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Actions morales et intellectuelles del’'homme

Cette classification est jugée des qu’elle est exposée. Les trois premières classes sont réellement les seules qui occupent leur vraie place. La dixième devrait leur être réunie, peut-être leur servir d’introduction, au lieu d'occuper lun des rangs les plus élevés de l'échelle : car C'est par leurs qualités sensibles que les objets familiers, les végétaux, les animaux, se manifestent et se désignent dans le langage de la pantomime. Pourquoi faire figurer dans la quatrième classe, toutes les fonctions que l’homme est appelé à remplir, lorsque ses facultés organiques ne paraissent qu’à la neuvième, ses actions physiques, intellectuelles et morales qu'aux deux dernières, et lorsque cependant l’homme ne peut exercer les fonctions diverses auxquelles il est appelé, qu'en exerçant ses organes, en accomplissant les deux ordres’ d’action dont il’ est capable? Pourquoi séparer les élémens et les météores, des autres descriptions du théâtre de la nature? Comment présenter les phénomènes de Ja nature, avant d’avoir donné les signes des me- sures et des nombres ? d

Venons maintenant au choix et à la composition des signes. |

Ces signes, avons-nous vu, devaient être de deux espèces : les uns, formés par le sourd-muet

lui-même, que l’instituteur devait recevoir de lui; ce sont ceux des idées sensibles, déjà familières à l'élève; les autres qui exigent, pour leur création, le concours de l’instituteur. Nous chercherons vainement cette distinction dans la Théorie des Signes. Les trois premières classes, la dixième surtout, devaient appartenir, en grande partie, au langage que le sourd-muet possède en propre; cependant, c’est l’instituteur qui les crée, qui les donne; il n’est pas même question de l’invention de l'élève; nous ignorons jusqu'à quel point linstituteur conserve ou modifie les signes apportés par l'élève. Nous parcourons ce vaste dictionnaire : qu’y trouvons-nous sous le nom de signes? Une suite de descriptions animées, pittoresques, souvent ingénieuses, souvent claires, plus ou moins exactes, mais des descriptions qui sont généralement d’une extrême étendue, composées d’un grand nombre de détails, qui doivent à ces détails même ce qu’elles ont de fidèle et de pittoresque, qui exigent une pantomime presque toujours fort développée, et qui demandent un temps assez long pour être fidelement exécutées; nous y trouvons, en un mot, une suite d'explications, à l’aide de tableaux sensibles, exprimés par une longue suite de gestes. Mais sont-ce là des signes ? Le caractère essentiel d’un signe n’est-il pas la simplicité, Punité même? ne doit-il pas réunir l’idée complexe autour d’un pivot; bien loin d’en déployer

toute l'analyse ? On va en juger; on va nous com: prendre par quelques exemples que nous avons pris au hasard, ou plutôt que nous avons pris de préférence dans les premiers chapitres, lesquéls, traitant des objets les plus familiers, devraient offrir les signes les plus simples : encore faut-il remarquer que chacune de ces descriptions renferme plusieurs mots, lesquels, à leur tour, ne s'expliquent que par une longue description ; que, dans cette seconde description, on retrouve en: core des élémens qui en exigent une troisième, et qu'ainsi, de proche en proche, les signes se multiplient indéfiniment. (1)

L'abbé Sicard prend soin, il est vrai, de nous

nement détente niemntnntenrn enr nest ere tmemmnteer etat apdenerent (1) Prenons au hasard un exemple :

« Gouverneur. 1°. Figurer le palais d’un prince ou l’hôtel «d'un grand seigneur ; et ce prince ou ce seigneur, les dé- « signer par le signe de la décoration de quelque ordre mi- « litaire; et le palais ou l’hôtel, par tout ce qui caractérise « la magnificence et la grandeur ; 2°, signe d’un enfant, fils « ou fille de ce prince, ou de ce grand; 3°. l’action de celui « qui donne des lecons à ce jeune prince, sur la géographie, x sur la grammaire, sur la religion, sur la politique, sur la « morale, etc.; 4°. signe de surveillance et de conduite. » (Théorie des Signes, tome I", page 69.) — Foyez aussi les mots de famille, maître de pension, maftre d’hôtel, fermier, cultivateur, géographie, ingénieur, administration >. ESpion, gouvernement, providence, saint, santé, etc. (Ibid. pages 66,

avertir, à plusieurs reprises, que ces signes, dans l'usage, se simplifient; que les sourds-muets les réduisent par des ellipses, et sont très habiles dans ces réductions. Mais ne sont-cé donc pas ces signes réduits, réellement en usage, qu’il fallait nous faire connaître, nous perméttre de juger, nous mettre en état d'employer ?

