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CHAPITRE VI

L'abbé de l’Épée.

Que que soit le jugement que l’on porte définitivement un jour sur le mérite des procédés imaginés par l'abbé de l’Épée, il est une gloire bien supérieure à celle que pourrait lui assurer le titre d’inventeur, une gloire qui ne lui sera jamais contestée , gloire touchante qui attirera sur son nom de justes bénédictions: c’est celle qui appartient à unebelle action continuée pendant une vie entière. L'abbé de l'Épée n’a pas été seulement l'instituteur des sourds-muets, il en a été véritablement le père. Sa tendre affection, sa vive sollicitude, ne se sont pas bornées aux sourds-muets confiés à ses soins ; Ç elles ont embrassé tous leurs compagnons d’infortune, et dans les régions étrangères et dans l’avenir : l’ardeur de son zele à enfin éveillé, excité l'intérêt général sur cette classe nombreuse d’infortunés considérés jusque-là avec tant d’indifférence; ce zèle s’est communiqué, il a électrisé, il a fait naître une heureuse émulation ; ila répandu au loin ses influences ; il a pénétré jusqu’à l’âme des souverains ; il a déterminé de nombreuses créations. Un dévoüment si actif, si persévérant,

si noble, commande toute notre vénération et notre reconnaissance; le rôle que Pabbé de l'Épée a rempli sous ce rapport suffirait pour lui assigner une place éminente dans l’histoire de. l'art; et s’il n’y figurait pas comme créateur, il y figurerait comme le promoteur dont les efforts ont été certainement les plus féconds en résultats,

On ne peut lire sans une douce émotion, sans un attendrissement continu , les écrits de l'abbé de V'É Épée, écrits si simples ; si natirelss où son ame se peint tout entière. Au milieu même de

l'exposition des préceptes de l'art, mille traits viennent s'adresser à l’âme du Rp ; on y respire je ne sais quel parfum de bonté, où y sent une secrète chaleur de vertu, qui en font. une lecture pleine de charme. Tout en montrant les moyens d’instruire les sourds-muets, € 'est la cause de ces infortunés qu’il plaide sans cesse et. qu 7l recommande. Æ

Veut-on connaître quelle c: cause l’a caddie à se consacrer tout entier à l'éducation des sourdsmuets ? C’est le motif de la charité la plus relevée et la plus pure..« Le P. Vanin avait commencé l'instruction de deux sœurs jumelles sourdes-

« muettes de naissance. Ce respectable ministre « étant mort, ces deux pauvres filles se trouverent « sans aucun secours, personne n'ayant voulu, « pendant un temps assez long, entreprendre de « continuer ou de recommencer cet ouvrage.

« Croyant donc que.ces deux enfans vivraient « et mourraient dans l'ignorance de leur religion « (continue le vénérable instituteur), si je n’essayais « pas de la leur apprendre, je fus touché de com- « passion pour elles,.et je dis qu'on pouvait me « les amener, que j'y ferais tout mon possible. » L'abbé de l’Épée ignorait alors que personne, avant lui, se füt exercé dans ‘la même carrière. (1)

Écoutons- le encore se justifiant contre le reproche qu’on lui adressait de donner trop d’'instruction aux pauvres : “Nous avons, dit-il, parmi « nos enfans , des sourds- muets nobles et riches, « comme il y en a de pauvres et de la lie du peuple. « On voudra bien sans doute que nous donnions « aux premiers toutes les espèces de connaissances « dont ils peuvent être capables. Eh bien, il fau- « dra souffrir, quoi qu'on én dise, qu’au moins , « par concomitance, les autres puissent également « les saisir. Cela est d’autant plus juste, que les « riches ne viennent chez moi que par tolérance : « ce n’est pas à eux que je me suis consacré, c'est « aux pauvres. Sans ces derniers, je n’aurais jamais « entrepris l'éducation des sourds-muets. Les ri- «-ches ont le moyen de chercher et de payer quel- «qu’un pour les instruire. » (2)

(1) Znstitution des Sourds et Muets, édit. de 1776, 1"° Partie, page 8. - | (2) Jbid., page 184.

