CHAPITRE V
Continuaiion du précédent. — Ernaud; l'abbé Deschamps. |
Qurrqurs années apres que l’Académie des Sciences
eut donné son approbation aux résultats obtenus :
par l'abbé Péreire, cette compagnie fut appelée. à porter un jugement sur un autre essai du même genre, tenté par Ernaud. Ernaud se présenta aussi devant elle avec un de ses élèves et avec un mémoire; mais le mémoire de celui-ci faisait du moins connaître la marche qu’il avait suivie, et en rendait un compte raisonné. (x)
Ernaud s'était attaché à étudier la constitution et le jeu des organes de la voix et de l’audition : il, n’admettait guère qu'une surdité relative; il assurait n'avoir rencontré presque aucun exemple de surdité absolue. IL s'était, à ce qu’il paraît, beaucoup,occupé des moyens de réveiller le sens de l’ouie, ou d'y suppléer; il annonçait avoir réussi à développer ce sens, par un exercice bien gradué,
chez des sujets qui n’en étaient, pas entierement
(1) Voyez les Mémoires des Savans étrangers, offerts à l'Académie des Sciences , tome V, page 233; année 1768.
A3 | DE L'ÉDUCATION privés. Toutefois, il avait reconnu que la plupart des cas de surditérelative ne se prêtent point à cette espêce de cure; il avait reconnu l’inefficacité ou l’insuffisance des diverses tentatives faites pour remplacer ou ranimer les sensations de l’ouie par des procédés artificiels, tels que l'emploi d’un cornet, par exemple, dirigé soit vers l'oreille, soit dans la bouche, pour les accidens les plus ordinaires de surdité. Dans l'impossibilité de ranimer Paudition, Ernaud s'était emparé du moins des procédés qui lui offraient les rapports les plus prochains et l’analogie la plus marquée avec l'exercice de la parole. Il avait donc essentiellement adopté FHRRUR EN mécanique-et l’art de lire sur les lévres.
Cependant, en s’attachant de préférence à ce procédé , ainsi que Wallis et Amman; en faisant de ce procédé le fondement de l'art, il ne repoussa et ne négligea point les autres. Il s’aidait des signes pour les explications nécessaires à l'intelligence de la langue, et même pour l’enseignement de la grammaire , spécialement pour les pronoms. Il blämait ouvertement l’alphabet manuel; mais il convenait en même temps qu'il en faisait usage. 11 faisait lire et écrire son élève; il s’aidait aussi du bureau typographique pour multiplier ce dernier genre d'exercices.
Du reste, nous ne décoetess rien de particulier dans la marche qu "Érnaud avait suivie, du moins d'après le compte qu'il ensa rendu, si ce n’est
DES SOURDS<MUETS. — PART. II, CHAP, V. 433 peut — être l'attention qu'il avait de n’exercer d’abord son élève que sur des monosyllabes, attention qui n’a pas un grand mérite de découverte, mais qui cependant est RHEULSSe trop négligée.
Un mérite plus réel et plus important qu’on pourrait reconnaître dans Ernaud, c’est de s’être occupé de lä partie philosophique de Part. Il avait soin de faire rendre compte, par écrit, à son élève, de ce qu’il avait fait, de ce qu'il avait vu; ce qui ést certainement, non seulement l’un des | moyens les plus utiles pour exercer l’élève, mais aussi l’uñe des épreuves les plus certaines pour s’assurer qu'il entend bien le sens des mots. Dans l'explication des valeurs de la langue, il procédait en suivant l’ordre de la génération des idées, s’élevant des notions sensibles aux notions abstraites, et prenant Locke pour guide. Nous regrettons de n'avoir, sur cet enseignement, que cette indication généralé, telle qu’il nous la donnée; il eût été curieux de savoir, en détail, comment il exécutait, dans la pratique, une méthode dont le principe est fort lumineux, mais dont l'application, jusqu’à ce jour, est demeurée encore si incertaine ou si incomplète.
Nous n’avons d’ailleurs aucun document authentique sur les succès obtenus par cet instituteur. L'élève qu’il présenta à l’Académie ne semblait pas fort avancé.