. Nous reconnaitrons donc, dans le système des signes prétendus qu'on met sous nos yeux, le mérite d'explications, d'exemples qui peuvent être utiles, comme commentaires des mots écrits ou des signes véritables : ce sont, sur chaque mot, des entretiens animés, figurés, ordinairement assez étendus, par la voie des gestes ; ce sont de vraies scènes dramatiques ; nous n’y pouvons voir autre chose.

Ainsi, cette langue des signes méthodiques, simplifiée par la rédüction, telle qu’elle a été inventée par les abbés de l'Épée et Sicard , et réellement employée par eux; cette langue qui est l’essence, le pivot de leur méthode, tant exaltée par les uns, critiquée par les autres; cette langue, dont le mérite doit décider du mérite de leur méthode, nous ne la découvrons, nous ne la possédons pas encore. L'abbé de l’Épée ne nous en a donné aucun exemple; l'abbé Sicard nous donne une chose toute différenté ; l’un et l’autre se contentent de nous dire qu’elle se forme, dans la pratique, par la réduction et l’ellipse des descriptions pantomimiques.

Que si la Théorie des Signes, sous ce rapport, ne remplit point le but qu’elle a annoncé, elle n'en peut pas moins être fort utile, comme recueil de descriptions; et il est même telle opinion suivant laquelle elle serait, sous ce rapport, plus réellement utile.

Si nous examinons de plus près ces explications, en y cherchant ce qu’elles nous promettent, c’està-dire du moins une explication par les signes mimiques, C "est précisément quelquefois cette pantomime elle-même que nous ne trouvens pas décrite par le détail des gestes nécessaires; nous voyons à sa place une sorte de définition; en sorte que nous serions fort embarrassés alors pour exécuter la pantomime annoncée, sur des données aussi vagues. (1)

Quelquefois la chose est expliquée par la chose même (2); quelquefois une description comprend,

(1) Exemple : « Précepteur. — 1°. Faites les signes d’un « prince, d’un jeune homme, d’un enfant ,et faites signe qu’ils « sont ignorans; 2°. figurez l’action de chercher un homme sa- « vant, et de le donner à ce jeune prince, à ce jeune homme ; « 3°. figurez l’action de donner des instructions au jeune « homme, et de le conduire à l’état d’homme instruit. (Théorie des Signes, tome I*, page 71 ). Voyez aussi les mots répétiteur, banquier, jurisconsulte, Philosophe, commissaire des guerres, vraisemblable, etc., etc. (Ibid., pages 71, 91, 13r, 134,143; tome Il, page 554.)

(2) Voyez, par exemple, le signe des mots agile, débile, etc. ( Ibid., pages 315, 326.)

DES SOURDS-MUETS. — PART. 11, CHAP. VILL 21 dans ses élémens, un signe qui, à son tour, supposera le premier parmi les élémens qui le constituent. (1)

Malgré la profusion des détails circonstanciés qui composent chacun de ces tableaux, nous en rencontrons à chaque pas qui sont atteints de vague et d'incertitude (2); nous en rencontrons trop souvent qui sont plus ou moins inexacts (3);

(1) Voyez, par exemple, le signe de l’eau (ibid, p.29), dès le début, où figure comme élément de description la FonTAINE, l’action d'y boire, dans le creux de sa maïr, ou

dans un verre ; et plus loin, page 33, le signe de fontaine, où figure une source d’eau, avec l’action d’y puiser de l’EAU awec le creux de sa main, et d’y botre.

