‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 41 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Suite du précédent. — Pratique de l’abbé Sicard. — Instituteurs formés à son école. — Manuel par M. Bébian.

Ox à pu juger déjà, par la seule exposition de la théorie de l'abbé Sicard, telle qu’il l'a présentée dans ses ouvrages, que ses procédés pratiques devaient nécessairement en différer dans l’enseignement. |

D'un côté, en effet, en ce qui concerne la nomenclature, on a vu que sa Théorie des Signes, au lieu de nous donner les vrais et réels signes mé- thodiques de rappel, qui, dans le langage du maitre et du disciple, représentent les mots écrits, ne nous avait offert que des descriptions, des scènes et des commentaires qui, pour devenir la matière de signes proprement dits, devaient subir, par l’ellipse, de nombreuses réductions, et revêtir une forme simple.

D’un autre côté, le Cours d'Instruction est le récit de l’éducation particulière de Massieu. Il nous présente donc l’enseignement du sourdmuet comme un enseignement individuel, et sous les conditions que l’enseignement individuel peut

seul comporter ; il doit subir des modifications essentielles dès qu'il s’agit de l'appliquer x un enseignement collectif et simultané. De plus, ce récit de l’éducation de Massieu , fidèle comme tableau des essais répétés et des secours de son instituteur, n’a rien de normal, si on veut le considérer comme une exposition didactique de préceptes ; l'espèce de divagation qui y règne ne peut être transportée dans un enseignement régulier. Ce cours d'instruction laissait donc à déterminer les résultats définitifs auxquels linstituteur s'était fixé, d'après l'expérience de ses essais répétés, et à établir un ordre convenable et progressif pour les divers degrés de l’enseignement et la matière propre à chacun. | L'expérience acquise, et qui, chaque jour, dans un art aussi nouveau, apportait de: nouvelles lumiéres ; la nécessité; le concours des sourds-muets eux - mêmes; les circonstances , l'inspiration du moment ; diverses causes enfin concouraient à faire rectifier, développer, simplifier les procédés pratiques, dans l’enseignement de l'abbé Sicard; à modifier ainsi les règles qui semblaient résulter de sa doctrine, et, il faut le dire, à faire même varier souvent ces procédés, à les rendre différens d'eux - mêmes, en sorte que la pratique qui ne reposait point sur une théorie propre à la régler avec certitude, n’était pas non plus fixée d’une manière stable, précise, par des habitudes ou des

conventions tacites, qu'elle n'avait aucun type uniforme ; qu’elle flottait souvent dans une sorte de vague, et, à beaucoup d’'égards, restait mobile et indéfinie.

C’est que, ainsi que nous venons de le dire, les circonstances du moment, l’inspiration, influaient beaucoup sur le mode d'enseignement de l'abbé Sicard ; sa vive imagination n'eüt pu se soumettre servilement à un plan rigoureux et tracé d'avance: il obéissait à une sorte d’instinct. Pour enseigner, il entrait en action : il pénétrait dans l'esprit, dans l'âme de son élève, entrait dans une communication intime avec lui : plein de l’objet qu'il voulait faire comprendre à cet élève, il le peignait sous les formes, avec les couleurs qui se présentaient à lui; et cela même était l’une des principales causes de ses succès : car il agissait fortement sur l'intelligence des sourds-muets ; il se faisait en quelque sorte sourd-muet ‘lui-même avec eux; il les faisait concourir avec lui à leur propre instruction.

Pendant plus de vingt-cinq ans un public nombreux a été témoin, aux exercices donnés par l'abbé Sicard, de ce talent d'improvisation, de cette fécondité et de cette flexibilité d'esprit dans les explications, de cette facilité à reproduire les mêmes vues dans un cadre toujours nouveau, de cet art à mettre en scène les règles les plus arides , à revêtir les abstractions des formes les

bo DE L'ÉDUCATION

plus pittoresques, enfin de cette habileté à faire agir les sourds-muets, à leur faire produire au-dehors leurs propres pensées, qui distinguaient si éminemment l'abbé Sicard. Au vif intérêt qu'inspirait cette espèce de drame, à l’étonnement que faisait éprouver cette transformation continue des notions métaphysiques et morales en figures animées et sensibles, se Joignait aussi, il faut le dire, chez la plupart des spectateurs, un autre genre de surprise que redoublait la curiosité, et qui avait sa cause dans le préjugé si généralement accrédité qui fait considérer le sourd-muet comme incapable d'instruction, surprise que les réponses souvent ingénieuses des élèves renouvelaient sans cesse. Des observateurs plus calmes, des juges exercés aux méditations philosophiques, cherchaient à étudier, dans ces exercices, les vrais principes de l’art, y cherchaient quelque méthode raisonnée, et, il faut le dire, en rapportaient une Opinion plus sévère. | |