Avec quel sentiment douloureux il se plaint de l'indifférence qu’on avait, témoignée jusqu'alors pour la destinée des sourds-muets, des préjugés répandus et accrédités contre la possibilité de les instruire, préjugés qui n'appartiennent pas seulement-au vulgaire, mais aux théologiens , aux philosophes! avec quelle chaleur il. les combat (1)! Comme il safflige « de ne rendre à la religion et « À la patrie qu’ un petit-nombre de sujets ». quoi- « qu'il sache-qu'il existé dans le.royaume plusieurs « milliers de ces espèces d’automates! Ils ne sont «tels , dit-il, que parce qu on-ne cultive: pas en « eux le trésor précieux qu'ils possedént, d’une «âme créée à l’image. de Dieu, mais renfermée « dans une obscure prison dont on n’ouvre ni-la « porte ni les fenêtres, pour lui laisser prendre « l'essor et dla dégager de la matière... Voilà ce « qui mé pénètre de la plus vive douleur » (2). Comme sa bienveillance s'étend sur les Rupee muets des autres nations | «C'est uniquement: pour « eux qu'il s’est appris, à lui-même, avecle secours « des méthodes et des dictionnaires, quatre Jan- « gues étrangères; il est même disposé. à apprendre « toute autre langue encore s’il était nécessaire. « Puissent, dit-il, ces différentes nations ouvrir

(1) Znstitution des Sourds et Muets, 1° Partie, chap. I‘; 2° Partie, Lettre 11, à M. l'abbé ***, en 1772, pag. 17 et t 26. (2) Zbid., 2° Partie, Lettre ur, page dg.

DES SOURDS-MUETS. — PART. Il, CHAP. VI. 455

« les yeux sur l'avantage qu'elles retireraient de « l'établissement d’une école pour l’instruction des « sourds-muets de leurs pays! Je leur ai offert, et «je leur offre encore mes services, mais toujours «à condition’ qu’elles n’oublieront-pas que je n’en « attends. (et que je n’en recevrais ) aucune récom- :« pense, de quelque nature qu’elle puisse être » (1). Il appelle auprès de lui, il invite tous'les maîtres qui voudraiènt se former d’après les’ exemples. S'il ouvre des exércices publics, c’est pour attirer la bienveillance sur les infortunés dont il est le père, c’est pour obtenir des imitateurs. S’il éprouve une sorte de complaisance, comme il l'avoue avec la plus aimable naïveté, en voyant paraitre.à ses exercices des souverains, des princes, des'ambassadeurs, des personnes titrées; c’est pour obtenir des protecteurs à ses'chers sourds-muets, c'est pour provoquer la création , dans les pays étrangers, d’établissemens où ils reçoivent les bienfaits de l'éducation (2). Enfin, il aspire sans cesse à avoir des successeurs qui propagent et perpétuent son œuvre.

Ces vœux, d’une âme généreuse, furent en partie accomplis et mêmé-dès son vivant. Un grand nom-

(x) Institution des Sourds et"Muets, 2° Partie, Lettre 111, page Gr.

(2) Zbid., et passim.

bre d’instituteurs se formèrent aupres de lui (r),et portérent dans divers lieux, avec sa méthode, cette noble ardeur dont il était animé : des instituts s ’élevèrent, créés ou protégés par les gouyernemens. En France, peu d'années après sa mort, un roi, si digne d'accueillir tout ce qui était un bienfait pour l’humanité, le bon Louis XVI} fonda l'institution de Paris, et la loi des 21 et 59 juillet 1791, imprima à cette création le caractère d’un monument national. "A RE DE

Cette circonstance marque, dans hiétbire de l’art, une époque de la plus haute impor— tance : car, lorsqu'on considère le nombre considérable de sourds-muets qui existent‘ dans chaque pays, on conçoit combien est restreint le bienfait d’une éducation individuelle, si elle ne peut être donnée que par un instituteur formé expressément pour ce genre d'instruction : on ne peut regarder comme réellement utile pour ’humanité que les établissemens où ce bienfait est répandu d’une manière un peu générale. L'abbé de l’Épée eut, sur l'abbé Deschamps, l'avantage de pouvoir déterminer, par'ses sollicitations et

(1) Les abbés Storck et May a Vienne, l'abbé Sylvestri à ns » M. Ulrich à ZuHieh: MM. Darigolo et d'Alea en

Espagne, MM. Dole et Guyot en Hollande, l’abbé Sicard, l'abbé Salvan, etc., etc.

ses exemples, la création d’un certain, nombre d’instituts. formés sur le modèle du sien.