(2) Exemple : « Désciple.— 1°. Levez horizontalement la main « droite, étendue vers la tête, pour faire le signe de maître; « 2°. figurez l’action du maître qui parle, qui fait des signes «et qui instruit; 3°. figurez l’action du disciple qui écoute ,‘ « en regardant les signes manuels du maître, pour en rece- « voir la lecon. (Théorie des Signes, tome I#, page 67). Voyez aussi les mots grammairien, juge, esprit, premiére cause , Être supréme, etc., etc. (Ibid., pages 130, 156, 213.)

(3) Exemple : « S’abstenir. — 1°, Figurer plusieurs actions, «comme lire; aller en un lieu quelconque; manger de tels « mets ou de tels fruits; boire du vin, des liqueurs ; prendre « du café, etc.; 2°, figurer qu’on ne fait aucune de ces ac- «tions ; par exemple, au lieu de manger gras, manger mai- « gre; au lieu de boire du vin, boire de l’eau, ne point pren- « dre de café, ne boire d'aucune liqueur : telle est la signi- « fication du verbe s'abstenir; 3°. signe du mode indéfini. » {Ibid., page 40.) Voyez aussi les mots s’absenter, agir,

nous ne voyons point marquer les nuances qui distinguent les valeurs des mots analogues, improprement considérés comme synonymes (1); et d'autrefois nous rencontrons le même signe pour des objets différens (2) : nous voyons un- exemple particulier cité, comme explication, sans aucune indication qui le généralise (3); nous cherchons hr PR nÉe n, Mpe RE LT Ou San nrL os pet terne) falloir, vouloir, analogie, analogique, vrai, etc. , etc., (Ibid. pages 404, 411, 499, 581; tome II, pages 32, 554.)

(1) Exemple :« Mélancolique. — 1°: Figurer une personne «triste. et d’une humeur sombre ét chagrine ; 2°. figurer «qu'elle n’a ni fièvre, ni aucune souffrance qu’elle puisse «indiquer, mais seulement un ennui et un malaise-dont la « cause lui est inconnue; 3°. signe d’adjectif, » (Zbid., p: 325). Voyez encore les mots débile, abandonner, innocent, etc. (Zbid., pages 321, 402; tome IE, pages 216, 367.)

(2) Voyez, par exemple, ange ; esprit. (Ibid., pages 207 et. 2334)

(3) Exemple : « Prétexte, — 1°, Représenter plusieurs per- «sonnes réunies pour une partie d’amusement et de plaisir ; «2°, en réprésenter une qui n'y avait pas été invitée, et qui «arrive pour l'être; 3, figurer cette personne se disant « chargée d’un message auprès de celle qui à invité et réuni «toutes les autres; 4°. signe de mensonge et de fausseté dans «ce récit; 5°. signes de l’abstractif. » ( Théorie des Signes, tome II, page 348.)

«Défendre. — 1°, Supposer un maître et des élèves; 2°. sup- « poser les élèves se répandant dans un jardin; 3°. figurer le «maitre les appelant, et leur ordonnant de sortir du jardin «et de n’y plus rentrer; 4°. mode indéfini. » (bide , pages 119, etc., etc.) #,

DES SOURDS-MUETS. — PART. I, CHAP. VII. D23 en vain, à côté de la description du sens propre, celle du sens figuré, qui eût été fort essentielle (1); nous rencontrons dessignes pour un grand nombre de mots qui sont à peine en usage, et que le sourd-muet n’aura jamais occasion de voir employés, tandis que nous demandons en vain des mots d’un usage aussi fréquent qu’utile. (2)

Les signes méthodiques grammaticaux proposés par l'abbé Sicard, ne présentent point les mêmes inconvéniens ; ceux-ci Sont en général appropriés

(1) Exemple : « Délicat, — Figurer un objet. quelconque « composé de parties fines et menues.

«Il se dit aussi de la vue, et alors le signe est de figurer «une grande lumière, en exprimant que des yeux délicats ne « peuvent la souffrir ; et le signe adjectif,

« Il se dit aussi de l'oreille, en exprimant qu'elle sent «les moindres dissonances.