Ernaud reçut les encouragemens de cette compagnie. Mais Péreire ne lui fut pas aussi favorable. Dans des observations qui suivirent de près le mémoire d'Ernaud, Péreire critiqua avec assez d'amertume, déprécia avec assez de dédain, les vues et les opérations de son rival. Il lui contesta vivement les droits et le titre d’inventeur, en les réclamant pour lui-même; il sembla vouloir accuser Ernaud de n'être que son copiste : à l'en croire, le jeune Solier, sourd-muet, était demeuré deux ans entre les mains d’'Ernaud sans faire aucun progrès, et ne commença à acquérir quelque instruction qu’en passant auprès de lui-même Péreire: Il était, au reste, difficile à Péreire de prouver le prétendu plagiat, lorsqu'il se refusait à faire connaitre ses procédés et, à les laisser ainsi comparer. Mais nous en savons assez pour voir qu'Ernaud et Péreire suivaient réellement une marche différente, l’un accordant à l'alphabet labial la prééminence que l’autre attribuait à la dactylologie. ; ; L'abbé Deschamps publia, l’année suivante, en 1779, son Cours élémentaire d’Éducation des - Sourds-Muets (1). Qu'on nous permette de rendre ici un juste hommage à la mémoire d’un homme de bien qui vécut presque ignoré, et dont le nom
(1) À Paris, chez De Bure, 1 vol. in-12.
DES SOURDS-MUETS. — PART. 11, CHAP. V. 435 a presque été condamné à un injuste oubli (r). L'abbé Deschamps dévoua à l’éducation des sourdsmuets sa fortune et sa vie entière : ce fut surtout à ces derniers et aux enfans du peuple qu’il con-
(1) « Qui, maintenant, se souviendrait d’un Péreire, d’un « Ernaud, d’un Deschamps », dit M. l'abbé Jamet ( premier Mémoire sur l’Znstruction des Sourds- Muets, page 18), « s’il « n'avait jeté les yeux sur les persécutions qu'ils suscitèrent «à M. l'abbé del'Épée?» |
Nous devons relever l’inexactitude, disons mieux, l’injustice qui a échappé involontairement, sans doute, au respeetable recteur de Caen, en tracant ces lignes. Péreire avait précédé l’abbé de l’Épée; il conserva la méthode qui lui était propre, mais ne suscita aucune persécution à l’abbé de l’Épée, quoiqu'il y ait eu entre eux une rivalité naturelle, et quélques controverses dans lesquelles Péreire n’a rien publié. Ernaud n’en a engagé aucune avec l’abbé de l’Épée, et, loin de l’avoir combattu, n’a fait aucune mention de la méthode de ce célèbre instituteur. L’abbé Deschamps est tout aussi innocent du tort qu’on lui reproche; il n’a pas partagé les vues de l'abbé de l’Épée; mais il n’a jamais manqué, visà-vis de l’instituteur de Paris, aux égards qui doivent subsister entre deux bienfaiteurs de l'humanité. Il y a plus : il n’a parlé de l'abbé de l'Épée qu’avec l'expression de la vénération la plus profonde. ( Voyez le Cours élémentaire d’Éducation des Sourds-Muets, pages 37, 38.)
Nous nous demandons où l’on pourrait trouver la moindre preuve de ces persécutions prétendues: Fallait-il adopter sans réserve le système des signes méthodiques au moment de sa naissance , et lorsqu'il était si imparfait encore?
Si le nom de l’abbé Deschamps a besoin, pour se con-
server, d’être lié à celui de l’abbé de l’Épée, c’est assuré-
sacrà ses soins; il unissait les bienfaits de la charité à ceux de l'instruction. On tenta, mais sans succès, de le réunir à l'abbé de l’Épée : il ne consentit point à adopter une méthode qu’il n’approuvait pas, et à abandonner celle qu’il jugeait préférable. Il avait à Orléans un établissement privé, dans lequel il recevait des élèves pensionnaires, et dans lequel il admettait aussi gratuitement des indigens, Nous n’avons pu recueillir aucun détail sur les résultats qu’il avait pu obtenir des soins donnés à ses élèves. Nous voyons seulement que la Société Royale de Médecine, én donnant son approbation à l'ouvrage, avait cru pouvoir déclarer que des travaux si utiles, déja couronnés par le succès, méritaient la reconnaissance des hommes et l'éloge des savans (1). L’abbé
ment une injustice de l’opinion ; car le chapelain d'Orléans a des titres personnels parfaitement établis à notre reconnaissance. |
Toutefois , la méthode de l’abbé Deschamps n’a pas été ensevelie dans l’oubli, comme le suppose M. l’abbé Jamet.\ Les étrangers, du moins, lui ont rendu le témoignage qui lui est dù : ils ont cité ses travaux; ils en ont apprécié le mérite. Désormais, sans doute, son souvenir se conservera dans sa pâtrie.
