CHAPITRE VII
Controverses de l'abbé de l’Épée avec les adversaires de sa méthode.
Pennanr que l’abbé de l'Épée se livrait à la création de sa méthode et à l'instruction de ses élèves, il avait aussi à soutenir des luttes sérieuses et diverses. Nous avons vu déjà qu'il avait eu à combattre les préventions et les objections de quelques théologiens qui lui avaient opposé l'autorité des Pères de l'Église, sur le privilége exclusivement réservé à la parole, d'exprimer la pensée humaine, et les préventions moins excusables et plus singulières de quelques philosophes qui, « prévenus de ce principe, qu'il n’est rien dans « notre esprit qui n’y soit entré par nos sens, re- « gardent l'instruction des sourds-muets comme « impossible, parce qu’ils sont dénués du secours « de l’entendement externe » (1). Mais il eut aussi à combattre quelques instituteurs de sourds-muets,
(1) Institution des Sourds et Muets, 2° Lettre à M, l'abbé ***, pages 17 et 27.
qui avaient adopté une autre marche, ou du moins qui n'avaient point adopté la méthode des signes méthodiques. Loin d'éviter cette polémique, l'abbé de l'Épée la soutint avec ardeur et franchise, et sembla quelquefois la provoquer, Les deux ouvrages, ou les deux éditions de son ouvrage, sont consacrés à cette polémique, en même temps qu'à l'exposition de son système : chacun de ces deux écrits contient une discussion contre l'un de ses principaux adversaires; dans l’nstitution des Sourds et Muets, la discussion sur la dactylologie de Péreire est constamment mêlée à la théorie des signes méthodiques; La véritable Manière dInstruire les Sourds-Muets est terminée par les pièces du procès avec l’instituteur Heinicke, de Leipsick.
Dans le cours de ces controverses, nous retrouvons encore l’abbé de l’Épée avec toute la beauté de son caractère. Uniquement occupé de l'intérêt de l’art, de celui de la vérité, il veut que ces discussions soient publiques ; il les défère à l’Europe savante ; il sollicite l'examen et le jugement des académies. Il a affaire à des rivaux qui, fort souvent, enveloppent leurs procédés sous le voile du mystère; il étale les siens au grand jour; il appelle la critique; d'avance il s'annonce prêt à reconnaître ses erreurs. Tout en lui est droiture, franchise, parce qu’il n’a qu'une passion : le zèle du bien. |
Gette polémique est aussi d’un assez grand intérêt dans Fhistoire de l’art. Elle a éoncouru à fixer, sur les méthodes de cet art si peu connu, attention des hommes éclairés, à en faire mieux rechercher et approfondir les principes. Il faut le dire, elle eüt pu devenir bien plus fructueuse, si les deux rivaux de l’abbé de l’'Épée y eussent porté le même abandon, les mêmes vues; si le premier ne se füt pas renfermé dans un silence absolu; si le second ne se füt pas contenté de répondre dans le style des oracles, croyant, dans soninjuste dédain, avoir assez fait, en proclamant sa propre supériorité, sans descendre jusqu’à la justifier par des explications et des preuves.
Péreire n’a point élevé de discussion sur la méthode de l’abbé de l’'Épée. Saboureux de Fontenai, son élève, se permit seulement quelques observations critiques dans ses entretiens avec l'abbé de l’'Épée luimême, et préparaitun ouvrage dans lequel des objections étaient élevées contre lesystème des signes méthodiques, ouvrage qui du reste n’a pas été publié. Ce fut donc plutôt l'abbé de l’Épée qui entra lui-même en lice contre les partisans de la dactylologie. Nous avons vu qu’il employait luimême ce procédé, et même dès le premier jour de ses leçons. Ce n’était donc point le procédé en lui-même qu'il condamnait, quoiqu'il y reconnût quelques inconvéniens; c'était la préférence marquée, exclusive même qu'il supposait être accor-
dée à ce procédé par Péreire. Ce qu’il condamnait surtout, c'était l'emploi de ce procédé, comme pouvant tenir lieu des signes méthodiques, moyen unique, essentiel d'instruction, à ses yeux; moyen dont l'alphabet manuel ne devait être qu'un simple auxiliaire.
