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CHAPITRE VIIL L'abbé Sicard ; ses écrits

Pérume Ernaud, l'abbé Deschamps , n'avaient formé aucun élève, n’avaient laissé aucun successeur; leur mode d'enseignement cessa, en France, avec eux. L’abbé de l’Épée dès-lors régna seul Sans,contestation parmi nous; la méthode dont il avait posé les bases prévalut seule désormais. Ses nombreux disciples l’appliquèrent en divers lieux : à Paris, dans l'institution dont il avait été le créateur , elle reçut de nombreux et importans perfectionnemens. Pour ne point interrompre la filiation des méthodes , nous devons donc maintenant considérer celle-ci sur le théâtre où elle continue à se développer, et voir la découverte se compléter, l’œuvre s'achever entre les mains de l'abbé Sicard/ C’est là que le système des signes méthodiques a pris son entier développement.

Un prélat aussi distingué par ses lumières que par l'intérêt que lui inspirait tout ce qui était utile à l'humanité, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, envoya à Paris, auprés de l'abbé de l'Épée, un jeune prêtre de son diocèse, pour apprendre

la théorie et la pratique de la méthode employée par lillustre instituteur : c'était l'abbé Sicard. L'élève se pénétra bientôt des vues de son maïtre, s'y associa pleinement, les saisit avec enthousiasme. Il était éminemment propre à les faire valoir. Doué d’une imagination vive et féconde, il avait une singulière habileté à revêtir les notions abstraites de formes sensibles; il avait un talent particulier pour cette pantomime qui est le langage propre du sourd-muet, et que l'abbé de l'Épée s'était proposé de porter, dans son système de signes méthodiques, à un si haut degré de développement : doué d’un esprit actif, flexible, il cherchait, découvrait des voies nouvelles et variées pour exprimer, expliquer les notions ou les préceptes. Il semblait avoir une sorte de vocation naturelle pour commercer avec les sourdsmuets.

L'abbé Sicard, en adoptant les principes fondamentaux de son vénérable maître, tels que nous les avons précédemment exposés, saisit surtout cette idée-mère qui faisait considérer l'instruction du sourd-muet comme une traduction, les signes mimiques comme la langue maternelle du sourdmuet, la langue conventionnelle usitée dans la société comme la langue étrangère qui, à laide de la traduction, doit être enseignée au sourdmuet, Il reproduisit cette idée sous de nouvelles formes, la médita sans cesse; on eut dit que la lan-

gue des signes était en effet devenue pour lui une langue naturelle, tellement il se Pétait appropriée, tellement il l’affectionnait, tellement il était habile, non seulement à employer, mais à l'étendre, à l'enrichir, à la plier et la replier en mille manières. |

Il s’aperçut bientôt que l’abbé de l’Épée n’avait pas à beaucoup près suivi toutes les conséquences de ses principes; que l'ouvrage de l’inventeur était resté inachevé, comme il était inévitable. Il prit, pour point de départ, le terme auquel son maître | s'était arrêté. Il résolut, en suivant toujours la même direction, d'avancer dans la carrière -aussi loin qu'il serait possible; et comme, dans ce système, il s'agissait de construire pour le sourd-muet, avec les signes mimiques, une langue qui complétät sa langue naturelle, si pauvre et si décousue; une langue additionnelle qui püt correspondre à nos langues artificielles, par l'étendue de la nomenclature et les formes grammaticales , il entreprit de terminer ce grand ouvrage ébauché par son prédécesseur ; il espéra pouvoir placer enfin, pour le sourd-muet, entre les discours écrits et la pensée, cet intermédiairé qui était cherché par l'abbé de l'Épée , ét qui devait répondre pleinement aux doubles conditions des deux termes dont il devait être le lien, dont il devait reproduire toutes les combinaisons. Telle fut son entreprise : continuer, réformer, coordonner le système des

signes méthodiques; ce fut aussi l'ouvrage de sa vie entière.

