs nous ont porté.à rapporter brel eut ces intéressans passages : en montrant la . marche que suivit Säboureux de. Fontenai “dans

EE

cette éducation, ils nous offrent encore quelques indications sur HA qu'avait adoptée : Péreire ; ils nous enseignent comment un sourd - muet peut achever de lui-même sa propre instruction, ou du moins l'accélérer ; ils nous enseignent aussi quels sont les soins que les personnes qui entourent les sourds-muets dans leur famille, doivent: leur continuer, après qu ils ont été instruits, considération très essentielle, trop népligée, et sur laquelle nous reviendrons par la suite.

On remarque, avec quelque surprise, que cette sourde-muette ne paraît point avoir appris. à lire. sur les lèvres, ni à employer l'articulation artificielle, quoique ce füt une portion des enseignemens de Péreire.

(1) Lettre du 29 :pluviose ‘an var. { Mémoire, etc. , par M, Le Bouvyer Desmortiers, page 231.)

DES SOURDS-—-MUETS. -— PART. If, CHAP. IV. 407

Nore D, page 358.

Des FéCOÉRene faites pour decouvrir le sens de la méthode “employée pur Péreire.

Péreire mettait un .si grand prix à ne point laisser pénétrèr sa méthode d’ enseignement, qu'il faisait, à ce qu'on assure, prendre à ses élèves, par un serment, l'engagement cRnel de ne jamais la révéler ; sa famille même n’en eut point connaissance: Madame la veuve Péreire, sa belle-fille, a fait diverses tentatives pour retrouver un trésor aussi précieux, et en faire jouir sa famille, à la suite-des malheurs qu'elle a éprouvés, et pour revendiquer aussi, en faveur de la mémoire de Péreire, l'honneur qui lui est dû: En 1817, elle s'adressa à une ancienne élève de Péreire, mademoiselle Le Rat, pour en obtenir un mémoire qui contint une description circonstanciée de sa méthode. Les seuls détails qu'elle put obtenir sont relatifs à l'articulation artificielle. Plus tard, madame Péreire obtint de mademoiselle Maroïs , autre élève de son beau-père, et qui habitait Orléans, de se transporter à Paris, afin de pouvoir y faire connaître du moins sa méthode mystérieuse ; par une suite d'exemples qui équivaudrarent à des démonstrations. Cette demoiselle passa plusieurs mois à Paris dans ce but; mais dés circonstances, entièrement étrangères à la famille Péreire et à mademoiselle Marois, ont fait évanouir les résultats qu'on atténdait de ce voyage. Mademoiselle Marois est octogénaire : l’on ne peut guère se flatter de répéter cet essar. ( C'est la même sourde-muette dont nous avons parlé à la page 402.)

MM. Péreire, petits -fils de l'inventeur, ont bien voulu , avec la complaisance Ja plus empressée , faire, à ma demande, des recherches dans-les papiers laissés par leur grand-père : mais ces recherches ont été in: fructueuses. Les papiers de Péreire furent brûlés pendant le cours de la révolution, par la suite des terr'eurs politiques; il en est à peine resté quelques débris. MM. Péreire ont eu l’obligeance de me les communiquer ; mais je n’y ai rien trouvé qui n’eût: été déjà publié. IT paraît donc qu'il ne reste aucun espoir’ fondé de soulever le voile qui enveloppe ce mystère.”

Nos E, page 388.

Extrait de la lettre de M. Saboureux de Fontenaï, sourdmuet de naissance, à Mademoiselle ***, datée de Versailles, le 26 décémbre 1764.

« MADEMOIsELLE }

« Vous me demandez comment J'ai pu apprendre à «lire, à écrire, à parler, à m expliquer : : je me ferai un vrai FETE dé vous le faire concevoir distinctement : à « mais, quoique ce soit üne matière qui demande à être « diéhiés en métäphysicien., j je tâcherai de m'abstenir « du langage des savans, pour n’emprunter que celui de «la convérsation ordinaire.

« Il y a une telle relation entre les oreilles et la lan- « gue, que ceux qui naïssent sourds sont muets en même «temps. Je l'expliquerai ci-après le plus succinctement «qu'il me sera possible, Nous sommes naturellement « disposés à imiter ce que nous voyons ; nous nous pi-

«quons, avec raison, d'être les singes de la nature: La «langue exprime sans peine les sons dont les oreilles «ont été frappées. Pour vous faire comprendre nette- «ment comment j'ai pu apprendre à lire ,etc., il faut « nécessairement que vous réfléchissiez sur la manière « dont un petit enfant apprend à parler; ce que tout le «monde oublie bien vite.