« Il se dit du nez, qui juge finement des odeurs,

« Il se dit des objets faibles et fragiles , qui ne résistent « point aux impressions des corps étrangers.

« Les signes doivent d’abord indiquer tous ces sens, et puis « exprimer le genre d’impressions relatives à chacun d’eux. » ( Théorie des Signes, tome I‘, page 321). Voyez aussi les mots adoucir, affaiblir. ( Ibid., pages 409, 411.) ,

(2). Dans la foule des mots inutiles au sourd-muet, il suffirait d'indiquer algébriste, chronologiste, chef,. venir, ambidextre, et la plupart des noms de grades militaires ou civils. Parmi les mots négligés ou omis, quelques exemples donneront une idée de l'importance de ces lacunes : complarsance,

politesse, prévoyance, prévoir, etc.

à leur objet, simples, clairs, assez bien conçus. Quelques uns sont encore empruntés à l’abbé de l'Épée , et Ces emprunts ne sont pas heureux. Le plus grand nombre présente la rectification de ceux que l'abbé de l’'Épée avait concus, et que l'abbé Sicard a dû modifier d’après un point de vue entièrement nouveau, en s’affranchissant des erreurs de son maitre.

Ce point de vue, aussi juste que lumineux, consiste, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, à considérer les formes grammaticales comme représentant en relief les opérations de l'esprit et les fonctions que remplissent, dans le tableau de la pensée, les élémens qui la composent. C’est donc en expliquant et rendant sensibles ces opérations et ces fonctions, c’est en remontant aux principes de la grammaire générale, en éclairant ces principes par la lumiere d’une saine métaphysique, que les lois auxquelles sont soumises les formes grammaticales seront justifiées en même temps qu'enseignées ; l'abbé Sicard a voulu que les signes méthodiques destinés à exprimer ces lois fussent eux-mêmes comme une expression abrégée, comme une peinture sensible de l'esprit qui a présidé à ces lois. Mais, pour apprécier Je vrai caractère de cet ordre de signes, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur la seconde partie des travaux de l'inventeur, sur celle qui embrasse la grammaire et la syntaxe , ainsi que les notions

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. VIII. 595 métaphysiques et logiques qui y président. Étudions donc maintenant son Cours d’Instruction ; les signes méthodiques grammaticaux en sont une sorte de résumé, en même temps que de corollaire.

Lorsque nous lisons le Cours d’Instruction d’un Sourd-Muet, nous croyons presque lire une sorte de roman philosophique; il en emprunte les formes, il en offre souvent l'intérêt; on y trouve quelque chose du roman de l'arabe Thophail (1), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de Buffon, à la statue de Condillac, à /’ Émile de Rousseau. C’est une âme encore assoupie qui s'éveille, un esprit encore aveugle qui s'ouvre à la lumiere, une vie intelligente qui commence à se développer au milieu de scènes variées et à la voix de linstituteur. C’est une espèce de sauvage, étranger à nos mœurs, qui est initié à nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue. L'abbé Sicard sait répandre sur chacun de ces progres, sur chacun des exercices qui les obtient, le charme d’une sorte de drame. Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maitre et de l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé , les définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature; il donne une figure,

(1) Le Philosophe autodidactique.

une physionomie aux notions les plus abstraites. On dirait que abbé Sicard est le peintre de la syntaxe, le poète de la grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxqueis il peut être profitable.

Le Cours d’Instruction se compose de vingtcinq thèmes successifs d'enseignement, oude vingtcinq exercices, que l’auteur appelle, on ne sait Pourquoi, par une dénomination fort inexacte, autant de 70yens de communication. Les deux premiers forment l'introduction la plus naturelle, la plus sagement conçue, à cette vaste et difficile Carrière où s'engagent l’instituteur et l'élève ; on ne peut débuter plus heureusement. L’instituteur met son élève en présence des objets les plus usuels, ou de leur figure déssinée, et par un procédé aussi simple qu’'ingénieux, l’exérce à associer l'image de cet objet à son nom écrit. Bientôt, pour donner à cette instruction une matière abondante et variée, il promène son élève sur la double et immense scène de la nature et de la société, lui fait observer, discerner les dons de la première, les arts de la seconde , seulement en ce qui appartient au domaine des Sens; il exerce aussi l'élève à classer ces observations, à mesure qu'il les recueille. Quoique cette vaste exploration soit décrite d’une manière trop succincte, trop incomplète, trop confuse, on ne peut donner assez