Tel est le premier.et le plus grand ouvrage de l'abbé de l'Épée. Venons maintenant à sa méthode; indiquons rapidement par quelles idées il fut conduit à l’imaginer, les moyens dont il la composa, l’ordre et la marche qu'il suivit dans leur emploi ; enfin , les. résultats qu’il en obtint. Nous rendrons compte ensuite.de la polémique dans laquelle il se trouva engagé avec ceux de ses rivaux qui avaient embrassé d’autres méthodes.

L'abbé de l’Épée nous raconte lui-même qu’un principe dont il avait entendu l'exposition dans la bouche de son professeur de philosophie, pendant les études de sa ‘jeunesse, vint, comme un trait de lumière, l’éélairér soudainement, et lui révéler, tout à la fois, avec la possibilité d'instruire les sourds - muets, l'idée fondamentale sur laquelle devait reposer cette instruction. Ce principe, évident ét simple, c'est que les mots de nos langues ne sont associés aux idées qu'ils représentent, que par un lien arbitraire et conventionnel ; d’où il conclut que ce lien peut aussi bien s'établir entre les idées et les mots écrits qu'entre les idées et la parole, et qu’on peut faire entrer par les yeux l'instruction qui ne peut arriver par les oreilles.

À cette première réflexion vint se joindre, dans l'esprit de l'abbé de l'Épée , un point de vue dominant, qui décida pleinement, exclusivement, le

458 DE L ÉDUCATION -# choix de la route qu’il tenta de s'ouvrir, et qui le dirigea constamment dans cette route. Il considéra que le sourd-muet possède déjà, dans les signes ou gestes , un langage qui. lui est propre, qui est pour lui une véritable langue maternelle ;:et dèslors il pensa que, pour lui enseignér nos Jangues artificielles, il n’était plus question que d’exécuter une véritable traduction, comme on. opère lorsqu'on veut enseigner une langue étrangère à celui qui ne connait encore que la langue de son pays. Ainsi, l'instruction du sourd-rmuet fut essentiellement pour lui une traduction du langage mimique en une langue artificielle.

Cette idée est-en effet aussi simple que naturelle; elle est d’une-application. facile, en tant que la pantomime du sourd-muet, telle qu'il l’apporte dans le commerce avec son maitre, qu lise l'est formée à lui-même, constitue un langage gares pondant à nos langues conventionnelles ;: c’estàa-dire renfermant: des signes pour -les mêmes idées, et qu'il peut composer, un dictionnaire. Aussi la traduction employée dans ces: limites a été misé en œuvre par tous les” instituteurs. des sourds-muets , et elle s'offrait trop manifestément à eux pour qu ils négligeassent une semblable ressource. 4

Mais l’idée dont Lune de l’Épée s'était préoccupé ne se bornait pas à cette étroite application. Cette ‘idée était chez lui absolue. Il M. que

l'édeition du sourd -muet tout entière ne füt qu’une traduction continuée.

Cependant, la matière manquait à une traduction ainsi prolongée. La nomenclature de la pantomime des sourds-muets est extrêmement pauvre, comparée à celle de nos langues conventionnelles ; il ny a aucune proportion entre elles. La pre- mière ne fournit de signes que pour les images les plus familières. De plus, la langue mimique du sourd-muet n’a point de syntaxe qui corresponde À celle de nos langues.

Dans cet état de choses, que dut faire l'abbé de l’'Épée ? Il fut contraint, par une nécessité impérieuse , de. composer lui-même au sourd-muet, sur les premiers rudimens informés de la pantomime apportée par celui-ci, un second langage mimique additionnel, complémentaire, maïs infiniment plus étendu; de le construire sur le type et le modéle de nos langües conventionnelles, de manière qu'il püt, et correspondre à la nomenclature, et représenter la syntaxe de celles-ci, afin qu'après avoir doté le sourd-muet de ce présent, il obtint ainsi la matière qui manquait à sa traduction , afin qu'il püt alors, par un nouveau tr avail , traduire ce langage nouvéau ainsi COmMposé en celui de nos langues conventionnelles qu'il s'agissait d'enseigner À l'élève. Essayant de construire ce nouveau langage mimique sur les bases de celui que le sourd -muet s’est donné à

lui : même, de continuer l’œuvre dans le même esprit, il s’imagina que ce nouveau langage, réuni au précédent, formait encore, avec celui- ci » x la langue maternelle du sourd - muet , et qu ainsi, fidèle à son principe, il opérerait réellement comme ceux qui enseignent une langue étrangère à une personne qui ne connait que cellé de son

pays. (1).