L'abbé de l'Épée suppose constamment que les instituteurs qui ont adopté le procédé de la dactylologie négligent de donner l'intelligence des mots ainsi retracés par l'alphabet manuel, ou même qu’ils ne peuvent donner cette intelligence en associant directement les idées aux mots peints et figurés par le mouvement des doigts. Cette supposition lui donne, dans la discussion, un immense avantage, du moins en apparence; car la supposition est toute gratuite, et nous avons vu que Péreire donnait un grand soin à l’interprétation logique des termes de la langue. L’abbé de l’'Épée ne cherche pas même à justifier sa supposition , quoique, réfutant Saboureux de Fontenai, il eut, dans la personne de celui-ci, un témoignage vivant qui protestait contre cette idée, Mais l’abbé de l'Épée était toujours préoccupé de son point de vue dominant, suivant lequel un intermédiaire était nécessaire entre la pensée et les mots figurés par écrit; il ne voyait, dans l'alphabet manuel, qu’une imitation de l'écriture ; il n’apercevait que dans les signes méthodiques seuls, la faculté de remplacer l'office de la parole
dans ses fonctions d'expression immédiate (1 ). « C'était, disait-il encore, non à la dactylologie, « mais à leurs lectures, que Saboureux et les « élèves de Péreire étaient redevables de leurs « progrès » (2). Mais, pouvait-on lui répondre, comment ont-ils été mis en état de lire avec fruit, si ce-n’est à l’aide de la dactylologie ? et comment auraient-ils pu lire avec fruit, s’ils n'avaient eu d'abord l'intelligence des mots de la langue ? Par une seconde supposition, non moins gratuite et non moins erronée, l'abbé de l'Épée semble ignorer que l'alphabet manuel n’était, chez Péreire, qu'un auxiliaire de l'écriture, destiné seulement à la remplacer, ou à rendre les entretiens plus rapides.
Il reproche au langage dactylologique d’être très embarrassant, et, en quelque sorte, impraticable pour un très grand nombre de personnes ; il lui reproche de ne pouvoir servir de centre de réunion entre les peuples, de n'être qu’une écriture volante ; il va jusqu’à lui reprocher son origine vulgaire, d’être à l’usage des écoliers et des bonnes; et, il faut l'avouer, il lui adresse des accusations assez puériles (3). Ne prenait-il pas soin, au reste,
(x) Institution des Sourds et Muets, 1" Partie, chap. I‘, page 25; chap. VI, page g4.
(2) Jbid. , page 37. :
(3) Zbid,, chap. VII, page 111; chap. VIII, page 140.
490 DE L'ÉDUCATION de les réfuter, quand lui-même faisait de ce pro: cédé un usage habituel?
C'est dans l'apologie de ses signes méthodiques que l'abbé de l’Épée reparaït avec une logique plus digne de lui; c'était là le véritable intérêt de sa cause. «Péreire , dit l’abbé de l'Épée, comparait «ces signes aux caractères chinois, y trouvait la «même complication, craignait les mêmes diffi- « cultés dans leur emploi (1). Mais, répond l'abbé « de l'Épée , les caractères chinois sont arbitraires ; «mes signes méthodiques sont pris ou dans la na- «ture, où dans la raison. Ils seront également «entendus, 1°. par tout sourd-muet qui ne sait «encore aucune autre langue que la langue natu- « relle des signes, mais qui connaît déjà les signes « méthodiques généraux ; 2°. par l'Espagnol, l'Ita- « lien , l'Allemand et l'Anglais, qui, comme nous, «se servent d'articles devant les noms substantifs, «et que J'aurai mis préalablement au fait de ces «mêmes signes méthodiques généraux, chacun « dans leur langue. Quant au latin, qui ne’se sert «point d'articles devant les noms, il est averti que «les signes que nous en faisons dans la dictée, ne «doivent lui servir que pour distinguer le mas- «culin d'avec le féminin, et le singulier d’avec le «pluriel. Nos signes méthodiques, répète-t-il sou-
(1) Institution des Sourds et Muets, 1" Partie, chap. VIII, page 119.