L'abbé de l’Épée avait laissé trois lacunes principales à combler, et l’abbé Sicard se proposa de les combler en effet. L'abbé de l’Épée n’avait donné qu'une nomenclature incomplète, et plusieurs même des signes qui la composaient étaient empreints d’une grande imperfection ; l'abbé Sicard s’attacha à la rectifier et à la terminer. L'abbé de l'Épée n'avait considéré les formes grammaticales de nos langues, que comme une simple convention, etn avait enseigné ces formes, à l’aide des signes , que comme des règles purement matérielles ; l'abbé Sicard se proposa de faire comprendre à ses élèves comment les formes grammaticales représentent les vues de l'esprit et les fonctions des idées dans le tableau de la pensée , et de transporter dans les signes grammaticaux une image vivante de ces opérations et de.ces fonctions. Enfin l’abbé de l’Épée n’avait point essayé de faire construire la proposition à ses élèves; il ne les avait mis en état de produire par eux-mêmes que des mots détachés ; il s'était borné à leur faire copier les phrases sous la dictée; l’abbé Sicard comprit que le but essentiel de linstruction du sourd - muet étaitide le mettre en état d'exprimer sa pensée par lui-même , de construire ainsi tous les genres de propositions ; que dés-lors il fallait, non seulement lui donner les règles de la syntaxe qui pré-

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side à nos langues, maïs surtout l'initier à l'esprit de ces règles, en tant qu’elles représentent les lois de la pensée. On ne pouvait concevoir des vues plus judicieuses. L'abbé Sicard prouva par ses travaux qu'il les avait saisies, plus encore qu'il ne réussit à les définir d’une manière expresse. Mais la continuation, l'achèvement d’un tel ouvrage, était encore une tâche prodigieuse, et demandait, outre des méthodes sévères, un esprit éminemment philosophique.

En examinant maintenant comment l'abbé Sicard a exécuté en effet le plan qu’il avait adopté, nous devons distinguer en lui deux ordres différens de travaux, et, si l’on peut dire ainsi, deux hommes : ct qui, dans ses ouvrages, a exposé la théorie de l’art; l’instituteur qui, dans une pratique habituelle et long-temps prolongée, a appliqué cette théorie. Nous devons les distinguer d'autant plus, que le second a, non seulement mieux déterminé les méthodes proposées par le premier, mais les a modifiées en beaucoup de points, Souvent ceux qui se sont bornés à lire ses ouvrages y ont été trompés: les uns, jugeant ses procédés d’après sa théorie , les ont critiqués, les ont trouvés insuffisans, ont cherché à les réctifier , et, dans le fait, se sont trouvés pratidüer à peu près comme lui; d’autres, n’ayant étudié que sa théorie, ont cru limiter, et n’ont point suivi ses vrais procédés. On a vu des instituteurs qui

pensaient s'être formés à son école et s'être dirigés par ses principes , et qui, venant à Paris, témoins des exercices suivis dans l’Institution qu'il dirigeait, ne pouvaient s’y reconnaître, étaient hors d'état, non seulement d’y donner une leron, mais de suivre même et de comprendre le plus souvent les lecons, telles qu’elles y étaient données.

Nul instituteur de sourds-muets n’a autant écrit sur cet art que l’abbé Sicard, et n’a développé avec plus de détail les vues qui le dirigeaient. Ses ouvrages se rapportent à deux objets principaux , la nomenclature et la syntaxe ; le premier est la base essentielle de sa Théorie des Signes; le second, celui de son Cours d'instruction. Tous ses autres écrits se réfèrent à ces deux points de vue. Quoique la Théorie des Signes aït été publiée plus tard , elle doit, dans l’ordre des idées, nous occuper la première : c’est là que nous venons chercher avec empressement, avec avidité, cette langue appelée naturelle; cette langue annoncée comme si féconde, si belle, si expressive, si fidèle, si exacte; cette langue destinée à devenir la langue universelle, ou plutôt qui déjà en possède par elle-même le privilége; cette langue, objet perpétuel de l'enthousiasme de l’abbé de l'Épée et de ses disciples.