« Le fils non sourd d’un paysan, d’un ouvrier, n'ap- « prend à-parler le langage de son père que parce qu'il «est toujours à portée de l'entendre, que sa mémoire le « lui représente continuellement, ét qu'il le répète à “ chaque instant ; je veux dire qu’il se sert des mêmes «mots, des mêmes façons de parler, et qu'il les pro- « nonce avec le même ton, sans que son père l'instruise ; «il apprend ainsi à parler, sans presque aucun dessein « d'apprendre, sans écouter aucune lecon à ce sujet, « mais seulement en entendant parler; d’où vient que « l'on dit, avec justice, que la nature est une excellente « maitresse qui instruit efficacement. Les organes de nos « sens sont presque tous liés les uns avec les autres : les « oreilles sont-elles remuées par un certain mouvement, « la langue se sent, pour ainsi dire, disposée à expri- «mer un mouvement réciproque à celui que les oreilles « viennent d'éprouver. Entend-on chanter ou prononcer « quelque parole, les organes de la voix semblent s’es- «sayer à chanter ce même air, et à prononcer la même «parole, Nous avons reçu de la nature un vif empresse- «ment pour dire ce que nous pensons; et la nécessité «où nous sommes d'entretenir avec nos semblables un « commerce relatif à nos besoins, fait que nous désirons «ardemment connaitre ce que les autres pensent; nous

10 DE L'ÉDUCATION s

«n’aimons la compagnie que parce que nous y trouvons « de quoi apprendre, et c'est ce qui fait que nous pre- «nons plaisir à parler et à entendre parler. Les enfans «sont encore plus ardens pour ce qu'ils souhaitent ; «aussi apprennent - ils plus facilement les langues. Il «nest pas difficile de concevoir comment un enfant «apprend le langage de son père, et comment il pro- « nonce avec le même ton et de la même manière les « paroles. Son père, en lui présentant du pain ou quel- « que autre chose d’un usage journalier, a souvent fait «sonner à ses oreilles ce mot pain; ainsi l'idée de la «chose qu'on appelle pain, et le son des lettres qui «composent ce nom, se sont liés dans sa mémoire, «de sorte qu'il se trouve disposé ‘à le prononcer, et «quil le fait, l'expérience lui ayant fait connaître que, « lorsqu'il prononce ce mot pain, on lui donne la chose « désignée par ce mot qu'il venait de proférer. «Quant aux sourds-muets de naissance, le défaut de « l'ouie semble devoir, suivant ce principe qui .vient « d'être énoncé ci-dessus, les mettre hors d'état d’'ap- « prendre à parler le langage comme cet enfant : mais, « parce que les sons, et plus encore le langage, sont pu- «rement arbitraires, comme le prouve cette multitude « de langues qui se parlent dans toute l'étendue de la «terre, et que les lettres de l'écriture ne sont propre- “ment que les représentans des sons de la pronon- «ciation, destinés à informer les yeux de tout ce que « l'on veut dire; que ces lettres elles-mêmes ne sont pas «non plus fixées par tous les pays du monde quant à « la manière de former, d’arranger et de lire ces lettres; « par conséquent, elles sont arbitraires comme les sons.

DES SOURDS-MUETS. —— PART. II, CHAP. IV. 4II « Ainsi, on conçoit bien que la surdité n’est propre- «ment qu'un pur empêchement d'entendre les sons «comme il faut, et qu’elle n'apporte ni changement, « n1 différence du côté du génie et de l’inclination ; qu'il « suffit de mettre les yeux à la place des oreilles, et de « sübstitüer aux sons, ou les lettres de l'écriture, ou les « signes de l'alphabet manuel contenus dans les doigts « d’une seüle maïn, qui leur sont équivalens à tous, et «enfin, de faire entrer les sourds -muets dans la règle «générale des enfans ordinaires qui apprennent par la « voie de l'audition, pour leur enseigner le langage d'un «usage habituel, de la manière dont on le montre par « le seul usage aux enfans, et dont les étrangers qui «arrivent non instruits de la langue française, à Paris, «l’apprennent par le moyen de la conversation fami- « lière. Par ce moyen, les sourds-muets éprouvent les « mêmes effets, les mêmes émotions, les mêmes opéra- « tions, etc., que l'on remarque dans les enfans qui ap- « prennent par la voie de l’ouiïe; il n’y a pas, pour cet «effet, d'autre méthode que l'usage et l'éducation telle « qu’on la donne aux jeunes gens de l'un ét de l'autre «sexe. Ainsi se trouve vraie une sentence latine qui «veut dire en français, l'usage est le tyran des langues. « J'ajoute seulemeñt que cette éducation doit se diriger «suivant la nature et l'avancement de la marché de « l'esprit ét de la raison. | « C'est pourquoi, conformément à la manière dont « un enfant apprend le francais , M. Péréire me trou- « vant âgé de treize ans presque accomplis, s’est attaché « d’abord àme donner l'intelligence des mots d’un usage «journalier, et des phrases fort communes, telles que