DES SOURDS-MUETS. — PART, 1, CHAP. VIII. 327 d’éloges à l’idée d’avoir ainsi préparé l'élève sourdmuet à l'instruction qu’il doit recevoir, par un cours d'observations méthodiques sur les objets sensibles qui s'offrent aux regards de l’homme, idée qui a éfé trop méconnue ou négligée par la plupart des instituteurs des sourds-muets, et dont l'utilité s'étend beaucoup plus loin qu'on.ne le croirait au premier abord.

Nous nous attendons à voir linstituteur, après un début aussi bien entendu, continuer à se guider d'apres les indications de la nature, suivre graduellement et pas à pas, la marche logique de la génération des idées. Mais, dès le troisième chapitre, le troisième moyen de communication, pour emprunter le langage de l’auteur, fourni par le maitre au disciple, est la connaissance des mots étre, chose et objet, c'est-à-dire précisément des trois notions les plus générales et les plus abstraites - qu’ait pu concevoir l'esprit humain. Bientôt, l'instituteur rentrant dans les sentiers qu'il venait d'abandonner, explique lorigine de l'adjectif; il se hâte de faire inventer un pronom et le verbe étre, et tout cela compose le troisième pas que le maitre et l'élève font ensemble. Des ce troisième pas, l’un et l’autre n’ont plus de méthode, plus de plan; ils voyagent dans un pays inconnu, vont à la découverte, tentent au hasard des voies diverses , reviennent fréquemment aux points qu'ils ont déjà visités, circulent plus encore qu’ils n’avan-

cent, découvrent plus qu’ils ne prévoient. Ainsi, l'adjectif est suivi, dans le quatrième moyen de commumcation, par les qualités actives et passives dont il n'est cependant que l’expression. Ainsi, le verbe étre est suivi, dans le quatrième moyen de communication , par la théorie de la proposition, dont 1l est cependant l'âme et l’essence ; ainsi, dans le cinquième moyen dé communication, nous revenons de nouveau à l’explication des mots étre, chose et objet, en y joignant ceux de sorte, espèce, genre et nature; ainsi, dans le sixième moyen de communication, nous trouvons confondus, et Jes temps absolus, et les pronoms personnels, et la double théorie des propositions actives et passives, reproduite une seconde fois ; ainsi, entre le septième moyen de communication, où se confondent la préposition et l’adverbe, et le neuvième, où se rencontre l’article, se trouve jetée, comme un huitième moyen, lexpli- : cation des noms de nombre et la numération, qui, par leur simplicité, leur régularité, eussent réclamé leur rang dans les premiers exercices de élève; ainsi, la théorie des chiffres, qui n’est qu'un système de signes imaginés pour représenter les lois du mécanisme d’après lequel la proposition est construite, survient au dixième moyen de communication, fort éloignée de lexposition des lois qu’elle explique; ainsi, l’interrogation apparaît seulement aux onzième et trei-

zième moyens de communication, quoique toute proposition suppose l’interrogation à laquelle elle sert de réponse affirmative ou négative; ainsi, les pronoms reviennent encore au douzième moyen, les adyerbes au dixième; ainsi, la conjonction que occupe le quatorzième, et la théorie de la conjonction ne se produit qu’au dix-neuvième ; ainsi, le temps, ses divisions, figurent au quinzième moyen, entre la comonction que et les adverbes, tandis que déjà les temps absolus du verbe s'étaient montrés des le sixième, et nous trouvons ici une exposition du système du monde, certainement fort prématurée, etc. Les théories métaphysiques setrouvent jetées comme pêle-mêle au travers des théories grammaticales, sans qu'aucun lien les unisse. Du moins, lorsque l’auteur arrive enfin, dans son vingt et unième moyen de communication, à la connaissance des facultés intellectuelles, lorsqu'il veut y introduire son élève, il reparaït, comme l'avait fait son illustré maître, il reparaïît guidé par la philosophie ; il saisit et suit les analogies qui existent entre les opérations de l’entendement et celles des sens, entre les actes intérieurs de la volonté et les actions extérieures qu’elles produisent; il s’aide de ces analogies, pour faire passer l'élève, de l'observation de l’un des phénomènes, à l'étude de l’autre, en l’amenant à se renfermer en lui-même , et à remarquer la différence