(1) « Tout sourd-muet qu’on nous adresse a déja.un lan- « gage qui lui est familier, et ce langage ‘est d'autant plus «expressif, que c’est celui de la nature même, .ét qui ‘est « commun à-tous les hommes. Il a contracté une: grande « habitude de s’en servir pour se faire entendre des pér- « sonnes avec qui il demeure n Ctrl entend lui-mémé tous « ceux qui en font usage. Il manifeste ses besoins, ses dé- «sirs, ses inclinations, ses doutes, ses inquiétudes. »°$es . « Craintes , ses douleurs , ses chagrins, etc:, etc. , et îl ne se « trompe pas , lorsque les autres expriment de pareils senti- «mens. Il recoit et exécute fidèlement les commissions dont « on le charge, et il en rend un compte exact. Ce sont les dif- « férentes impressions qu’il a éprouvées au - dedans de lui- «même, qui lui ont fourni ce langage sans le secours de l’art. « Or, ce langage est le langage des signes. + bh

«On veut donc l’instruire ; et, pour. arriver à cé but, il « s’agit de Jui apprendre la langue française. Quelle sera la « méthode la plus courte et la plus facile ? Ne sera-ce pas « celle qui s’exprimera dans la langue à laquelle il est accou- «tumé, et dans laquelle on peut dire même que la nécessité « l’a rendu expert? Le candidat, sans s’en douter aucune- « ment, compose tous les jours des verbes, des noms sub-

Telle fut l’origine des signes méthodiques, la circonstance qui en détermina Îa création , le but à atteindre , le caractère essentiel dont ils furent empreints. Nous verrons,

dans un instant, comment l abbé de l Épée exécuta

qu'ils furent destinés à

ce vaste plan.

‘Ainsi, dans les vues de l'abbé de l Épée, les mots écrits n'étaient point destinés.à représenter immédiatement la pensée, par une association directe, dans l'intelligence du sourd-muet; les mots écrits ne devaient représenter que les signes méthodiques , lesquels devaient s’interposer, entre l’écriture et les idées, précisément de la même manière que s’interpose la parole, entre elles’ chez les personnes qui entendent.

Une seconde conséquence résultait, pour l'abbé de l'Épée, du point de départ qu’il s'était fixé ; conséquence forcée et nécessaire comme la précédente, mais en même temps très heureuse. Il

«stantifs et adjectifs, des pronoms, des personnes, des «nombres, des temps, des modes, des cas et des genres, « des adverbes , des prépositions, des conjonctions, et (plus « souvent . que nous) des interjections, comme le font à «tout moment ceux qui ne savent leur langue que par rou- «tine. En adoptant sa.langue , et en l'astreignant aux règles :« d’une méthode sensible, ne pourra-t-on pas facilement le « conduire partout où l’on voudra?» (Institution des Sourds et Muets, 1'° Partie, chap. IV, page 36.)

se trouva conduit à faire consister essentielle ment l'éducation du sourd-muet dans l'interprétation logique des valeurs de la langue; car il n'avait pas d'autre route, d’après le moyen de communication qu’il avait introduit entre son élève et lui; il n’avait donné à son élève aucun instrument de communication qui püt servir à celui-ci pour obtenir cette interprétation par le’ secours de l'usage et des circonstances. Il s’applaudit luimême, avec:raison, de n'avoir ainsi à s'adresser qu à. l'intelligence au sourd-muet; et, à l'entrée

de cette carrière , il posa les trois principes SUIVanNs : |

. «Gomme il n'est aucun mot qui ne signifie « quelque chose, il n’est aussi aucune chose, quel- | « que indépendante qu’elle soit de nos sens, qui ne « puisse être expliquée clairement, par une ana- « lyse de mots simples, et qui, en dernier ressort, « n'aient besoin d'aucune explication. »