« sont par exemple : Ouvrez la fenêtre, fermez la fenétre; «ouvrez la porte, fermez la porte; allumez le feu, cou- « prez le feu ; apportez la büche, dressez la table, donnez- «moi du pain, etc. Me voyant suffisamment au fait des « dialogues d’un usage journalier, il a évité de faire les «gesticulations devant moi, en même temps qu'il me «parlait par les doigts de l'alphabet manuel à l'espa- «gnole, qu'il avait augmenté et perfectionné ; c'était « pour me mieux accoutumer au langage, me faire perdre « efficacement l'habitude de causer par signes à ma ma- «nière; pour me mieux exercer à entendre les phrases « familières, me faire tenir prêt à exécuter toutes choses, « conformément au sens que présentait à mon esprit le « langage dont on s'est servi pour exprimer ce qu’on « voulait me commander; à répondre tout seul aux ques- «tions aisées et difficiles; à produire de moi-même les « pensées; il m'a obligé de lui raconter ce qui s'était passé «journellement, à lui rapporter ce qui s'était dit, à « causer, à converser, à raisonner, à disputer avec lui «ou ayec d’autres, sur toutes choses d'un usage habi- « tuel qui nous venaient dans l'esprit ; à écrire des lettres

«de ma facon à quelques personnes de ma connaissance; «à répondre aux lettres que l’on m'écrivait, etc. Par ce

«moyen, je suis parvenu à connaître d'une manière

= Le)

sensible et habituelle la valeur des pronoms ,.conju- :

gaisons , adverbes, prépositions, conjonctions, etc., « dont M. Péreire m'a ensuite donné bon nombre d'exem- « ples frappans, sur le modèle desquels il m'a obligéide « produire d’autres de ma façon. Me trouvant suffisam- « ment avancé dans l'intelligence de cette sorte de lan- « gage d'un usage habituel, au bout de six mois, M. Pé-

« réire m'a enseigné en second lieu à conjuguer les ver- « bes, puis à décliner les noms, et enfin à construire des «phrases et à, exprimer grammaticalement, et d’une « facon et d’une autre, tout ce qu'il fallait dire, ravon- «ter;,.etc. Vers le septième mois de mon instruction, «mon oncle Lesparat, depuis avocat au Parlement, « s'étant chargé, par un effet de sa bonne volonté, de « m'instruire de la religion, les dimanches et fêtes, s'est

ES

«attaché principalement à m'expliquer de facon à me «rendre intelligibles, mais sans gesticulations et sans

estampes , les catéchismes de Paris, de Montpellier, et « de M. l'abbé Fleury. Pour cet effet, comme il n’a que

«sept ans de plus que moi, il s’est mis à raisonner avec « M. Péreire et avec feu R. P. Vanin, Père de la Doc- «trine chrétienne de Saint-Julien des Ménétriers de « Paris, touchant la manière de me catéchiser et de m'ex- « pliquer le langage consacré à la religion; 1! m'a fait « réciter par cœur les réponses des catéchismes, corres- « pondantes aux questions qu'il me faisait par les signes « dé l’alphabet manuel, après m'avoir défini et expliqué «exactement chaque terme, chaque phrase en français, « d'un usage habituel; il m'a enseigné, d’une façon par- «ticulière, à exprimer un même fonds d'idées de mille ma- «nières différentes, par exemple cette phrase : vivre chré- «tiennement, s'exprime diversement, ivre en pratiquant « le bienrque l'Église chrétienne nous ordonne, et en évitant «le mal qu’elle nous défend ; vivre de telle manière que le «chrétien attire sur lux la grâce de Dieu; vivre selon les «règles de la doctrine chrétienne; vivre conformément à « l'esprit de la religion chrétienne; vivre suivant les prin- « cipes de l'Évangile , etc. Le but de mon oncle était