de l’homme intérieur et de l’homme organique, 2 d 3/4

en même temps que les rapports qui les unissent. Il procède d'une manière semblable, en expliquant les notions relevées qui appartiennent au riche domaine de l’ordre intellectuel et moral :il s'appuie sur les analogies qui font retrouver dans divers objets sensibles comme une sorte de peinture en relief de ces notions; il recourt à ces métaphores qui ont aussi inspiré les premiers inventeurs de nos langues, et qui ont déterminé le choix des. noms imposés

à cet ordre de connaissances dont la conscience intime est la source, dont la faculté d’abstraire est l'instrument. L'abbé Sicard s'y montre, nous devons l'ajouter, plus habile peintre que métaphysicien exact ou profond. Mais, comme il le dit justement lui-même, il ne s’agit pas de faire du sourd-muet un-métaphysicien; il s’agit de l’initier à l'emploi de notre langue.

Sile Cours d’Instruction manque entièrement de cet ordre logique qui semblait devoir en. être le caractère essentiel, du moins il abonde en procédés ingénieux pour expliquer les actes de l'intelligence et les formes qui, dans le discours, doivent en être le reflet. Ces procédés, l’inventeur les cherche, les tente, les i imagine sous nOS YEUX ; il essaie, et se réforme lui-même. Ne lui démandez pas de lé faire dériver d'un principe commun, de les soumettre à des règles! ils varient suivant les circonstances et l'inspiration du moment. En

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. VIIL Ô31 général, ce sont des procédés figuratifs, des espèces d’allégories destinées à peindre les rapports délicats et abstraïts qu'il s’agit de faire discerner ; souvent ils consistent dans l’art de faire produire à son élève les opérations qu'il s’agit de lui faire remarquer et définir, en le plaçant dans la situation propre à déterminer ces actes de son intelligence. C’est ainsi qu'il retrace, dans des figures, les abstractions, les combinaisons, les transformations d'idées, en faisant subir aux mots écrits des mouvemens et des changemens de position, analogues à ce qui se passe dans l'esprit. C’est là encore qu'il expose sa théorie des chiffres, qui, assignant à chaque élément du discours la fonction dont il est revêtu, les rapports qu’il observe avec les autres, le rang qu’il doit occuper, servent en quelque sorte, pour la construction de la proposition, de la même manière que les numéros placés par l'architecte sur les blocs de pierre épars encore sur le sol, guident l’'ouvrier pour lui assigner leur place en formant les assises dans la construction de l'édifice. |

C’est maintenant que les signes méthodiques grammaticaux de l'abbé Sicard vont se montrer avec le caractère qui leur est propre, comme étant le produit des opérations quil a fait faire à son élève sur l'application même des lois de la grammaire, et comme servant à peindre ces opérations. Donnons-en quelques exemples.

L'abbé Sicard à distingué, avec sagacité | une des fonctions que remplit dans notre langue l'article e, la, les, celle qui a pour objet de déterminer un objet à choisir dans une collection, et le signe qu’il lui affecte est le résumé des procédés qu'il a suivis pour faire comprendre cette fonction à son élève. |

« Plusieurs objets semblables ont été étalés sous les yeux de l'élève : l’un d’entre eux est indiqué de l’index , en le démélant du milieu des autres. Voilà le signe de l’article ce, cela, ceci, etc., en y joignant seulement, si c’est le féminin, le signe du genre, qui consiste à laisser tomber les deux bras, comme pour indiquer la faiblesse; en y joignant, si c’est le pluriel, l’action de fermer tous les doigts, pour les rouvrir ensuite.

« Pour exprimer /e, la, les, on répète le signe précédent; mais on représente le même objet qui a été signalé d’abord, en le montrant par côté, comme déjà connu.