Essayons de soumettre à une exposition didactique cette pratique suivie par l'abbé Sicard et par ses collaborateurs, dans le sein de l’Institution, pratique dont une partie, Jusqu'à ce jour, n’a point encore été décrite. Montrons comment elle s'est fixée, à quelques égards; comment elle s’est modifiée sous quelques autres rapports.

Et d'abord, en examinant comment les longues descriptions pantomimiques de la Théorie des

Signes se sont converties en signes de réduction, elliptiques, simples, invariablement fixés et adoptés

dans le commerce entre les maitres et les élèves, nous nous trouvons enfin conduits à découvrir, à saisir, telle qu’elle existe réellement, cette langue des signes méthodiques qu'il nous était si important de bien connaïître. Jusqu'à ce jour, non seulement elle n’a pas été publiée, mais elle n’a pas même été décrite : il n’est pas un seul des signes qui la composent qui ait même été exposé par écrit; elle est demeurée le secret des élèves et des maitres, qui se la transmettent par tradition : il n'en existe aucun type; on ne peut que la voir en exécution; mais cette exécution est si rapide, si fugitive, qu’il n’est aucun spectateur qui, en la voyant mise en œuvre dans les exercices des sourds-muets et dans la pratique de l’enseignement, puisse se former une image nette et précise du geste qui sert à exprimer une idée déterminée. En même temps que nous allons posséder enfin et avoir sous les yeux la description fidèle de quelques uns des termes de cette langue singulière, et que par là nous pourrons nous préparer à la juger, nous aurons aussi l'avantage de pouvoir observer par quel ordre de réductions les descriptions mimiques qui servaient d’abord d'explications détaillées, se sont restreintes et converties en signes simples et abrégés ; si ces réductions ont pu avoir lieu sans que les caractères

bhh DE L'ÉDUCATION

essentiels de l’analogie en aient reçu une trop gravé atteinte. Nous apercevrons, peut-être, dans cet exemple fort curieux des opérations de l'esprit humain, un indice de la marche qu'ont suivie aussi les écritures symboliques primitives, poür se convertir et se réduire en une écriture plus concise, et par là même plus mystérieuse ou plus arbitraire, comme l'écriture chinoise, ou les hiéroglyphes égyptiens ; car ce sont des procédés absolument du même ordre.

Commençons d’abord par les signes d'idées familières et sensibles; car c’est ici que les procédés de réduction seront plus faciles à observer :

Sable. Description de l'abbé Sicard : (x)

« 1°. Le signe commun est celui de poussière, « formée de petits grains; 2°. signe des bords de « la mer, où le sable se trouve plus ordinairement; « 3°. signe de l’emploi qu’on en fait pouf la com- « position du mortier. » |

La réduction consiste à se contenter du premier de ces trois signes.

Sel. Me de l'abbé Sicard : (2)

. Le He de sel est celui de petits grains

« Mit qu'on répand dans les mets pour'en aug- «menter la saveur, et dans certaines herbes po- RDA Le nt Gr 610$ ROIS AROMEOTYGXS D

(1) Théorie des Signes, tome I®', page 47.

(2) Ibid.

« tagères qu'on mange crues, et auxquelles le sel « fait donner le nom de salade : 2°. on peut ajouter « encore le signe d'en prendre et d'en mettre sur « la langue, avec les picotemens qui en sont l'effet « ordinaire. »

La réduction s'opère en se bornant à imiter l’action de répandre du sel sur un mets, et en indiquant, dt bout de l’index dirigé sur la langue, le picotement qu'il excite.

Homme. Description de l'abbé Sicard : (x)

« 1°. Porter l'index au front, comme pour mon- «trer le siége de lesprit qui pense, et puis au « cœur, comme signe de la volonté qui s'incline «vers les objets; 2°. parcourir toute l’habitude « du corps, avec les deux mains, de la tête aux «pieds, pour montrer un corps étendu, animé, « qui respire et qui marche. »

La réduction se borne au second signe.