«de me pousser avant dans l'intelligence des facons de « parler figurées et sublimes que l’usage consacre à la PA religion, de m'en faire sentir les raisons et lapplica- «tion comme il faut; il a porté son attention à tirer «des exemples assez sensibles de ce qui se passe à «chaque instant dans l'esprit, pour me faire compren- «dre les idées intellectuelles, exprimées en mots et en « phrases : par exemple, pour exprimer ce mot Justice, « parce que j'avais vu supplicier des criminels, on m'a « fait remarquer que, si on ne conduisait à la mort un « ASSASSIN qui avait tué un homme, il aurait:tué tous «les hommes; c’est pourquoi on le conduisait à la mort; «on lui a ôté le pouvoir de faire du mal à personne, «et pour rendre tout le monde bon : la justice, a-t-on «ajouté, était cette faculté de punir les méchans, de « récompenser les bons, d'empêcher tout le monde de « faire du mal, et de le porter à faire du bien. Les cir- «constances dans lesquelles j'étais placé quand on m'a «parlé de la justice, ont achevé de me faire bien saisir « l'idée du mot Justice. Mon oncle m'a expliqué, tout «au long, et par des exemples et comparaisons, bien « des choses difficiles à comprendre, etc. Pour s'assurer « de mon intelligence du langage , il m'a obligé de lui «expliquer les lecons en d’autres termes ; il m'a excité « à lui faire bien hardiment des questions à mon tour; «il m'a fait faire, avec lui et avec des personnes. de « notre connaissance, des réflexions, méditations, con- «férences sur la religion; il a pris plaisir à disputer « avec moi. M. Péreire et mon oncle se sont amusés à «me mener voir des expériences de physique, des ca- « binets de curiosités, etc.; rendre visite dans différentes

« maisons, et promener à la campagne : leur principale «vue a été.de m’accoutumer à répondre juste aux ques- «tions de la compagnie, à entendre le français ordi- «naire, et de me faire connaitre, d'une facon sensible, « l'usage du monde. J'ai profité bien fréquemment de «mes loisirs pour aller tout seul dans les maisons où «Je savais que l'on s'’amusait, par amitié, à causer, à «converser avec moi, à m'entretenir, à m'instruire de « toutes choses d’un usage habituel; de manière que j'ai « appris la signification de beaucoup de termes que ne «me montraient ni M. Péreire, ni mon oncle, et le « sens de bien des phrases dont ils ne $e servirent pas : « Jai reconnu depuis que c'était là le principal but de « M. Péreire et de mon oncle, qui voulaient me rendre «intelligible le langage par le seul usage qu'ils recon- «naïssaient pour un excellent maître, et me faire sentir « la force des termes relativement aux impressions, aux « circonstances et aux personnes. Dans les compagnies, « j'ai commencé à prendre l'idée des façons de parler « figurément, de l'élégance des termes, de la délicatesse « des expressions, des ornemens du discours, etc. Depuis «que j'ai quitté M. Péreire et mon oncle, j'ai perfec- « tionné cette idée par la lecture assidue des ouvrages «d'un style sublime et relevé. En dernier heu, me «trouvant suffisamment avancé dans la connaissance «de. la grammaire, de la doctrine chrétienne et de la « Bible, vers la quatrième année de mon instruction, « M. le duc de Chaulnes, mon parrain et mon protec- «teur, qui, pendant les trois premières années de mon «instruction, m'avait déjà fait subir des examens sur

«mes connaissances, et avait déjà pris plaisir de me

« donner des instructions, m'a fait l'honneur de me « «commander de composer des ouvrages suivis ‘de ma « facon ; alors M. Péreire et mon oncle m'ont fait com- « poser des cahiers sur des matières qu'ils avaient choi- « sies pour me donner à traiter; ils m'ont fait remarquer «des fautes de français ét quelques erreurs dans ces «cahiers, et me les ont fait corriger. C’est de cette « manière que, grâces au Créateur des esprits de tous «les hommes, je suis parvenu à entendre aisément le «français, et à m'énoncer avec facilité en écrivant. Sur « la fin de la cinquième année de mon instruction, j'ai « quitté et M. Péreire et mon oncle; depuis, je m'amuse « à lire toutes sortes d’ ouvrages, et” YEN et manu- « scrits Qui me tombent entre les mains, pour me rendre «familier le français difficile que chez M. Péreire j J avais « de la peine à bien entendre; et À causer avec tout le «monde, pour tächer d'acauééte et de saisir l'intelli- « gence des différentes espèces de langage français, et de « déchiffrer les différentes manières d'écrire ce langage «contre les règles de l'orthographe.