Voici les bases sur lesquelles l'abbé Sicard s’était proposé de construire sa Théorie des Signes : « Renonçant à la forme alphabétique, il divisait,

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«dit-il, tous les mots qui devaient former la no- «menclature, en autant de parties qu'on recon- «nait d’élémens distincts dans le discours ; il divi- « sait ensuite les mots, et chaque espèce de mots «en autant de familles , dont chaque primitif était «le chef; 27 suivait l’ordre dans lequel tous les «mots, s'ils eussent été inventés, auraient été «classés. La première série était celle des noms « des objets physiques ; la seconde, celle des adjec- «tifs ; la troisième, celle des noms abstractifs, etc. « Chaque nom, chaque adjectif, chaque verbe, «outre la définition qu’il en donnait, était accom- «pagné d'une exposition courte du nombre et «de la forme des signes qu'il fallait faire pour «chaque mot. La vue des objets, de leur couleur «et de leur forme, ainsi que des actions physi- « ques et sensibles , devait servir à inventer la pan- «tomime propre à les exprimer. Pour éviter toute «méprise et compléter le signe de chaque objet, «il aurait figuré aussi la destination de chacun » (1). Ce plan était sans doute aussi sage qu'utile. Pourquoi l’abbé Sicard ne s’y est-il pas conformé? Il se contente de nous dire que « le désir de rendre «uniforme le langage des muets et d'aller au se- «cours de tous ceux qui désirent se consacrer à « les instruire, ne lui a pas permis de se! borner à

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(1) Théorie des Signes, chap. Is, page 4.

« cet essai » (1). Ce qui ferait supposer que, dans l'exécution, il aurait seulement donné plus d’étendue au plan, sans en changer les bases.

Après avoir justement rappelé que le sourdmuet non encore instruit a déjà des idées, puisqu’il a des expressions, et qu'il a des expressions, puisqu'il a des signes; que ces signes sincères, éloquens comme la nature qui les inspire, sont le premier moyen de communication entre le maitre et son élève; après avoir recommandé au maitre de se saisir avec empressement de ce premier élément de la langue de son élève, il lui conseille de placer celui-ci dans les circonstances nouvelles propres, en agissant sur lui, à faire naître en lui de nouvelles impressions et de nouvelles idées, et il l’engage à observer les expressions par lesquelles son âme cherchera alors à les répandre, en empruntant les accens mimiques. « Obtenez ainsi « d’abord les signes des diverses parties du corps, «ceux des actions les plus ordinaires de la vie; « empruntez-les au sourd-muet, traduisez-les en « mots écrits, qui, S'associant à eux, serviront en- «suite à les représenter. » (2)

Il y a dans nos langues deux parties distinctes, dont l’une, la plus bornée, aussi simple que familière, correspond au langage du sourd-muet tel

(1) Théorie des Signes, chap. I*, page 7.

(2) Ibid., pages 8 à 12.

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qu'il lapporte avant son instruction, et dont l’autre, mille fois plus étendue et plus savante, suppose une suite d'observations que le sourdmuet n'a pu faire. « La première, dit l'abbé Si- « card, comprend les signes des objets et de leurs «modifications; commencez donc par réduire la « langue écrite à ces deux élémens, si vous voulez «qu'il puisse vous entendre ; commencez à parler «sa langue pour pouvoir lui apprendre la vôtre; « échangez votre nomenclature de noms contre la «sienne, et faites-en ensuite autant pour les qua- « lités. (1)

« Oubliez donc, continue-t-il , tout ce que vous «a appris la communication avec les autres hom- «mes; étudiez la manière dont se seraient for- « mées les langues; décomposez les mots (2) qui «se présentent sous la forme la plus simple, «comme ceux d'hier, demain, aller, courir, etc. « Les idées simples qui ne.se définissent pas et les SAS ES LE) 39 AB? CORRE SAT 601 OO EST

(1) Théorie des Signes, chap. Ie, pages 12 et 13. — L’abbé Sicard , dans le système de grammaire générale qui lui était propre, considérait tous les verbes comme pouvant se réduire à des adjectifs. Cette opinion, que nous sommes loin de partager, explique comment il suppose que la langue des

sourds-muets ne comprend que des noms et des adjectifs;

c'est dans ce sens qu’il faut entendre le passage qu’on vient de lire.