(x) Le rapport sur lequel ces conclusions furent adoptées, est signé de M. Coquereau , et du célèbre et respectable docteur Hallé, excellent juge, dont l’enseignement a été si utile aux sciences médicales , et qui a laissé de si vifs regrets à ses amis. |
Deschamps nous a donné ses procédés avec détail; mais il s’est surtout attaché à en faire l’apologie, et à justifier la préférence qu’il avait accordée à l'alphabet labial, ou à la parole articulée, sur les signes méthodiques. (1)
L’instituteur d'Orléans, après avoir établi la possibilité d’une éducation pour les sourds-muets, après avoir montré qu'on peut suppléer à l’ouie par la vue, comme on supplée à la vue par le toucher, compare la méthode des signes à celle de l'alphabet labial et de la prononciation artificielle. Ces deux méthodes lui paraissent pouvoir chacune atteindre le but et rivaliser entre elles; car il ne s’agit que « d’attacher, à des signes « visibles, le même sens que nous attribuons aux « sons de la parole; or, ces valeurs peuvent être « également transportées, ou dans les figures que «nous retracent les gestes, ou dans celles que «nous lisons sur les lèvres des autres hommes. «Les signes semblent plus naturels; ceux même « d’entre nous qui jouissent de la parole et de «louie sont portés, par une sorte d'inclina- «tion, à se servir de gestes. Ils donnent de
(1) Quoique l'ouvrage de l’abbé Deschamps ait paru après celui de l’abbé de l’'Épée, nous avons cru devoir rappeler les travaux de l’instituteur d'Orléans avant ceux de l'instituteur de Paris, parce que les premiers ne sont que l’application et la continuation des procédés de Wallis et d'Amman.
«la force à l'expression, peignent avec vérité « l'émotion de nos cœurs. Cependant, cette voie «n’est pas suffisante. La signification des gestes « est incertaine et arbitraire : ils sont diffcile-' « ment interprétés par ceux qui ne sont point « exercés à les connaître. La fonction de la pan- « tomime est plutôt d'accompagner la parole, de « la vivifier, de lui servir de commentaire, que «de la suppléer : la langue des signes n’a pas « tellement son fondement dans la nature, qu’elle «m’ait besoin de beaucoup d'art pour acquérir «une certaine étendue. Est-elle propre d’ailleurs «à développer en nous le germe d’une infinité « de vérités qui seraient totalement ignorées , Si « nous étions privés de lusage de louie et par « par conséquent de la parole ? Pouvons- nous,
« avec son secours, peindre la multitude de nos
«pensées, former en nous lentendement, porter « la lumière dans les esprits, adoucir les mœurs, « détruire les préjugés ? (1) » La parole paraît d’ailleurs douée, aux yeux de l’abbé Deschamps, d’un privilége qui dérive de la nature même de
l'homme et de sa destination. « L'homme n’en fut
« point l'artisan; il n’eüt pu linventer; elle est « l'organe le plus naturel de l’homme : c’est donc «à elle que l’instituteur du sourd-muet doit s’at- « tacher principalement; il s’occupera essentielle-
(1) Lettre à M. de S***,, page 13.
DES SOURDS—MUETS. — PART. 11, CHAP. V. 439 «ment à en rendre l'usage à son élève (1). Sans « doute ce système plaît moins d’abord que celui «des signes, entraine après lui une multitude « de difficultés ; on le croirait moins propre à « former le cœur ét l'esprit, moïns facile à saisir. « Cependant il paraît le plus beau, admirable par «sa simplicité, grand par ses effets. L’un et l’autre « système ont leurs inconvéniens; celui des signes « ne devrait point être préféré, n’eût-il que le dés- «agrément de n'être point à la portée de tout le « monde. » (2) eo
L’instituteur d'Orléans ne se dissimule point cependant, qu’en apprenant à lire sur les lèvres des autres, et à imiter la prononciation, son élève ne recouvrera point véritablement la parole ; qu'il n'aura acquis qu’un certain mode d'écriture et de lecture (3); mais il ne s'aperçoit pas qu’il tombe ainsi dans une sorte de contradiction avec luimême.