Domestique. Description de labbé Sicard: (2)

« 1°. Signe d’une maison ; 2°. signe d’un maître «et d’une maitresse ( et ce signe est celui de :« la supériorité qui commande ); 3°. signe d’un « homme ou d’une femme qui obéit ; 4°. signe de « tous les devoirs que remplit ordinairement un « domestique, comme de faire une chambre, et « on la fait en la balayant, en faisant le lit, en orne) ee ts et Ne qu

(1) Théorie des Signes, page 52.

(2) Tbid., page 73. | [. 35

« battant les Hi en nettoy ant tout ce qui est « sale, etc.» | |

Réduction : Les deux mains étendues, la paume en haut, se portent tantôt à droite et tantôt à gauche, comme prêtes à servir au premier signal. — Signe d'homme.

G LA 4 RÉ Description de l’abbé Sicard : (1)

°. Représenter, par gestes, toutes” sortes de

« ie de gibier, comme daims, cerfs, lièvres, « lapins, oiseaux, perdrix, bécasses, merles, etc., « courant dans les champs, volant dans les airs; « 2°. figurer un homme, portant la carnassière, « le fusil sur l'épaule, suivi d’un ou de plusieurs « chiens; 3°. action de tirer et de tuer. »

Réduction : On feint de tirer un coup de fusil. — Signe d'homme.

Jardinier. Description de l'abbé Sicard : (2)

«1°. Signe d’un jardin; ce signe se fait en figu- « rant les plantes et les arbustes qui y croissent «et qu'on y cultive; 2°. action de celui ou de celle « qui fait cette culture, qui arrache les mauvaises « herbes, qui ratisse, qui arrose, etc.; 3°. signe « du sexe. »

Réduction : L'action de bêcher. — Signe d'homme.

(1) Théorie des Signes, page. 77.

(2) Ibid., page 70.

DES SOURDS-MUETS. — PART. If, CHAP. IX. D47

Laboureur. Description de lPabbé Sicard : (1) «1°. Signes d’un champ, d’une charrue, de « chevaux, de bœufs ; 2°. signe d'homme qui les « attelle, qui les conduit, et qui les fait labourer : «tout cela se figure en feignant qu’on tient « les rênes d’uné main, et qu'on pique où qu’on « fouette les animaux dé l’autre. » | Réduction : Signe de bœuf, en indiquant ses deux cornes; on les fouette; on feint d'appuyer les deux mains sur la charrue. — Signe d'homme. Blanchisseuse. Description de l'abbé Sicard : (2) « 1°. Signes de draps de lit, de nappes, de ser- « viettes, chemises, cravates, calecons, bonnets, « bas, mouchoirs ; 2°. signe de sale et de mal- « propre, én figurant le groin du cochon; 3°. ac- « tion de blanchir le linge, par le signe de lessive, « de savon trempé dans l’eau, et en figurant ce « que font les blanchisseuses aux lavoirs. » | Réduction : La main droite fermée, comme si elle tenait du savon, frotte la gauche, également fermée. — Signe de féminin.

Horloger. Description de l'abbé Sicard : (ONE « 1°. Signes de pendules, d'horloges et dé mon- «tres, distinguant les unes par les deux poids et « la boîte qui les renferme; les autres, par le lieu

(1) Théorie des Signes, page 79.

(2) Tbid., page 85.

(3) Zbid., page 101.

« élevé où on les place, leur grand cadran, et la « cloche qui sonne les heures ; et les autres, par « la faculté que l’on a de les porter sur soi, «et « de n’avoir qu’un petit rouage bien différent du « mécanisme des premières ; 3°. signe du faiseur, « par limitation de son travail solitaire, et la forme « de ses outils. » : "

Réduction : Signe de montre. On feint de la ürer, de la porter à l’oreille, de limer ensuite. — Signe d'homme.

te Description de l'abbé Sicard: (1)

°. Figurer une personne dont les joues sont «creuses; et ce signe se fait en tendant la peau « du visage autant qu’ilest possible ; 2°. on repré- «sente, autant qu'il se peut, un visage sec et dé- « charné ; 3°. signe d’adjectif, »

Réduction : La main droite passe sur les deux joués qui s’allongent ens Se Creusant. — sas di d’adjectif.

