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« gères, Sans, savoir ni penser, ni nous exprimer « dans ces langues; que vos élèves sachent, comme « les miens, écrire sous la dictée des signes. » Il faut convenir que le raisonnement de l'abbé de l’Épée n'est pas plus solide que sa conclusion n’est juste. Dans une seconde lettre, du r8 décembre de la même année, l’illustre maître reproche à : son disciple « de vouloir faire de ses élèves des « écrivains, quand sa méthode n’en peut faire que « des copistes. Apprenez, dit- il, à vos enfans, la « déclinaison et les conjugaisons ; apprenez- a « à faire les parties de phrases, d’ après le tableau « dont vous avez emporté le modèle, sans vous « flaiter jamais que vos élèves s'expriment en fran- «çais, pas plus que je ne m’exprime moi-même «en italien, quoique je traduise fort bien cette « langue.» (1)
Nous nous abstiendrons de pousser plus loin les conséquences de ces faits. Plusieurs d’entre nous ont eu Occasion de voir encore mettre en pratique, par quelque élève de l'abbé de l’Épée, sa méthode d'enseignement, à peu près telle qu’il la leur avait léguée; et nous avons pu, par nos propres observations, nous.confirmer dans la conviction de l’exactitude de ces résultats; mais il ne faut pas oublier que le vénérable instituteur Re Re, Ai I QUE
(1) Cours d’Instruction d'un Sourd-Muet; par l'abbé Sicard. { Forez les notes 3 et 4, à la fin.)
DES SOURDS-MUETS. — PART. Il, CHAP. VI. 481
fut le premier inventeur du système des signes méthodiques; système dont le développement devait être immense, et qu'il commença tard cette vaste entreprise. Nous devons rappeler enfin que ses leçons aux élèves sourds-muets des deux sexes, n'avaient lieu que deux fois par semaine, et seulement pendant quelques heures. Et d’ailleurs, quoiqu'il crüt avoir atteint son but, quelle défiance de lui-même! quelle sincérité dans l'appel qu'il fait aux observations de ceux qui voudront éclairer! quel désir de rectifier les fautes qu’il peut avoir commises ! (1)
Mais, en reconnaissant ce qui a pu manquer aux succès de l'abbé de l'Épée, nous devons dire aussi que ses travaux ont été plus d’une fois trop rabaissés par quelques critiques, et par l’abbé Sicard lui-même. On a tiré des conséquences trop absolues de la difficulté qu’éprouvaient ses élèves à faire un usage libre et spontané de la langue écrite, pour l'expression de leurs pensées. S’ils n’apprenaient point à construire par eux-mêmes, dans cette langue, un discours entier, leur intelligence recevait cependant un développement très notable; ils acquéraient une certaine masse d'idées. Mais c'était dans leur langage des signes, artificiellement développé, que s'exerçait leur esprit;
(1) La véritable Maniére ; etc., 1° Partie, pages 85, 96, etc., etc,
c'était dans ce langage qu'ils continuaient à penser.
Ils ne devenaient qu'imparfaitement citoyens de
notre société; mais la société qu’ils formaient entre
eux et avec leur maître, offrait, en partie du moins,
l’image de la nôtre : ils nous demeuraient étran-
gers, mais ils devenaient hommes. Labbé de l'Épée
n’a-t-il pas répété sans cesse lui-même, « qu’il est
«contraire à la droite raison, de ne pas apprendre
« à raisonner , le plus tôt qu’il est possible, à un « homme qui est doué d’une âme raisonnable, et «qu’on retient dans la classe des perroquets, en «ne lui apprenant que des mots»;.... que «les «sourds et muets seraient bien à plaindre, si son «art ne consistait qu'à remuer les mains et à « faire des gestes »? Quel est le reproche qu’il faisait aux méthodes différentes de la sienne, si ce n’est leur insuffisance pour le développement des idées ? En quoi faisait-il consister le mérite de la sienne, si ce n’est en ce qu'elle s’adressait à l’in- telligence de l'élève? Si le vénérable instituteur n’a pu; sous ce rapport, attéindre entièrement à son but, du moins il a signalé ce but d’une manière aussi éclatante que constante. C’est lui qui a véritablement ramené l’art d’instruire les sourdsmuets dans le domaine de la logique; c’est lui qui, en le faisant consister essentiellement dans l’interprétation des valeurs de la langue , a imprimé aux travaux de ceux qui le cultivent la direction que dés-lors ils ont suivie. Il a déterminé à cet égard,
dans la marche de l’art, une révolution impor tante , s’il n’a pu l’accomplir lui-même.
Les deux écrits dans lesquels l'abbé de l Épée (1) a exposé les principes de sa méthode sont, à quelques égards, comme deux éditions du même ouvrage; car ils ont quelques parties entièrement identiques : mais ils renferment aussi des parties entièrement distinctes. Chacun d’eux a son prix, et aucun des deux re peut remplacer l’autre. Ces ouvrages.sont devenus déjà extrêmement rares ; c'était pour nous un motif de donner quelque étendue à l'extrait que nous en présentons, et de rapporter, autant qu'il était possible, les paroles même de l’auteur. Deux autres considérations nous le commandaient encore : nous devions cet hommage au fondateur de l’Institution confiée à nos soins; l'intérêt de l’art et celui de la vérité nous contraignant de reconnaître de graves imperfections dans sa méthode, nous devions aussi exposer à cet égard bien moins notre opinion, que les élémens sur lesquels elle s’est formée, pour mettre ainsi les bons esprits en mesure d’en porter par eux-mêmes un jugement impartial.
L'abbé de l’Épée annonce, au surplus, que ses
(1) L’Znstitution des Sourds et Muets a eu deux éditions, l’une en 1774, l’autre en 1776, Im-12. — La vérüable Manière d’Instruire les Sourds-Muets a été réimprimée à Paris
€n 1784, in-12,
deux ouvrages ne peuvent donner de sa méthode qu’une idéé sommaire. « De nombreux volumes « lui eussent été nécessaires pour la faire connaitre « tout entière. » (1)
Puissent les instituteurs qui se livreront à l’éducation des sourds-muets se pénétrer de l'esprit qui animait ce bienfaiteur de l’humanité ! C’est par là qu’ils seront vraiment dignes des fonctions qu'ils exercent, et les inspirations d’un zèle aussi pur ne seront point étrangères à leurs succès. Nous-même, nous ne saurions quitter ce sujet sans acquitter de nouveau, au nom de notre Institution tout entière, envers la mémoire de l’abbé de l'Épée, l'hommage de notre vénération et de notre reconnaissance. Héritiers de ses travaux, conservons surtout l’exemple et la tradition de ses vertus !
(1) La Société royale académique des Sciences de Paris a proposé au concours l'éloge de l’abbé de l'Épée; elle a couronné l’ouvrage de M. Bébian, ouvrage aussi bien écrit que bien pensé. ( Paris, 1819). M. Bazot, l’un des concurrens, a aussi publié le sien, où l’on reconnaït du mérite, et auquel est jointe un® lettre de M. Paulmier. ( Paris, 18:19, in-8°.)
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