«vent, soit généraux , soit particuliers, sont des «signes d'idées, et non des signes de mots; ils «n’ont pas plus de rapport avec le français qu'avec «toute autre langue. Il n’est pas nécessaire qu’un « étranger sache le français, pour écrire le français «sous la dictée des signes; il suffit qu'il saisisse «ét rende dans sa langue des signes d'idées qui « n’appartiennent particulièrement à aucune, mais « que chacune d’elles peut exprimer de la manière « qui lui ést propre» (1). Aussi l'abbé de l'Épée se persuade-t-il que la langue universelle, tant désirée et recherchée par quelques philosophes, avec le secours de laquelle les hommes de toutes les nations pourraient s'entendre les uns les autres, est toute trouvée. « Il me semble, dit-il, «qu’il y a long-temps qu’elle existe et qu’elle est «entendue partout : c’est une langue naturelle, «c'est celle des signes »(2). Cette brillante espérance a été partagée , ce grand privilége proclamé par les élèves et les successeurs de l'abbé de l'Épée. Cette langue lui parait douée, d’ailleurs, de tous les avantages : précision et simplicité, clarté, gravité, éloquence.
L'abbé de l’Épée avait mal jugé l'écriture chi-
(1) Institution des Sourds et Muets, 1"° Partie, chap. VII, pages 126 et 128.
(2) Zbid., page 137.
noise; écriture dont le système est régi par des lois fort remarquables d’analogie; écriture qui à des rapports beaucoup plus étroits qu'on ne pense avec le langage mimique des sourds-muets, et qui n'est en partie qu’une écriture symbolique simplifiée par la réduction. Il s'était fait aussi une grande illusion sur le caractère de ses signes méthodiques, comme on a pu le voir d’après les exemples que nous avons cités dans le chapitre précédent. Il serait difficile d'admettre que des signes dont le premier élément était la première lettre du mot français correspondant, fussent également applicables à toutes les langues, et qu'ils remplissent infailliblement la fonction de signes d'idées, lorsqu'ils ne pouvaient obtenir ainsi leur valeur, qu’en rappelant le mot français qui exprime l'idée. Mais l'abbé de l’Épée considérait sans doute plutôt son système de signes d’après le principe sur lequel il l'avait fondé, d’après l'exécution qu'il pouvait recevoir, en suivant fidélement l'exécution de ce principe, que d’après l'exécution qu’il lui avait donnée lui-même.
Dans cette première controverse, l’abbé de l'Épée eut en sa faveur un suffrage d’un grand poids, auquel il témoigna mettre une extrême importance, celui de Condillac. « L'instituteur « des sourds-muets de Paris a fait, dit l'abbé de «Condillac, du langage d’action un art méthodi- «que, aussi simple que facile, avec lequel il
«donne à ses élèves des idées de toute espèce, et «j'ose dire des idées plus exactes et plus précises «que celles qu’on acquiert communément avec le « secours de l’ouie. Comme, dans notre enfance, « nous sommes réduits à juger de la signification «des mots par les circonstances où nous les en- «tendons prononcer, il nous arrive souvent de ne « la saisir qu’à peu prés, et nous nous contentons «de cet à peu près toute notre vie. Il n’en est pas « de même des sourds-muets qu'instruit M. **”. Il «n’a qu'un moyen pour leur donner les idées qui «ne tombent pas sous les sens, c’est d'analyser «et de les faire analyser avec lui. Il les conduit « donc des idées sensibles aux idées abstraites, « par des analyses simples et méthodiques, et on «peut juger combien son langage d'action a «d'avantages sur les sons articulés de nos gou- «vernantes et de nos précepteurs.
« J'ai cru devoir saisir l’occasion de rendre jus- «tice aux talens de ce citoyen …., dont je ne « crois pas être connu, quoique j'aie été chez lui, « que j'aie vu ses élèves, et qu'il m’ait mis au fait «de sa méthode ». (Condillac, Cours d’Études pour l'instruction du prince de Parme, etc., tome I°, 1" Partie, chap. [*, page r1.)
Péreire ne répliqua point aux apologies de l'abbé de l'Épée; personne ne s’éleva pour les contredire. Péreire, invité par l'abbé de l’Épée à être témoin de ses exercices, témoigna qu'ils ne
lui paraissaient rien laisser à désirer; et en cela accorda moins peut-être à la conviction qu'à la politesse.