OGscur. Description de l'abbé Sicard : (2)

°. Signe de clarté et de lumiére, accompagné « rap signe négatif; 2°. signe de ténèbres et de « nuit, avec un signe d’affirmation; 3°. signe d’ad- « jectif, et d’abstraction pour obscurité.»

Réduction : Les deux mains étendues passent devant les yeux en se croisant.

A (1) Théorie des Signes, page 325.

(2) Tbid., page 326.

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. IX. 549 Trouble. Description de l'abbé Sicard : (1) « 1°. Signe d’obscur et de brouillé, où règne « une lumière équivoque et confuse : ce signe se « fait avec les deux mains. qui servent à imiter la « confusion, les ténèbres qui offusquent les yeux, «et qui leur dérobe, à demi, la vue des objets .«environnans; 2°. signe d’adjectif. »

Réduction : Lés deux mains tournent l’une autour de l'autre, imitant un tourbillon; les yeux,

en cherchant à pénétrer au travers, se e ferment : à moitié.

Venons maintenant aux signes des idées d’un ordre progressivement plus relevé.

Conduire. Description de l'abbé Sicard : (2)

« 1°. Figurer l’action de mener quelqu'un et de « l'accompagner; 2°. figurer aussi l’action de com- « mander à quelqu'un ce qu’il doit faire, et de le « diriger, en chef, dans un travail dont on l'a « chargé; 3°. signe du mode indéfini. Les princi- « paux signes de ce mot sont, par ellipse, celui de « prendre quelqu’ un par la main, et de marcher « avec lui; le signe de chef et de commandement, « et le Signe d’obéissance et d’action. » |

Le signe réduit consiste à tendre la main à

(1) Théorie des Signes, page 372.

(2) Ibid., page 448.

quelqu'un , et à lui prendre le bras pour le conduire.

Exciter, Description de l'abbé Sicard : (x)

1°. Figurer deux personnes, dont l’une a un « devoir à remplir, quelque chose à faire; 2°, on « peut déterminer ce devoir et cette action, en «figurant une course à faire, une lettre à écrire, « une commission quelconque à remplir, 3°. L’une « des deux engage lautre,.la presse de faire ce « qu'elle doit faire, et c’est en touchant son coude « de l'index de la main droite, à plusieurs reprises, «accompagnant ce geste d’un mouvement des yeux «et de la physionomie. 4°. Mode indéfini. »

Le signe réduit se borne au mouvement de l'index droit, frappant, à diverses reprises, sous le coude gauche.

Promettre. Description de l'abbé Sicard : (2)

« 1°. Figurer deux personnes, dont l’une de- « mande à une autre une chose qui ne peut se « faire sur l’heure. ». Action de la part de l’autre « personne de faire, un jour à venir et déterminé, « ce qui est demandé. Tout ceci ne peut s’exécuter « que par une pantomime figurative, où l’on ex- « prime la demande, d’une part, et la promesse « de l’autre. 3°. Mode indéfini, »

La réduction supprime la demande, et se borne Ron A po éme ST

(x) Théorie des Signes, page 497.

(2) Tbid., page 532.

* à la réponse : la main étendue, le revers en haut, se porte en avant, à la hauteur de la tête, avec un léger mouvement de haut en bas : ui mer de sincérité sur la physionomie.

Punir. Description de Pabbé Sicard: (x)

« 1°. Représenter des élèves ayant commis quel- « que faute, en faisant ce qui était défendu, et en : « ne faisant pas ce qui était commandé. 2°. Action « de leur imposer quelque privation, ou de ré- « création, ou de toute autre chose agréable, ou « de les faire passer quelques heures; ou même « quelques jours ; dans la chambre de discipline. « 3°. Mode indéfini. »

Réduction : La main droite fermée se porte avec force sur l’avant-bras droit, placé horizontalement en avant du corps.

Aider. Description de l'abbé Sicard : (2).

« 1°. Supposer une personne faisant quelque « action, portant un fardeau, écrivant des lettres « où des mémoires, arrangeant des livres, etc., et « ne pouvant seule faire tout cela. 2°. Représenter « une autre personne qui survient, et qui partage «toutes ces opérations, pour soulager et aider la « première. 3°. Mode indéfini. »

Réduction : La main droite soulève l’avant-bras gauche.

(1) Théorie des Signes, page 533, (2) Ibid., page 25.