« Par ce récit de l’histoire de nos progrès dans étude

« de la langue française, il me semble que je puis dire «sans crainte dè me tromper beaucoup, que c'était «comme par l'usage qu'aidé des premiers principes j'ai «appris le français, et que mon instruction ne parait « pas machinale. On s'est servi, et on se sert encore, de “ trois moyens pour me répéter continuellement le fran- « çais : 1°. par écrit; 2°. par les doigis de l'alphabet manuel à l'espagnole; 3°. et par les signes de l'alphabet manuel ordinaire. Je ne dis, aidé des premiers prin- « cipes, que parce que M. Lucas l'aîné, entrepreneur

« des bâtimens du Roi, pour les ouvrages de plomberie; «ayant été envoyé de Paris à Ganges, petite ville du « Bas - Languedoc, située à sept lieues de Montpellier, « pour y faire bâtir une caserne, en 1746, 1l m’y a trouvé

« déjà arrivé de Paris deux ans avant lui. Quelque temps «après, sachant que j'étais âgé de huit ans et demi, il «a bien voulu profiter de ses loisirs pour entreprendre

«mon instruction; il a commencé par m'enseigner à

écrire et me montrer les signes de l'alphabet manuel ordinaire, pour pouvoir me faire lire devant lui des

« ouvrages; ensuite il m'a donné l'intelligence de nombre

Le)

de mots d’un usage journalier, et les noms des amis et

des lieux. Je ne dis des amis, que parce qu’à Ganges «J'étais toujours seul et sans parens. Il ma appris à « compter, calculer et à dater du lieu, et du quantième « de.la semaine, du mois et de l’année. Mais la construc- « tion de la caserne étant achevée au printemps de 1549, «il m'a quitté pour revenir à Paris, laissant mon in- « struction imparfaite. Pendant ces commencemens, j'ai « fait des æbservations sur des personnes connues et in- «connues, pour voir si elles entendaient de la même « manière des mots que je leur écrivais, et dont je connais- « sais la signification; je les ai priées de m'écrire d’au- « tres noms des choses que je leur montrais. J'ai rapporté « ces noms , que je retenais bien, ma mémoire étant na- « turellement heureuse, aux personnes avec qui je pre- « nais mes repas.. J'ai été fort étonné de trouver qu'elles «me montraient les choses désignées par ces noms; j'ai « bien vu que tout le monde était très parfaitement d’ac- « cord pour entendre les mots, et peu més signes ordi- «+ naires. Je me suis mis donc à remarquer les effets de

«la conversation de vive voix, de la lecture, de l’écri- « ture, etc.; et j'ai cru entrevoir l'impossibilité où j'étais « d’être aussi instruit qu'aucun enfant de mon âgé, non- «obstant le résultat des observations que j'avais: faites «sur les écoles des diocèses de Montpellier et d’Allais, « où je moccupais toute la journée à copier habituelle- «ment des-sections du Nouveau Testament et d’autres « livres, sans en avoir acquis l'intelligence, soit pendant «que M. Lucas:était à Ganges, soit depuis son retour à « Paris; observations qui m'ont fait comprendre. les « peines du maître et les difficultés de l’écolier ; obser- «vations qui m'ont fait concevoir qu'il n’y avait: rien « d’aisé dans l'étude pour les commencçans, qu'il suffisait « d'avoir une bonne mémoire pour retenir les choses «difficiles dont l'usage assidu , le temps et la contem- « plation du spectacle de la nature perfectionnaient peu « à peu l'intelligence, et qu'enfin il fallait avoir de la « patience et de la constance pour souffrir les peines: et « difficultés de l'étude. Je retenais déjà par cœur nombre « de sections: du seul Nouveau Testament.;:et je m’amu- « sais déjà à faire des observations naturelles, physiques, « économiques ,ietc.: Environ cinq mois après le retour « de M. Lucas à Paris, j'ai été obligé de fixer mon séjour «ordinaire au:milieu des montagnes des Cévennes, d’où, « par ordre de M. le duc: de Chaulnes, je suis sorti vers « la fin du mois de septembre 1750, pour revenir à Paris. « Ce seigneur m'a mis sous la conduite de M:Péreire, «environvingt:jours après mon arrivée à Versailles, «lieu de ma naissance. D'abord chez M. Péreire, à « Paris, je l'ai vu parler parles signes de son alphabet «manuel, à M. d'Azy d'Étavigny, son ‘premier élève ,