« Au contraire, pour exprimer un, une, à la présence des objets semblables et multiples, on n'indique aucun d’entre eux en particulier ; on ferme tous les doigts, on ne lève que le pouce.» (r)

L'abbé Sicard a conservé, pour l’adyectif, le signe qui consiste à appliquer la main droite sur HORS Qi At, SU BOIS NAN ÉTONT RAM ONNNINEE" 7 TO

(1) Théorie des Signes, tome IT, chap. XIV, page 560. — Signes des mots. Paris, 1808, page 5. |

la gauche; mais il a pris tant de soin à faire saisir à son'élève le rapport qui existe entre la qualité et le sujet, que l’imperfection de ce signe sera sans inconvénient. Le substantif, par un contraste naturel, se désigne en plaçant la main droite sous la gauche. Le rom en général, s’indique en frappant de l'index droit sur l’index gauche; mais des signes spéciaux sont donnés aux noms propres, communs, collectifs et abstractifs. Le nom propre est, dans la langue des signes, remplacé par la circonstance la plus sensible dans l’extérieur de la personne, de la ville, etc.; les noms communs et collectifs, par l’indication de la condition la plus caractéristique des objets compris dans le genre ou dans la collection. Enfin, le nom abstractif, ce nom si difficile, si important par le rôle qu’il joue dans nos langues, se peint en ajoutant au signe de l'adjectif celui du substantif, pour faire entendre que la qualité est personnifiée par une vue de lesprit. (1)

On est surpris de voir l’abbé Sicard ne trouver, pour indiquer en général le verbe, d'autre signe que celui d’un » figuré par la main droite, se portant en zig zag de haut en bas (2) : on ne

(1) Théorie des Signes, tome II, page 562. — Signes des mots , page 6. ;

(2) Ce signe, emprunté à l’abbé de l'Épée, est resté en pratique dans l’Institution.

reconnait point le caractère du signe méthodique dans ce geste, qui reproduit la première lettre du mot français; mais, par une singulière infidélité à ses propres principes, l’instituteur a souvent recouru à une semblable ressource. Du reste, il a pris beaucoup de soins pour faire concevoir avec netteté, à ses élèves, la notion des temps relatifs; les signes qu’il lui donne l’expriment avec plus ou moins de bonheur, mais conservent au moins quelque vestige des intentions de l’instituteur. Le mode énpératif s’énonce par le signe du commandement; celui du conditionnel, par le doute; celui du subjonctif, par le signe de la conjonction; celui de l'infénitif, par celui du présent, en retranchant, par un signe négatif, les signes des pronoms affectés aux personnes ; celui du participe enfin, par l'addition de l’ad- Jectif. |

Le signe général de la préposition, chez l'abbé Sicard , est emprunté au chiffre 4, qui sert à marquer son rôle, suivant les procédés des chiffres, et qui est figuré par quatre doigts de la main droite, le pouce fermé, qui se portent ainsi à la saignée du bras gauche (1). L'auteur retrouve les voies de l’analogie dans la formation des signes

Te pee EEE EEE SR CITE

(1) La description de ce signe est également omise, mais supposée connue dans la Théorie des Signes. (Jbid,, p.584.)

DES SOURDS-MUETS.— PART. II, CHAP. VIII. 35 spéciaux propres à quelques prépositions. C’est ainsi que, pour la préposition à, il dirige la main vers un but, en montrant un objet, et tracant une ligne droite du point où l’on est à celui qu’on indique; que, pour la préposition avec, il indique deux êtres, par les deux index qu’il fait ensuite marcher parallèlement l’un avec l’autre.