(2) IL veut dire : Décomposez les idées complexes exprimées par des mots simples,

« seules qu’il ne faille pas définir, sont celles au-delà « desquelles on ne trouve rien... On ne peut pré- «senter d’abord au sourd-muet que les mots pour « lesquels il donne un signe simple en échange, «ou pour lesquels il ne fait qu'une action unique. « Le nombre de ces idées simples sera fort rés- «treint; mais elles seront bientôt fécondées, quand «votre élève apprendra de vous à les combiner. « C’est à vous à lui fournir les nouveaux signes qui « fixeront les résultats qu’il en obtiendra. Jamais «une idée fausse n’entrera dans sa mémoire, parce «que tous les signes seront donnés à propos, «et qu'un seul qui serait équivoque n’y pourra «être admis. Aux idées simples succéderont les «idées complexes, qui seront simples à leur tour, «relativement à des idées plus composées... Tels «seront les avantages de cette forme d’enseigne- «ment, toutes les fois qu’on procédera, dans lin- «vention des signes, d’après la génération des. «idées. Imitez donc la nature; faites parcourir, « dans l’ordre même de leur génération, le tableau « de toutes les idées qui peuvent être du domaine « de lintelligence la moins exercée, depuis les «idées sensibles jusqu'aux notions les plus abs- «traites qui sont de pures créations de notre « esprit. D (1)

Nous aimons à exposer ces principes placés par

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(1) Théorie des Signes, pages 22 et 23.

abbé Sicard en tête de son travail, parce que nous pouvons leur accorder de justes éloges, jouissance qui ne nous sera pas toujours permise quand nous passerons aux applications. Ces principes, généralement sains, seroñt médités avec fruit par ceux qui suivront la même carrière, parce qu’ils peuvent même exercer une influence utile sur le système entiér de l’éducation des sourds - muets : ils appartiennent à l’histoire de l’art et y occupent une place importante.

Quoique ce soit à linstitüuteur du sourd-muet qu'il appartienne de créer ensuite le second langage mimique, et de le donner au sourd-muet après avoir reçu de celui-ci'la première provision de signes mimiques, qui se concentrait dans les images les plus simples et les plus familières, l’abbé Sicard fait remarquer, cependant, que, dans cette création même, l’instituteur s’aidera encore du concours du sourd-muet, travaillera en commun avec lui, et souvent se laissera guider par lui.

Les signes artificiels ou méthodiques, objet de l'espèce de dictionnaire auquel l'abbé Sicard a donné le nom de théorie, se divisent en deux grandes classes : les signes de nomenclature, et les signes grammaticaux:

Deux modes de distribution se présentaient pour composer un dictionnaire de signes de nomenclature : l’ordre alphabétique, usité dans nos dictionnaires, commode pour l'usage; et l’ordre logique,

plus conforme à la nature des choses, demandé par le besoin de mettre en évidence la généalogie des idées. L'abbé Sicard s'était prononcé ouvertement contre le premier, avait donné au second une juste préférence. Cependant il met la main à l’œuvre; il se borne à adopter l’ordre logique pour la formation de douze classes ; et, dans chacune de ces douze classes, il adopte lordre alphabétique calqué sur les mots correspondans de la langue française.

Les classes sont présentées dans l’ordre suivant:

1. Signes des noms des objets les plus usuels, et de tout ce qui se présente aux yeux de l'enfance.

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