« et tous deux m'ont fort exalté l'utilité de la connais- « sance de la langue, dont M. Péreire allait me donner « l'intelligence, et m'ont prouvé les inconvéniens de « mes signes ordinaires, pour m'encourager à étudier. « Je-me suis porté de mon gré à recevoir les instruc- «tions, après avoir appris que M. d'Azy d'Étavigny, «mon camarade, était sourd-muet de naissance comme «moi ; enfin, à force de surmonter avec beaucoup de « patience et de constance les peines et difficultés de « l'étude qui m'avait fait d'abord trembler , d'entendre «et de répéter le français, et de connaître les idées in- « tellectuelles, abstraites et générales, désignées par les «mots, phrases et facons de parler, j'ai renoncé à l’idée «que j'avais de l'impossibilité de rendre les sourds- « muets de naissance anssi savans, aussi instruits, aussi « capables de raisonner, de réfléchir comme il faut, que « les autres; idée confirmée par l'exemple et par l’aveu « de mon camarade, qui avait de la peine à se rappeler « des mots, à s'expliquer, et à entendre les autres et les « ouvrages. Je veux dire que cet usage, par lequel je «saisis l'entière intelligence du langage et des matières, « n’est autre chose qu'une répétition continuelle et per- « manente des mêmes mots, des mêmes phrases, des « mêmes facons de parler, appliqués en toutes sortes de « facons, d'occasions, de rencontres. Il est un sage « maître qui sait prudemment faire choix de ce qui nous « est utile, et qui peut faire passer adroitement une in- « finité de fois devant nos yeux les mots les plus néces- « saires , sans nous importuner beaucoup des plus rares, « lesquels néanmoins il nous apprend peu à peu et sans «peine, ou par le sens des choses, où par la liaison

« qu'ils ont avec ceux doni nous avons déjà la connais- « sance. Chez les sourds-muets de naïssance instruits de « la langue , l'usage est encore à leur égard un excellent « peintre de pensée ; en effet, les yeux, que l'on appelle « à bon droit le miroir de l’âäme, communiquent au sourd- «muet, à l'aspect d’un tableau, la pensée complète de « la personne qui l'a mise au jour, ou par écrit, ou par

alphabet manuel, ou par signes, etc.; telle à peu près « que son âme l’a conçue elle-même, en réunissant toutes « les parties dans un seul point indivisible, malgré son « étendue, et avec tant de rapidité, qu'à peine s'aper- « coit-on “à la nées des sens, et qu'il semble que «sans leur secours nicelui de pe cette pensée passe « de celui qui l'a concue à celui qui la reçoit. . ...,4 .

« Mais je vous observe que les sourds - muets prennent «autant de goût et de plaisir pour la connaissance des «lettres de l'écriture, de leurs signes, des mots, des « phrases et du Hp et pour la lecture des ouvrages, « que les autres pour les sons de la prononciation et pour « les conversations de vive voix; d'où vient que l'instruc- « tion que l’on donne aux sourds-muets est pour eux une «espèce de divertissement, approchant de la nature de « celui que les enfans ordinaires éprouvent quand ils en- « tendent dire à chaque instant : cette instruction étant «un supplice pour les autres, et bien métaphysique, « bien difficile et bien pénible pour le maitre. Cette sorte « de divertissement disposant naturellement le sourd- « muet à souffrir, en la manière qu’il-faut , les peines et « difficultés de l'étude qu’il sent pouvoir surmonter avec