Heinicke, qui avait établi et qui dirigeait à Leipsick une école de sourds-muets, faisait, comme Péreire, un secret de ses méthodes; il les avait confiées , il est vrai, à son fils, mais uniquement à son fils. Il n’était point dans son intention, ditl, de les enseigner pour un vil prix. Le souverain devrait les lui acheter en argent, à un prix convenable. Il défie tous les casuistes de lui disputer le paiement qu'il a le droit d’en attendre. Il enseigne gratuitement les pauvres; mais il exige des riches des rétributions proportionnées à leurs facultés (1). De plus, le grand-duc de Saxe lui alloue un traitement de 400 écus. Ainsi, par une singularité très remarquable, pendant que l'abbé de l’Épée communiquait ouvertement tous ses procédés, les publiait, s’efforçait de les répandre ; pendant que l'abbé de l’Épée sacrifiait sa fortune entière au grand bienfait qu’il répandait sur ses élèves, les deux rivaux en présence desquels il se trouva, les deux adversaires contre lesquels il eut à lutter, adoptant également une conduite tout opposée, s’enveloppaient l’un et l'autre d’un mystère ab- Shops ul vhiss 4
(1) Lettre d'Heinicke à Y'abbé de l'Épée , du 12 juillet 1782, rapportée par ce dernier dans La véritable Manière, etc.,
3° Partie, page 280.
solu, et faisaient l’un et l’autre, de l'éducation des sourds-muets, une spéculation intéressée. C’est un double et noble avantage qu'on ne peut refuser du moins à notre vénérable instituteur. L'abbé Storck, disciple de l'abbé de l’Épée, avait formé à Vienne, et y dirigeait, sous les auspices et la protection de l’empereur Joseph IT, un institut de sourds - muets que ce prince avait doté, qui subsiste encore aujourd’hui, et dont nous aurons occasion de parler par la suite. Heinicke écrivit à l'abbé Storck pour l’engager à abandonner la méthode de l'abbé de l'Épée, et à adopter ses procédés, sans doute en les achetant par un bel et bon marché. L'abbé de l’Épée en ayant été instruit, écrivit directement à Heinicke, pour justifier sa méthode et la fidélité de son disciple à la suivre, et pour engager avec lui une franche discussion sur les principes de l’art. Nous avons trois lettres de l'abbé de l’'Épée, écrites avec un sentiment délicat des égards, avec cet abandon qui lui était naturel, où il entre lui-même dans la discussion avec quelques développemens. Nous ne connaissons qu’une seule des réponses d’'Heinicke; elle est fort succincte, roide et pédantesque, et nous fournit peu de lumières. Il évite la controverse, se renferme dans le sentiment de sa propre supériorité, et prononce plus qu’il ne discute. Heinicke avait affirmé, dans sa lettre à l'abbé Storck, les deux propositions suivantes : 1°. « Que
« le défaut de l’ouie ne peut être suppléé par le « ministère de la vue; 2°. que les idées abstraites « ne peuvent pénétrer dans l'esprit des sourds- « muets, même avec le secours de l'écriture, se- « condée par les signes méthodiques. » L'abbé de l'Épée, dans sa première lettre, lui oppose l'autorité des faits, l'expérience des succès qu’il a même obtenus, et les témoignages d’une foule de personnes qui ont assisté à ses exercices. ÿ Heinicke disputait à l’abbé de l'Épée le mérite de l'invention, et soutenait que la méthode de l'instituteur de Paris n’était autre que celle de Bonet, Wallis et Amman. Il ne fut pas difficile à l'abbé de l'Épée de repousser une assertion qui accusait dans son auteur l’ignorance la plus complète des méthodes qu'il prétendait assimiler. Heinicke jugeait la méthode de l'abbé de l'Épée trop lente, et prétendait en avoir imaginé une beaucoup plus rapide et plus directe; il prétendait qu'il fallait commencer par enseigner au sourd - muet l'articulation artificielle, avant de passer à l'explication des mots et à l'intelligence des choses; il assurait enfin que la complication des caractères de l'écriture ne permet jamais au sourd-muet d’attacher une idée claire, unique et déterminée, à un mot écrit, ni de conserver cette association dans sa mémoire. « Les caractères écrits « où imprimés, disait-il, ressemblent à des pieds « de mouches ou d'araignées; ils n’ont pas une