2°. « Gette analyse peut également se faire, de « vive voix ou par écrit, vis-à-vis de ceux qui ont « les oreilles dûment organisées, parce que, soit en « entendant, soit en lisant les mots simples dont «elle est composée, ils se rappellént les signes « qu’on leur a faits depuis leur enfance, et sans « Les ils n auraient pas plus compris les mots “qu'on prononçait ou qu’on lisait, que si on les

« eût prononcés ou bis en allemand; en grec ou en « hébreu. »

39. « Cette même analyse ne peut se faire, vis-à-vis « des sourds-muets, que par écrit; mais son: effet «est également infaillible, parce que, en lisant les « mots simples dont elle est composée, ils se rap- « pellent aussi facilement que nous la signification « qu’on leur a donnée de ces mots, et qui leur est « devenue aussi familière qu’à nous, par l'usage « que nous en faisons continuellement avec eux, «et qu'ils en font eux-mêmes avec nous. » (1)

L'abbé de l'Épée avait donc essentiellement adopté deux sortes principales d’instrumens de communication avec son élève : l’un consistait, comme nous venons de le dire, dans ce langage mimique, composé en partie de signes déjà donnés par le sourd - muet, et partie de signes méthodiques institués par le maitre; l’autre consistait dans les caractères de l'écriture alphabétique, employés dans le double exercice de l'écriture et de la lecture : ces deux instrumens de communicalion, mis en rapport mutuel, formaient son système de traduction. Le mot écrit représentait le terme mimique, et celui-ci idée qu'il s’agissait de faire exprimer à l'élève dans la langue conventionnelle. |

Cependant il joignit à ces deux premiers moyens, l'alphabet manuel, comme un moyen auxiliaire; et

(1) La véritable Manière d’Instruire les Sourds- Muets,

édition de 1784, pages xiij et suiv.

464 DE L'ÉDUCATION plus tard, lirifalation artificielle ‘elle - même, comme moyen de communication plus général : il en vint ainsi à réunir, comme la plupart de ses prédécesseurs, les quatre genres d’instrumens à la fois, pour. se prêter une assistance réciproque.

L'idée de la création des signes méthodiques , : telle que nous venons de la concevoir, était une idée entièrement neuve : il ne s'agissait de rien moins que de créer une langue non: encore existante. Mais son exécution demandait un | travail immense ; elle offrait les plus grandes difficultés ; elle exigeait surtout un esprit éminemment philosophique. Il ne faut donc pas s'étonner si Tabbé de l'Épée , déjà engagé. dans l’éduçation de ses élèves, pressé par le temps, ne put 4 ’ébaucher un tel ouvrage. /

Ces signes se divisaient naturellément en x classes : ceux de la nomenclature, exprimant des idées; et les signes grammaticaux, exprimant les fonctions et les rapports dés termes dans la composition du discours. : à

L'abbé de l’Épée ne nous a laissé qu un petit nombre d'exemples sur le premier ordre-de signes, tel qu’il Vavait institué. Il nous apprend qu'il avait entrepris ‘un dictionnaire où ces signes eussent été exposés; que déjà il avait composé celui des verbes , et une partie de celui des noms (1); mais

(x) La véritable Manière d’Instrutre les Sourds - Muerts , 1784, 1°° Partie, chap. XVI, page 142.

DES SOURDS-MUETS. — PART. 11, CHAP, VI. 465 il n’a pu l’achever (1). Du reste, il ne pensait point qu'il fût nécessaire, ni même possible, de représenter, par des signes méthodiques, toutes les notions exprimées par nos langues; il n’étendait point sa nomenclature aux notions les plus compléxes et les plus relevées ; il ne l’étendait point aux mots composés : il Jui suffisait d'analyser les notions d’un ordre supérieur, à l’aide des mots

(1) Le Dictionnaire des Signes, tel qu’il avait été commencé par l'abbé de l’Épée, c’est-à-dire contenant seulement encore les verbes, avait été communiqué par lui à son disciple l’abbé Sicard, qui nous en a fait connaître l'esprit, et nous en a cité quelques exemples. C'était en partie une imitation de l’abrégé du Dictionnaire de Richelet, corrigé par de Wailly; il indiquait peu de signes méthodiques, et ne contenait presque que des définitions. Exemples :

Abaisser : On fait signe d’abaisser une estampe qui est placée trop haut.