« le temps; en effet cette instruction demande égale- « ment de la part et du maître et de l'élève beaucoup de « patience, de constance, d'intelligence, de circonspec- «tion et de sagacité à deviner ce qui se passe dans l’es- « prit de l’un et de l'autre; elle est plus ou moins par- « faite suivant l'habileté du maître dans la manière d’ex- « pliquer et dans l’art d'inculquer ‘dans l'esprit de son «élève la force du langage, relativement aux impres- « sions, circonstances et personnes, suivant le degré et « la mesure de la mémoire et de l'intelligence du sujet, «et enfin suivant la nature de son assiduité à surmonter « les difficultés que présentent le génie de la langue et « l'esprit des matières, à entendre, à lire, à parler, à « écrire et à répéter le langage. . . . f « Pour être en état de prononcer avec justesse sur « l'instruction des sourds-muets et sur celle des autres, «1l faut remarquer que, pour concevoir, surtout lors- «qu'il s'agit de ce qui est intellectuel, abstrait et gé- «néral, les plus âgés ont plusieurs avantages sur ceux « qui le sont moins, mais que les enfans de l’âge de «six ans et même avant, commencent à comprendre «nombre de petites choses qui suffisent au maître, à « l'égard de ses jeunes élèves sourds-mueéts, pour donner «de l'exercice convenable à la langue d'eux tous, à leur « mémoire et à leur entendement, et pour les amener s«insensiblement à des connaissances plus considérables, «et cela, avec d'autant plus de facilité, que leur ayant «rendu comme naturel l’usage de la parole, de l'écri- «ture et de l'alphabet manuel, 1ls s'expliqueront avec « une aisance que les grands ne sauraient acquérir que «par une pratique beaucoup plus longue. Il y a une

h22 | DE: L'ÉDUCATION

«très grande différence, (laquelle.est beaucoup plus « considérable chez les sourds-muets que dans les autres « hommes) entre savoir prononcer, lire et écrire; cela « échappe ordinairement aux personnes qui n'y font point « d'attention, où qui n'ont appris d'autre langue que « celle de je pays : si on y réfléchit comme il faut, “on verra qu'à l'exception des. distinctions qui signi- « fient des choses visibles, presque tous les’ mots d’un « dictionnaire sont très difficiles à expliquer aux sourds- «muets ; et, pour l'ordinaire, sur les choses purement «intellectuelles, abstraites et générales , on ne. leur « donne que des idées confuses et imparfaites. Par tout « ce que je viens de dire de la nature de l'instruction «des sourds-muets, vous. sentirez que, généralement « parlant, pour l'entière intelligence et du langage et « des matières,-elle est on. ne peut concevoir plus. dif- « ficile et plus pénible que l'éducation ordinaire de la « jeunesse et que l'étude des langues. Mais s’il s ‘agit de « donner, par forme de récréation, à un sourd - muet, « l'intelligence de nombre de mots et de phrases d’un « usage habituel, et. de les lui répéter assidûment, il «y a un tel plaisir de le faire, que l’on ne ressentira « guère des peines attachées à l'instruction ordinaire. . « L'habitude a une force incroyable de faire perdre de «vue la manière dont on apprend à. parler, à lire, à « écrire, à penser, à raisonner, à réfléchir. Si on saisit « bien ces raisons , on comprendra neitement.que les «enfans ordinaires apprennent une infinité de choses, «et les pratiquent dans la suite de la vie, de façon qu'ils «ne peuvent expliquer comment ils les ont apprises : la < parole elle-même en est un exemple sensible. Tout

« le-monde: apprend ‘à-parlér , ‘tout, le monde parle;; « cependant presque tout le monde ignore non: seu- «lement la valeur des sons de la prononciation :et: {a «mécanique: des organes de la parole, mais l’art même « d’arranger. comme il faut les différentes parties ‘du «discours : combien verrait:on de savans embarrassés «äsrépondre:comment ils ont acquis l'intelligence des «élémens de ces mêmes sciences dans: lesquelles: îls «excellent, et à les enseigner à d'autres ? Ne trouverait- «on pas des maitres attribuer le succès de leur méthode «aux dispositions de leurs disciples;'et des élèves attri- « buer l'occasion de l’heureuse situation de leur esprit à « la:méthode, aux talenset à l'exemple de leurs maîtres; «cependant, ni les uns ni les autres, malgré leur:meil- « leure volonté ;:ne peuvent pas satisfaire bien exacte- « ment aux questions que l’on leur ferait, pour les:obli- «ger de donner les facilités nécessaires pour réussir à einstruire solidement, tant ils n’ont pas la pratique des «sujets; communément ils ne disent mot de la mémoire, « de l'intelligence , :de: la sagacité à deviner ce qui se « passe à chaque instant dans l'esprit, de, l'usage, du « temps'et de la’ contemplation du spectacle dela na- «tureu Si on pèse bien ces réflexions, on sentira que, «pour instrûire superficiellement ‘un sourd -muet, il « suffit, 1°, de lui donner l'intelligence des noms des «choses visibles ‘et'd'un usage habituel, tels que sont «les alimens, les habillemens: ordinaires, les parties, «meubles et immeubles d’une maison: etc.; 2°. des «courtes phrases; 5°. d'exprimer: continuellement au « sujet les actions passées” sous ses yeux ; 4. de lui «expliquer les dialogues d’un usage journalier; 5°. le