Préoccupé de la faveur qu’il a accordée à cette espèce de parole artificielle, il suivra les traces d’Amman. Trois différentes opérations lui paraissent essentielles pour réussir à faire connaitre à son éleve les caractères distinctifs des lettres.
(1) Cours élémentaire d Éducation des Sourds-Muets. Xntroduction , p. xxxvij et xl].
(2) Ibid. Partie systématique, page 2,
(3) Zbid., page 29.
A44o DE L'ÉDUCATION
Il commence par lui montrer la même lettre imprimée ou écrite, tant en gros qu’en petit caractére; ensuite il lui apprend la position des organes pour sa formation; alors il la lui fait écrire : enfin, quand l'élève sait à peu près le caractère de la lettre qu’on lui enseigne, et passablement sa prononciation, on la lui fait lire sur les lèvres, en prononçant devant lui posément et avec précision. De la lecture des lettres, on passe à celle des mots, sans entrer encore dans aucune espècé® d'explication pour le sens des paroles, jusqu’à ce que l'élève soit assez formé à la lecture sur les lèvres, comme à l’écriture, pour pouvoir répéter ce qu'on lui fait dire, sans excepter un seul mot, même le plus difficile. (1) ;
Du reste, l'abbé Deschamps avait à peu près suivi, pour enseigner l'articulation mécanique, les procédés tracés par l’abbé de l'Épée, et il le déclare lui-même. (2)
L'expérience avait dû montrer à l’abbé Deschamps combien ces exercices mécaniques devaient peu intéresser ses élèves : pour les disposer à s’y prêter, il cherchait à leur faire concevoir les services qu'il voulait leur rendre, en leur faisant
(1) Éducation des Sourds- Muets. Partie systématique, pages 53 et suiv.
(2) Tbid,, page 84.
croire que les autres hommes se comprennent aussi en lisant réciproquement sur les lèvres. (1) On vient de voir que l’instituteur d'Orléans employait la lecture et l'écriture, simultanément | avec la parole artificielle ; que, dans son plan, ces deux moyens se combinaient entre eux, et s’aidaient continuellement (2). Il avait même recours à des cartes mobiles qui portaient des lettres diverses, pour composer des mots à volonté (3). Il faisait également usage de l'alphabet manuel (4), pour la dictée, pour multiplier et varier les exercices, et pour rappeler à leur mémoire les syllabes qu'il voulait leur faire exécuter. Il allait plus loin encore, et il enseignait à ses élèves à lire par le tact des lettres en relief, par celui des lèvres et par le mouvement des doigts dans la paume de la main, afin de pouvoir s’entretenir et s'exercer encore même pendant l’obscurité de la nuit. (b) Aidé de tout ce concours de procédés, il ne négligeait point cependant l'emploi des signes mimiques. S'il avait refusé aux signes le droit d’être le moyen exclusif ou essentiel de l'éducation , il trou-
(1) Éducation des Sourds = Muets. Partie systématique ; page 82. |
(2) Zbid., page 157.
(3) Ibid., page 54.
(4) 1bid., pages 55, 119, 146, 148.
(b) Jbid., page 159.
. 442 DE L'ÉDUCATION vait en eux une précieuse utilité, comme moyen auxiliaire. Mais il réservait principalement: leur emploi pour la seconde période de leur instruction. (1) | ( En effet, l’instituteur d'Orléans avait trop de sens, et prenait un intérêt trop profond au dévéloppement moral et intellectuel de ses- élèves, pour considérer autrement que Comme une simple préparation , l’art qui consiste à faire lire et prononcer les caractères dont sont formés les mots de la langue. Cétait l'éducation du sourd-muet que ce bon ecclésiastique avait entreprise; il sentait toute l'étendue, toute la dignité de cette mission. Si donc, pendant la première période de son enseignement , uniquement occupé de procurer à son élève des instrumens matériels pour remplacer la parole, il s'était interdit toute éspèce d'explication sur le sens des mots, il .réservait une seconde période pour faire fructifier son premier ouvrage, en donnant à son éleve les interprétations propres à éclairer lintelligence. Il se proposait de faire suivre à l’élève sourd-muet la même route que fait l'enfant ordinaire pour apprendre les valeurs de sa langue maternelle; il se flattait que, doté de tant de moyens mécaniques de communnication , le sourd-muet pourrait
(1) Lettre a, M. de S***, pages 30 , 65, 69, 125 ,132, etc.