Abattre : On fait le signe d’une personne qui abat des noix. Au figuré, on dit : Se laisser abattre par la tristesse,

Baigner : Se mettre dans l’eau pour se rafraichir. - Cacher : On cache quelque chose.

Cachot : Prison obscure où l’on met les criminels.

.Cadavre : Un corps mort.

Danger : Péril , risque.

Digne : Celui qui mérite, digne de louanges, digne de mépris. ;

{ Théorie des Signes de l'abbé Sicard. Introduction , pages 39, 46, etc. ; chap. I®, page 4, etc.

qui. exprimaient les élémens, et qui eux-mêmes s’expliquaient par des signes méthodiques. Il nous en donne un exemple dans l'explication du mot crotre, qu'il décompose de la maniere suivante:

Je dis que oui par l'esprit, je pense que owi.

» PR Je dis out par le cœur, j'aime à penser que our. e cr .

Je dis oui de bouche, Je ne vois pas de mes yeux.

Il expliquait ensuite les trois premières propositions élémentaires, en faisant le signe de owé, et portant tour à tour la main sur son front, sur son cœur et sur sa bouche. Il lui suffisait également de définir les termes composés, par leurs radicaux. (1)

Voici quelques exemples des signes méthodiques appliqués aux prépositions , tels que l'abbé de l’Épée nous les a transmis ; ils pourront, par induction, donner une idée de son système :

« Avec : en courbant les deux mains vis-à-vis « l'une de l’autre, et montrant qu’il y a entre elles « deux ou plusieurs choses ensemble : les deux « mains ont alors la figure d’une parenthèse.

« Avant et après : Nous écrivons le mot id :

« toutes les heures de la matinée sont avant lui;

(1) Znstitution des Sourds et Muets, 1'° Partie, pages 77, 90. — La véritable Maniére, etc., 1° Partie, pages 126, rb1, etc.

« toutes celles qui le suivent sont après; il est au « milieu, entre les unes et les autres.

« Devant et derrière : Tout ce que je puis re- « garder directement en face est: devant moi ; tout « ce que je ne peux voir, sans retourner la tête de « l’autre côté, est derrière moi.

« Pour exprimer dès, par signes , on montre le « temps où une chose a commencé ; mais la main « ne continue pas à Courir en avant. Pour exprimer « depuis, la main continue de courir, ou jusqu’à « nous, ou jusqu'au temps où la chose a fini.»

Tous les exemples n’offriraient pas sans doute des analogies aussi heureuses. Lorsqu'une préposition a divers sens, les signes méthodiques n'en peuvent représenter qu'un seul : « Par : Nous « exprimons ce signe très simplement, en faisant « passer notre main droite à travers le pouce et « l'index de notre main gauche.» (i).

Voici encore deux exemples d’un assez grand intérêt : « Pour exprimer la nécessité, ‘on frappe « plusieurs fois et fortement, avec le bout de son « index droit, sur une table; c’est ce que fait toute « personne qui dit qu’une chose lui est due. Pour « exprimer la possibilité, on regarde à sa droite «un oui, et à sa gauche un z0n7; lequel des deux

(1) La véritable Maniére, etc., 1" Partie, chap. VIL, p. 79 et suiv. |

«arrivera, on nen sait rien, on ne l’apprendra « que par l'événement. » (1)

Lorsqu'une même famille de mots, souvent très nombreuse, se rattache à un même radical, l'abbé de l’Épée a soin d’instituer aussi un signe méthodique radical, qui exprime l’idée fondamentale. Tel est le présent de linfinitif aimer, pour la famille extrêmement étendue qui en dérive. Les nuances qui distinguent ces dérivés sont quelquefois assez délicates; l'abbé de l’Épée cherche, avec plus ou moins de succès, à les marquer dans ses signes méthodiques. « Le radical s'exécute en regardant « l’objet dont il s’agit, et mettant fortement la « main droite sur sa bouche, pendant que la gau- « che est sur le cœur; on rapporte ensuite la « main droite avec une nouvelle force sur le cœur, « conjointement avec la main gauche, et on ajoute « le signe de l’infinitif. »

Alors, s'agit-il d'exprimer l'amitié, linstituteur fait le signe de l’apostrophe, en le traçant dans l'air avec son doigt, et y joignant le signe de l’article qui l'accompagne (2). Il fait ensuite le signe radical, et c'en est assez pour faire comprendre que c’est ce-nom substantif qu'il demande. S'agit-il

(1) La véritable Maniére, etc., x* Partie, chap: IL et LI, page 24.