« forme assez simple pour que notre imagination « puisse se les retracer en leur absence; et, lors- « qu'à peine notre esprit peut se représenter dis- « tinctement une lettre séparée des autres, com- « ment pourrait-il se peindre nettement un mot « tout entier qui en renferme souvent un grand « nombre ? Les sourds-muets, disait-il encore , ne « peuvent penser avec de tels signes : ce n’est « point sur de tels signes, que les objets s'appuient « pour se représenter à eux dans leurs songes. » Suivant lui, le simple mot Paris ne pouvait se graver avec netteté dans l’imagination , d’après les $eules figures qui le composent dans l'écriture alphabétique. L'abbé de l’Épée se reconnaît hors d'état de discuter, par une comparaison raisonnée, le mérite respectif de la méthode de son rival et de la sienne, puisque celui-ci s’est enveloppé d’un profond secret. Il oppose à la seconde objection tous les raisonnemens qu'il avait déjà employés contre Péreire. Il repousse et dément la supposition qui forme la troisième objection, comme étant entierement gratuite, et ne consent point à admettre que les caractères de l'écriture ne puissent se retracer dans l'esprit que d'une manière confuse; il en appelle, sur ce point, au témoignage de l'expérience. Il fait remarquer que les objets se peignent dans l’esprit avec les mêmes formes et les mêmes couleurs dont ils sont revêtus quand ils affectent nos sens; que dés-lors
l’image d’un mot écrit se dessinera, se détachera, se conservera dans la pensée, avec autant de facilité et de netteté, qu'il y en a dans la perception de ce mot lorsqu'il frappe nos yeux dans la lecture. Il oppose enfin Heinicke à lui-même; car, après tout, Heinicke, avec son articulation artificielle, ne procurait pas à ses sourds-muets une audition de sons; il ne pouvait aussi leur faire percevoir que, des formes assez compliquées et plus délicates à saisir. Comment donc ces formes Jouissaient - elles exclusivement du privilége de pouvoir seules se retracer à l'esprit, en sorte que le sourd-muet pensät et rêvât dans cette prétendue parole articulée? L’abbé de l'Épée ajoutait que, dans les songes, on se représente les images sans le secours d'aucun signe. (1)
L'abbé de l’Épée adressa aux principales sociétés savantes de l’Europe sa correspondance avec Heinicke, sollicita leur examen et leur décision sur cette controverse. L’académie de Zurich fut la seule qui se rendit à son vœu. L'arrêt qu'elle porta est du moins extrêmement remarquable par la rare clarté qui, sur un sujet assez abstrait, s’y trouve unie à une grande concision. Cette académie avait eu soin de consulter les ouvrages publiés par Heinicke; elle avait sôus les
(1) La véritable Manière , etc., 3° Partie, 1"° et a° Lettre de l’abbé de l’Épée, pages 232 et 244.
yeux l'établissement formé par M. Ulrich, d’après la méthode de l’abbé de l'Épée, pour l’éducation des sourds-muets. Après avoir nettement posé l'état de la question, elle croit pouvoir reconnaître, avec Péreire, que les personnes jouissant de louie ont beaucoup de peine à se retracer dans l'esprit la forme entière et distincte des mots écrits; mais elle ajoute qu'on ne peut rien en conclure relativement aux sourdsmuets; que, d’après une expérience constante, un sens, chez l’homme, acquiert toujours une plus grande sagacité et pénétration dès qu’un autre sens cesse d'agir. Mais, en accordant même à Heinicke que, chez les sourds-muets, comme chez ceux qui entendent, les caractères de l’écriture ne puissent se graver dans l'esprit qu’à l’aide d’un troisième genre de signes intermédiaires, elle trouve dans les signes méthodiques de l'abbé de l’Épée, précisément le système de signes le | plus propre à remplir cette fonction. L’académie estime donc que, pour les élèves de l'abbé de l'Épée, les mots écrits ne sont pas les signes directs et immédiats des idées, mais seulement la représentation des signes méthodiques, et que ces signes remplissent, entre l'écriture et la pensée, précisément la même fonction que la parole pour les personnes qui entendent. Ces signes paraissent même plus propres encore à remplir une telle fonction, que ceux de la parole; parce que, au lieu d’être
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arbitraires comme ceux-ci, ils sont la peinture des objets; qu’ils en retracent l’image aux yeux; qu'ils ne se prêtent à aucune équivoque. Ces observations paraissent, à l'académie de Zurich, décider pleinement de la controverse, et condamner les opinions de linstituteur de Leipsick. (1)
L'abbé de l’Épée se trouva encore engagé dans une troisième lutte avec l’académicien de Berlin Nicolaï; celle-ci fut moins prolongée, ne donna lieu à aucune discussion développée; mais elle était en soi plus sérieuse ; elle eût mérité un examen approfondi. Nicolaï assistait, en 1785, à un exercice des élèves de l'abbé Storck, dans l’Institut de Vienne; il proposa à l’instituteur d'exécuter, en présence des élèves, une action quelconque, et d'engager ensuite ceux-ci à en rendre compte ar écrit, sans qu'on leur dictät les expressions nécessaires. L'abbé Storck y consentit; l’académicien frappa sa poitrine; l'élève sourd- muet désigné écrivit : z2ain , poitrine. Nicolaïi se leva, pensa, écrivit, publia que, par ce seul trait, la méthode de l’abbé de l’Épée était jugée (2). Il joignit à’ cet
(x) Voyez ce jugement rapporté à la suite de la correspondance de l’abbé de l’Épée avec.Heinicke, dans La véritable Maniére, etc.