en effet imiter cet exemple (1). « C’est l'habitude, « disait-il, l'usage, explication des mots, qui doi- « vént procurer les lumières nécessaires pour con- « naître le sens des mots » (2). Cependant, il sentait, dans la pratique, que cette marche eût été bien lente pour un élève dont l’éducation commençait si tard, et qui ne pouvait, même avec le secours de tous ses moyens de communication, entretenir un commerce habituel et général avec les autres hommes. Pour accélérer les progrès de l'élève, pour seconder, faciliter les explications, il recourait aux estampes, aux signes mimiques; il admettait même d'autant plus le secours des signes, que les idées appartenant à un ordre plus relevé étaient d’un accès plus difficile. Il imitait les actions qu’il voulait faire comprendre. L’explication qu’il donnait des pronoms, seul exemple de détail qu'il nous ait décrit, a beaucoup d’analogie avec le procédé employé depuis par l’abbé Sicard. II essayait de graduer ces explications de manière à ne puiser d’abord Pobjet de ses leçons que « dans « l’ordre des besoins naturels, à ne leur présenter « qué les noms des choses déjà connues d'eux, ou « à la connaissance desquelles ils pussent être con:- « duits par les précédentes » (3). Cependant, on
(1) Lettre à M. de S***, (2) Éducation des Sourds-Muets, page 2.
(3) Lettre à M. de S***, page xxxj:
doit reconnaitre que, s’il avait adopté un principe aussi sage, il s'était trouvé fort embarrassé pour en faire lapplication. Persuadé que la religion était le premier objet auquel il fallait s'attacher, il avait cru devoir commencer son enseignement par la création du monde, et pouvoir la faire concevoir à son élève par l'écriture et par une estampe. Dieu était sans contredit, à ses yeux, le premier objet qu’il fallait expliquer et faire connaître : le nom de Dieu était le premier qu'il offrait à son élève. C’est de ces sommités qu'il descendait ensuite aux astres, sur la terre, pour arriver enfin aux eaux, aux plantes, aux animaux, et enfin à l’homme (1). Toutefois, il faut croire qu'il ne suivait pas toujours une route aussi ardue. Il avait promis au public'un ouvrage qui devait contenir les principes élémentaires des sciences , pour l'éducation des Sourds-Muets (2), ouvrage qui devait faire suite à celui qu'il a publié, mais qui n'a point vu le jour.
L'abbé Deschamps se plaît généralement à rendre hommage à ceux qui l’ont précédé dans la carrière ; il déclare qu'il avait des obligations essentielles à un homme d’un mérite distingué, qui l'avait éclairé de ses conseils, mais qui ne lui avait pas permis de le nommér. Il a donné la descrip- ——————————————————
(1) Éducation des Sourds-Muets ; pages 03 et suiv.
(2) Tbid., page 121.
DES SOURDS-MUETS. — PART. I, CHAP. V. 445 | tion et le dessin d’un alphabet manuel, dont il était redevable à la même personne (1). On trouve d’ailleurs; dans le petit ouvrage de l’abbé Deschamps, des aperçus de détail souvent ingénieux et utiles, sur la maniere de varier les exercices, d’exercer la mémoire des élèves. On applaudit aux soins qu’il prend de faire écrire ses élèves, d’après eux-mêmes, de les mettre en état de lire, et de leur faire alors achever leur éducation par la lecture de livres choisis. On regrette en même temps qu’il paraisse avoir trop négligé de cultiver l’esprit d'observation, et de les placer pour cet effet en présence du théâtre de la nature.