(2) Nous allons voir dans l'instant quel est ce signe.

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. VI. 469 d'exprimer l’amnour, il fait le méme signe ‘que pour larnitie, mais en y ajoutant une plus grande activité, tant sur la bouche que sur le cœur. S'agit-il d'exprimer le mot ami, comme ce terme est corrélatif, il fait le signe radical en se montrant lui-même , et indiquant du doigt la personne qui est son ar, ou le nom de cette personne. S'agitil du terme amateur, il montre les objets aimés (qui appartiennent ordinairement aux beaux-arts), et fait le signe radical. La plupart des autres dérivés se peignent par le radical joint à l’un des signes grammaticaux auxquels nous allons bientôt venir. (1) ,

Cette idée de distribuer les mots par familles est juste, utile, féconde, et forme, selon nous, lun des principaux mérites de la méthode de l'abbé de l’Épée, quoique sans doute, dans le développement des signes affectés aux dérivés, il ait trop négligé de marquer exactement les nuances de la dérivation, et le caractère propre à chaque dérivé.

L'abbé Me l'Épée, dans la formation de ses signes méthodiques, s'appuie beaucoup sur les étymologies des mots de notre langue, guide dangereux pour obtenir une signification exacte, et que labbé de l’Épée suit trop souvent avec im-

(1) La véritable Manière, etc., 1"° Partie, chap: X, p. 100 et suiv.

pos « DE L'ÉDUCATION

prudence. Il recourt même aux étymologies puisées dans le latin et le grec, et s’en félicite (r). C’est ainsi qu’il explique introduire, par les deux mots latins ducere et inter; et le mot satisfait, par facit et satis.

C’est ainsi encore que le signe de commun se formait des deux signes de comme et de un; celui de comprendre se faisait par le signe de prendre et celui d'avec. On voit, sans que nous ayons besoin de le faire remarquer, combien des signes construits sur une telle base étaient peu propres à représenter exactement les idées dont ils étaient destinés à être la peinture. Souvent même l’abbé de l'Épée, éprouvant l'incertitude de la valeur de ses signes méthodiques, se voit contraint de Îles faire précéder de la lettre initiale du mot qui l'exprime en français. Les signes de verbe et de temps, par exemple, commencent par un v et un é.

L’abbé de l'Épée distinguait, au reste, les signes qui lui servaient comme instrument d'explications, signes plus développés, espèce de as ess pantomimiques, de ce qu’il appelait Les signes raccourcis (ou de réduction }, qu’il employait ensuite comme moyen de rappel. (2) |

(1) Institution des Sourds et Muets, 1'* Partie, page 89.

(2) Zbid., chap. VIII, page 121.

DES SOURDS-—-MUETS. -# PART. II, CHAP, Vi. 47

« Les idées qui sont indépendantes des sens, dit « l'abbé de l'Épée, se peignent aussi par nos signes « méthodiques, et demeurent ensuite sous les yeux « par le moyen de lécriture. » C’est avec le plus vif intérêt qu’on épie, qu'on observe le moment où le sourd-muet franchit la limite qui sépare la région sensible et matérielle, de la région intellectuelle et morale, entrant ainsi dans la plus belle portion de l'héritage accordé à l’humanité. Ce passage, dans l’enseignement de l'abbé de l'Épée, s'opère d’une manière aussi facile que naturelle : « Il considère avec attention, et fait re- « marquer à. son élève les différentes cases de sa : « bibliothéque, les figures et les globes placés « au-dessus; il ferme ensuite les yeux, et retrace, « par-des gestes, les dimensions et positions des « objets, comme s’il les voyait encore, comme s'ils « venaient se peindre dans sa tête. C’est ce qu'il « appelle voir par les yeux de l'esprit, et le sourd- « muet l’a compris. « Les élèves de Pabbé de l'Épée avaient passé « quelques jours à Versailles ; après leur retour, « l’instituteur commence à figurer la description « du château ; les élèves s’en émparent, la con- « tinuent, l’étendent au parc, aux eaux, à la mér nagerie, etc. Mais aucun de ces objets n’est « plus exposé à leurs regards dans ce tableau; il «leur fait reconnaître (les representations d'un « objet dans l’esprit ; 1 leur fait reconnaître, dans