«reste de l'instruction n'est pas aisé à pratiquer, et «coûte trop de contention d'esprit; je veux dire, par « ce reste de l'instruction, la manière d'enseigner à com- « prendre, comme il faut, la valeur des mots contenus « dans toutes les parties du discours, à s'en servir à «propos, à composer conformément aux règles gram- « maticales et au génie particulier de la langue, à saisir « l'intelligence des matières, et à exprimer, de mille ma- « mères différentes, un même fonds d'idées, de pensées, de «réflexions, de raisonnemens. Je vous apprends, Made- « moiselle, que l'explication exacte et nette des termes «intellectuels, abstraits et généraux, est une des parties « de linstruction les plus difficiles, et capable de rebuter «et le maître et l'élève : elle oblige le maître à chercher, « dans ce qui se passé journellement en ce monde, les « moyens de faire parvenir son élève à l'intélligénes des «idées intellectuelles, abstraites et générales : par là « vous concevez qu'il y a, dans les objets sensibles et « dans l'histoire, les signes primordiaux qui servent en « quelque facon d'échelle pour monter aux idées intel- « lectuelles, abstraites et générales. Malgré ce que je « viens de dire de la nature de l'instruction des sourds- «muets, presque tout le monde ne peut pas concevoir « la grandeur des peines qu’ils rencontrent dans l'étude « de la langue : il y à une différence admirable entre Ja «manière dont un sourd-muet non instruit du lan- “gage apprend la langue du pays , et la façon dont un «autre déjà instruit du langage maternel étudie une « langue étrangère telle qu’elle soit; je sens d'autant « cette différence extrêmement considérable, que j'ai + quelques connaissances du latin, de l'italien, de l'hé-

« breu, etc., langues que j'ai apprises par moi-même et « sans le secours de qui que ce soit, durant les heures «de més récréations. Quant à la méthode d'enseigner « par gesticulations et autres signes la langue et la re- « ligion , j'ai à vous dire, Mademoiselle, que le R. P. Va- «nin Ma enseigné, par signes et par estampes, l'his- «1oire sainte et la doctrine chrétienne, et m'a expliqué, « de cette façon, des mots et des phrases qui se trou- « valent au bas des estampes. J'ai cru que Dieu le Père « était un vénérable vieillard résidant au ciel; que le « Saint-Esprit était une colombe environnée de lumière; « que leDiable était un monstre hideux, demeurant au «fond de la terre, etc. Ainsi, j'ai eu des idées sensibles, « matérielles, machinales sur la religion; mais, depuis «que Je lai quitté, M. Péreire me trouvant avancé dans « l'intelligence du langage d’un usage habituel, s'est «abstenu de ces sortes de signes ; de manière qu’il m'a «mis dans l’heureuse nécessité d'apporter une exacte at- «tention à la signification des noms, des verbes et des par- «ticipes ; à la valeur des particules ; au sens des phrases «et-à la force de l'arrangement des phrases : il m’a obligé « de m'expliquer en français, sans signes de ma façon, « me disant qu'il avait la facilité de comprendre tout ce « que je voulais lui dire sans ces signes. Après quoi, «me trouvant assez fort dans l'intelligence ordinaire, « MM. Péreiré frères et mon oncle m'ont parlé’, ou «simplement , ou avec gestes, par le secours des signes «de lalphabet manuel, selon qu'ils voulaient se faire «mieux entendre de moi, à l'imitation de la facon dont «on parle à l'aide des sons de la prononciation ; de « plus, eux et autres personnes affectionnées pour l'avan-

Page 1