(2) Le Journal de Paris répéta l'accusation insérée par Nicolaï dans les journaux étrangers.
arrêt des expressions assez injurieuses pour le respectable instituteur de Paris. |
A cette nouvelle, l'abbé de l'Épée écrivit à Nicolaï, dans le mouvement d’une juste susceptibilité. Sa lettre, du reste, ne discute point le fond même de la question : il ne cherche pas, comme on pourrait s'y attendre, ou à établir que ses élèves peuvent d'eux-mêmes rendre compte, par une phrase écrite et complète, d’un fait dont ils auront été témoins, ou à prouver que cette opération est impossible à tout sourd-muet, quelle que soit la méthode qui ait été suivie dans son éducation : il se borne à faire remarquer que, suivant Heinicke et Nicolaï lui-même, il serait impossible de conduire les sourds-muets à la connaissance des idées métaphysiques, et que cependant il réussit, par sa propre méthode, à leur procurer cette connaissance. Cette circonstance essentielle lui parait décisive en sa faveur; il rappelle d’ailleurs le jugement de Pacadémie de Zurich. Dans le mouvement d’une noble et généreuse confiance, l'abbé de l’Épée en appelle à l'académie de Berlin, dont Nicolaï lui-même était membre : il sollicite Pintervention de cette académie, pour prononcer sur ce litige; il s'adresse au prince Henri, qui avait été témoin de ses exercices à Paris, pour obtenir que l'académie de Berlin veuille bien en effet procéder à cet examen et prononcer cet arrêt. La lettre à Nicolai fut adressée avec celle qui
bo2 DE L'ÉDUCATION était destinée à l’académie, et publiée également avec elle dans le Journal de Paris (x). Mais à l'envoi était joint un mémoire qui ma point vu le jour. Il eut été curieux de connaître comment l'abbé de l’Épée expliquait l'embarras où s'était trouvé l'élève de l'abbé Storck ; car l'épreuve que Nicolaï avait fait subir à cet élève frappait justement sur la lacune essentielle de sa méthode; et nous voyons, par ses lettres à l'abbé Sicard, qu'il ne croyait pas possible d’y remédier. Dans son zèle si pur et si désintéressé pour la vérité et pour le bien d’une partie considérable de l'humanité, l’abbé de l'Épée désirait qu’une discussion appro- fondie, ou un jugement éclatant, résolût la question en présence du monde savant, quand méme ce Jugement eût éte contraire à ses propres opinions (2); mais sa démarche demeura à peu près sans résultat. à Formey, chargé par l'académie de Berlin d’en être le rapporteur, fit en effet une apparence de rapport; mais il évita de discuter, d'émettre son opinion : il supposa qu'il fallait déférer cette décision à l'expérience, fit quelques complimens à
(x) Voyez le Journal de Paris du 27 mai 1985, N° 147, page 604.
(2) Lettre de l'abbé de l’Epée à MM. de l’Académie de Berlin , sous la date du 31 mai 1785.
Ca
DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP, VU. 503 l'abbé de l'Epée, et déclina l'attribution dont celuici avait voulu investir la société savante dont il était l'organe. (1)
(x) Voyez ce rapport dans les Mémoires de l’Académie royale de Berlin (Histoire), 1785.— Formey était d’ailleurs, il faut en convenir, un juge peu compétent, et il recula peut-être devant les difficultés d’un problème dont il n’était guère-capable d’embrasser toute l’étendue et de sonder toute
la profondeur.