Le signe général de ladverbe est celui de Padjectif redoublé, signe qui prête encore beaucoup à la critique, mais qui repose sur l’idée propre à l’auteur, que l’adverbe ne peut modifier qu'un adjectif, parce qu’il range les verbes dans cette catégorie. Il faut en convenir, on ne saurait imaginer rien de plus défectueux que le procédé conçu par l'abbé Sicard pour expliquer la formation de la terminaison 77ent dans un grand nombre d’adverbes, en la faisant dériver de rnainforte, comme si cette explication pouvait jeter quelques lumières sur la valeur des adverbes prudemment, sagement, seulement, etc.; rien de plus inutile que les circonlocutions imaginées pour rendre compte de quelques autres adverbes qui s’interpréteraient si facilement par la méthode intuitive; comme, par exemple, aujourd hui, pour lequel l'abbé Sicard commence par écrire dans le jour, de le jour présent, traduisant peu à peu, de lettre en lettre, dans en a, le en uw, présent en hui, lorsque l’idée d'aujourd'hui est si familière au sourd-muet, qu'un signe suffit pour la Jui

rappeler (1). Du reste, les signes spéciaux des adverbes sont donnés par celui du radical exprimant l’idée principale (2), et combiné avec le signe général qui vient d’être indiqué.

L'abbé Sicard a eu le malheur de conserver aussi, pour la conjonction en général, le signe qui se compose d’un crochet formé avec les'deux index. Du moins a-t-il distribué avec ordre, distingué avec soin les diverses espèces de conjonctions, et saisi souvent, avec sagacité, le moyen de représenter, dans des signes: spéciaux, l'office délicat que remplissent ces élémens du discours destinés à marquer de simples vues de l'esprit. C'est ici surtout que l'esprit souple et facile de l’auteur s’est plié et replié en mille manières, pour suivre nos langues artificielles dans la formation de ces traits figuratifs et déliés qui marquent les rapports des propositions élémentaires avec la proposition complexe. (3)

La Grammaire générale de l'abbé Sicard est le fruit des études qu’il avait faites sur les sourdsmuets, de l’expérience qu’il avait acquise dans ses efforts pour leur enseigner les lois de nos langues; elle lui a ensuite servi de guide à lui-même DS CREER EN PES UN) FOMARANE 2: SPEARS

(x) Cours d’Instruction, pages 240 et suiv.

(2) Théorie des Signes, tome II, pages 592 et suiv. — Signes des mots, page 36.

(3) Zbid., pages 6og et suiv. — Jbid., page 53.

dans ses applications. Nous sortirions de notre sujet, si nous nous arrêtions ici à l’examen de cet ouvrage. Toutefois, nous ne pouvons nous dispenser de déclarer en passant que nous n’approuvons aucunement deux des idées fondamentales ‘ sur lesquelles l’auteur a établi son système grammatical : l’une, qui réduit le verbe étre à n'être qu'une simple copule ; l'autre, qui réduit tous les verbes à n'être que de simples adjectifs, comme si une action, un fait, n’était réellement qu'une qualité. | L'abbé Sicard avait adopté l'alphabet manuel de l'abbé de l’Épée et en faisait le même usage. Il a publié de nouveau, en 1819, et séparément, sous le titre d’ Art de parler, le travail de l’abbé de l'Épée, sur l'articulation artificielle, qui faisait partie de Za véritable Manière d’Instruire les -Sourds-Muets. X déclare, dans l’avant-propos, que « le sourd-muet n’est totalement rendu à la société « que lorsqu'on lui a appris à s'exprimer de vive « voix, et à lire la parole dans le mouvement des « lèvres. Ce n’est qu’alors seulement, dit-il, qu'on « peut dire que son éducation est entierement « achevée. » | Ainsi, le système adopté par l'abbé Sicard est encore un système complexe; il réunit à la fois | presque tous les instrumens imaginés pour suppléer à la parole; il comprend même, du moins dans sa théorie doctrinale, l'alphabet vocal, l'al-

phabet labial, Mais ce qui le caractérise essentiellement sous ce premier rapport, c’est le rôle essentiel qu'il a attribué aux signes artificiels du langage mimique, et le développement qu'il leur a donné.

Il ne se distingue pas moins, en ce qui concerne l'intelligence de la langue, par la prééminence qu'il a Justement assignée À l'interprétation logique, par une constante application à rechercher et à suivre les traces des opérations de l'esprit et de la génération des idées. Il a ainsi essentiellement contribué à ramener l’art d’instruire les sourdsmuets à une méthode essentiellement philoso-

phique.

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