Le zèle qui animait ce respectable ami de l’humanité n’embrassait pas seulement la classe nombreuse des sourds-muets , il embrassait aussi celle des aveugles-nés. Il est le premier, en France, si nous ne nous trompons, qui ait tracé les linéamens de l’art qui enseigne à ceux-ci la lecture et l'écriture. Du moins est-il à propos de rappeler ce qu'il avait fait ou indiqué sur ce sujet, et. dont on ne paraît pas avoir conservé le souvenir. L'abbé Deschamps compare souvent la situation de l’aveugle-né à celle du sourd-muet; il remarque qu’il s’agit, pour le premier, de remplacer la vue par le tact. Les procédés qu’il a prêtés au second pour communiquer pendant la nuit, se trouvent
(1) Éducation des Sourds-Muets , page 199.
naturellement à l'usage du premier; il compose donc pour celui-ci une sorte de clavier ou des cases de lettres en relief et mobiles, à l’aide desquelles l’aveugle discerne et exécute toute espèce de mots (1). La sollicitude du digne ecclésiastique s'étend même jusqu’à l'éducation des infortunés privés à la fois de la vue et de l’ouie, disgrâce affreuse et dont heureusement il y a bien peu d'exemples ; et il indique comment on peut l'entreprendre à l’aide du tact seul, s’exerçant sur des caractères relevés en bosse. (2)
Le Cours d’'Éducation de Vabbé Deschamps venait à peine de paraitre, lorsqu'il fut critiqué par un censeur, dont l’auteur sans doute aurait pas prévu l'apparition : c'était un sourd-muet, simple ouvrier relieur à Paris (3), dont les observations ne manquent point de sens, dont les récits sont curieux, dont le style est vif, animé et assez correct. Il est vrai que ce sourd-muet avait joui dans son enfance, pendant quelque temps, du sens de l’ouie, que dés-lors il avait reçu quelque instruction ; il est vrai également qu'un ami inconnu avait fait quelques légères corrections à l'ouvrage, particulièrement quant à l'orthographe.
(1) Éducation des Sourds-Muets , pages 163, 174.
(2) Zbid., page 168.
(3) Observations d'un Sourd- Muet, etc.; à Amsterdam et à Paris, 1779, in-8°. | |
.. Le sourd-muet Desloges n'était point l'élève de l’abbé de l'Épée. Il prit cependant la défense de la méthode suivie par cet instituteur, par affection pour un langage qu'il considérait comme sa langue maternelle. Ses Observations ont presque la chaleur d’un plaidoyer. Il reproche à l'articulation mécanique les difficultés qu’elle rencontre pour être enseignée, sa sécheresse; il réclame pour les signes mimiques le titre et les droits d’un langage naturel, la richesse d’une langue capable d’exprimer toutes les idées. Il raconte comment les sourds-muets procèdent entre eux dans l'invention de leurs signes, comment ils généralisent, comment ils se servent des signes du genre et de l’espèce pour nommer les individus , par une sorte de définition. Il distingue trois espèces de signes mimiques, ceux qu'il appelle prémitifs, qui sont communs à tous les hommes et donnés par l’imitation; ceux qu'il nomme réfléchis, qui dérivent d’un signe naturel, qui supposent des opérations de l'esprit plus relevées, comme ceux des idées générales; enfin ceux qu'il appelle analytiques, lesquels, représentant « des idées générales qui «n’ont point, à proprement parler, de signes « naturels, sont ramenés à l'expression du langage « des signes, par le moyen de l'analyse. » (1) :
(1) Observations d’un Sourd-Muet, etc., pages 53 à 55.
Desloges compare l'abbé de l’Épée à un vOya- | geur transplanté tout à coup au milieu d’une na: tion étrangére à laquelle il aurait voulu apprendre sa propre langue. « Il a jugé que lé moyen le plus « sûr pour y parvenir, serait d'apprendre lui-même « la langue du pays. Je le demande, ajoute-t-il, à « M. l'abbé Deschamps : s’il avait le dessein d’ap: . « prendre l'anglais, ou quelque autre langue qu'il «ignore, comment s’y prendrait-il? Commence- «rait-il par prendre une grammaire anglaise dont «il ne comprendrait pas un seul mot? Non, assu- «rément; il choisirait une grammaire anglaise «écrite en français, et, à l’aide de sa lingue ma- «ternelle, il apprendrait aisément la langue qui « lui est inconnue » (1). Il était difficile de mieux saisir et de rendre plus sensible le principe de la méthode de l'abbé de l’'Épée, que ne l’a fait Desloges dans ce passage, où l’on trouve le germe des idées souvent développées ensuite par l’abbé Sicard. | |
L’'instituteur d'Orléans répliquà au sourd-muet de Paris, dans une Lettre à M. de Belle-Isle, où il montra, on doit l'avouer, plus de susceptibilité que de supériorité réelle (2). Il trouva un défenseur dans un autre sourd-muet, dans ce même TN ROLL ERREUR NN MAR
(1) Observations d’un Sourd-Muet, etc., pages 7 et 8.