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« cette espèce de promenade intellectuelle qu'ils « viennent d’exécuter, l'opération qui consiste à « penser. Versailles a été trouvé beau, voilà un. « Jugement; le boulevart Saint-Martin n’a pas plu - «aux élèves, voilà deux Jugemens ; l'un affirmatif, « l'autre négatif. L'instituteur demande à ses élèves « s'ils veulent retourner à Versailles; ils en seront « fort empressés, pourvu que leur instituteur les «y accompagne; car il n'y a, dans cette ville, «aucun maître pour, les instruire ; voilà le rai « sonnement. Les élèves savent ce que c’est que « penser ; ils. savent mieux encore ce que c’est « qu'aëmer. L’instituteur leur fait remarquer qu'ai- «ner el penser ne sont, pas la même chose; il Cattribue l’un au cœur, l'autre à l’esprit, et ra- « mène tous deux à un foyer commun, qui est « l'âme. Le sourd-muet distingue:son âme de son «corps, et connait la noblesse de'sa nature.

« Les sourds-muets voient qu'une maison , une « montre ne se font pas toutes seules ; ‘qu’elles «supposent une intelligence pour les concevoir et «les exécuter ;"on leur montre, sur une sphère «artificielle, le vaste édifice de l'univers , les « Mmouvemens réguliers des astres. L’induction est « saisie; ils comprennent la sagesse et la puissance « du grand Ordonnateur. » L’instituteur leur explique comment cette intelligence suprême est éternelle, infinie, immuable, en faisant remarquer combien l’homme est passager, fini, combien

tout ici-bas est mobile, à l’aide de souvenirs ou de spectacles familiers : il fait entrevoir, de la même manière, la notion des attributs divins, à laide des analogies transportées sur une plus grande échelle, ou par le secours des contrastes. (1)

Considérons maintenant les signes Abies dans leur application à l’enseignement de la grammaire et de la syntaxe. Le bon abbé de VÉpée avoue, avec cette aimable simplicité qui lui est propre, qu'il n'est pas grammairien ; de plus, il n’a point considéré la grammaire sous un point de vue philosophique. Les fonctions que les mots remplissent dans le discours ne se sont guère montrées à ses yeux comme exprimant les rapports qui unissent les idées dans le tableau de la pensée ; il n’a presque vu dans la grammaire et la syntaxe, que des formes conventionnelles. Aussi, quels sont les signes qu’il emploie pour caractériser les parties du discours? « L'article est désigné par les « jointures des doigts, du poignet, etc. ; l'adjectif, « par l'application dé la main gauche sur la droite ; « Padverbe, par le même signe joint à celui du

« verbe; la conjonction gue, par un crochet des }

mm mm promener

(1) Znstitution des Sourds et Muets, 2° Partie, pag. 75 à 94: — La véritable Manière, etc. ,1"° Partie, chap. XI, XII et XIII, pages 100 et suiv.

« deux doigts; la préposition, en courbant les doigts « de la main gauche, et faisant courir cette main de « gauche à droite, sur la ligne qu’on lit ou qu’on «écrit; le participe, en faisant comme si on tirait « une épingle ou un fil du pan de son habit; les « divers cas des déclinaisons, seulement par leur «ordre numérique, 1°", 2°, 3°, etc.; le régime des « verbes, uniquement par la désignation des cas « qu'ils gouvernent, ou de la place qu’ils assignent « à leur complément. » (x)

En traitant des temps et des modes des verbes, l'abbé de l'Épée rentre un moment dans les vues de l'esprit et dans l'explication des choses. Il met en scène Pimpératif et le conditionnel! Il a remarqué que le sourd-muet a déjà la notion des trois temps primitifs et possède des signes pour les exprimer ; il s’enempare. Mais bientôt il abandonne ce trait de lumière; il ne désigne plus les. temps subordonnés que par un numéro d'ordre, 1*, 2°, 8°, 45 parfait ou futur. (2)

Voici maintenant l’ordre et la marche qu'il conseille dans l'enseignement du sourd-muet : Je dis, qu’il conseille; car il a soin de nous prévenir

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