(2) Lettre à M. de Belle-Isle, etc., pour servir de réponse aux .observations d’un Sourd-Muet, etc. 1770.
Saboureux de Fontenay, élève de Péreire, dont uous avons déjà parlé ; “il en obtint. deux autres encore. dans le traducteur d'Amman , M. le docteur va de Préau,'et dans un ‘avocat au Parlement de Paris, qui paraîtrait être la même personne que celle de laquelle l'abbé Deschamps annonçait avoir reçu d’utiles directions.
Le Journal ré nie DE de Bouillon rendit compte; dans le temps, de la singulière discussion qui s'était élevée.entre l'abbé Deschamps et Desloges; mais sans en porter aucun Jugement (el. Le Mercure de France publia aussi une lettre de Desloges aû secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences (Condorcet (2)
°] DA à \ 4 (x ) Ernie et août àt 1782.
(2) Mercure 54 France du 18 décembre 1779.-On ne lira PERÈE pas sans intérêt le passage ‘suivant d’une lettre de ce sourd-muet aux rédacteurs du Journal encyclopédique de Bouillon : | « Plusieurs personnes, dit-il, paraissent surprises que je «me sois donné l’épithète d’auteur étrange , d’espèce singu- « lière, Elles ignorent qu'il n’y eut jamais d'écrivain dans «une situation pareille à la mienne. Je vous en fais juges, « messieurs : Sourd-muet depuis l’âge de sept ans, aban- « donné à moi- même , et n'ayant recu aucune instruction « depuis cette époque, que e savais seulement lire et un « peu écriré ; venu à Paris à vingt-un ans ; mis en apprentis- « Sage contre le gré et l’avis de mes parens , qui me jugeaient « incapable de rien apprendre ; obligé de chercher de l’ou-
« vrage pour subsister; sans appui, sans protection, Sans
L’abbé Deschamps n’a malheureusement laissé aucun disciple, aucun successeur , et son. institution a cessé avec lui. (1 1). RUES
Les méthodes d’Ernaud-et de J’ abbé Déschainps étaient aussi, en définitive, des systèmes complexes; mais nous ne pouvons y apercevoir que l'application des principes déjà connus et l emploi des procédés inventés-des l'origine. |
Ici donc se termine la première période de Fhistoire de l’art. Avec l'abbé de l'Épée. va ;COrDengar la seconde.
« ressource ; réduit deux’ fois à l'hôpital, faute d'onvräge « forcé de lutter sans cesse’ contre la misère, d'opinion, le « préjugé, les injures, les railleries des plus sanglantes, ide « parens, amis , Voisins , confrères, qui me traitent de bête ; « d’imbécille, de fou qui prétend faire le raisonneur et avoir « plus d'esprit qu'eux , mais qui sera mis quelque jour aux « Petites-Maisons : voilà, messieurs , la! situation de l'étrange «auteur sourd-muet ; voilà les encouragemens les conseils «qu’il a recus. C’est dans ces circonstances , les outils d’une « main, la plume de l’autre, qu’il a composé ces: observa- «tions, etc., etc.» (Journal encyclopédique de Bouillon , février 17980, page 463.) . É-
(1) Un de mes amis a bien voulu se “hide de chercher à recueillir sur l’abbé Deschamps ses manuscrits et les résultats de son institution , les renseignemens qui pouvaient encore se.trouver à Orléans; ses efforts ont été malheureusement stériles. Il‘ n’existe plus personne de sa famille dans cette ville, et on ignore ce que ses papiers sont devenus. On n’a pu même découvrir aucun de ses élèves, qui vive encore,
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