Historien. Description de l'abbé Sicard : (1)

« 1°. Signes d'actions, de guerres, de victoires, « de paix, d’incendies, de conspirations, de révo- « lütions, de malheurs de toute espèce, d’institu- « tion, de prospérité , de décadence de gouverne- «ment, etc. 2°. Signes de passé, de grand, d’éton- « nant, de remarquable. 3. Signe du désir d’ap- « prendre les événemens mémorables des temps «anciens. /{°. Figurer celui qui les écrit et qui en « fait imprimer le récit. » |

Réduction : La main gauche se jette plusieurs fois par-dessus l’épaule, pendant que la droite écrit.

Orateur. Description de l’abbé Sicard : (2)

«1°. Figurer un homme parlant à une grande « multitude assemblée, et la déterminant à faire ce «qu'il loue, et à s'abstenir de ce qu’il condamne. « 2°. Figurer ce même homme, représentant, par « des discours pleins de grâce, de feu, les charmes « de tout ce qui est honnête, et épouvantant les « vicieux par des tableaux pleins de pensées fortes «et d'images terribles du crime, et de tout ce qui « est contraire à la sainteté de la justice et de l’in- « nocence. ( Ces idées ne peuvent être présentées « aux sourds-muets qu’à la fin de.leur cours d’in- « Struction, et quand ils peuvent, sans nul secours, « les rendre par signes. ) RU RNA PSM PACE MNT UE © | (UBIN ON | (1) Théorie des Signes , page 130. |

(2) Tbid., page 134.

Réduction : L’index de la main droite imite le mouvement de la parole sortant de la bouche ; léger mouvement des bras; attitude imposante.

Juge. Description de Pabbé Sicard: (x)

« 1°. Signes de criminel, de voleur, d’assassin, « d’empoisonneur, d’incendiaire, de faux mon- «noyeur, de faux témoin, de banqueroutier frau- « duleux, de débiteur, de détenteur du bien d’au- «trui, etc. ( Ces signes se font en figurant, par « gestes, les actions de chacun de ces hommes in- « Justes. }) 2°. Signe de juge, qui se fait en figurant «un homme décoré du costume de son état, qui « tient une balance à la main, et qui est censé « peser l’action qui lui a été dénoncée, et la com- « parer avec la loi qui la défend, qui interroge « l'accusé et les témoins. 3°. Il condamne ou il « absout. La condamnation s'exprime d’un air sé- « vère, en figurant les différentes peines ordinai- « rement infligées aux coupables; et l’absolution, « d’un air agréable et riant, en passant la main « droite sur le plat de la gauche, comme pour « effacer ce qui la salissait, et pour montrer qu il «ny reste plus rien. Tous ces signes s’ellipsent « peu à peu, et on les réduit à ceux qui sont « essentiels, et qui caractérisent l'accusé, le j juge, « la condamnation et le pardon. »

Réduction : On feint de tenir les deux extré-

mr or re EE rene

(1) Théorie des Signes, page 156,

554 DE L'ÉDUCATION mités d’une balance par le bout des doigts; on imite le mouvement alternatif des deux bassins ou plateaux. — Signe de l’homme.

Connaitre. Description de l’abbé Sicard : (x)

« 1°. On fait d’abord, en regardant sa Main, qui « est censée représenter une personne ou un objet, le signe de ne pas connaître, et il se fait par un « signe de négation. Puis on cache cette même

« main derrière sa tête, on la remet sous ses yeux,. « on la regarde, et on fait le signe de connaître « par un. signe d’affirmation.»

Réduction : La main étendue, déployée, se porte sur le front, le revers en dehors; expression de confiance, dans la physionomie.

Consoler. Description de l'abbé Sicard: (2)

« 1°. Figurer deux personnes, dont l’une, ayant «appris la mort d’un de ses proches, est accablée « de douleur. 2°. Figurer l’autre, lui adressant, par «signes , des consolations et des adoucissemens à «son chagrin. 3°. Signe du mode indéfini. »

Réduction : Les deux mains étendues s’abaïissent, à diverses reprises, la paume en dehors, comme pour imiter l’action du calme; les yeux expriment la tristesse ; la douceur se peint sur la physionomie. F

(1) Théorie des Signes, page 450.

(2) Jbid., page 431.

Ennuyer. Description de l'abbé Sicard : (x)

« 1°. Figurer plusieurs personnes; 2°. en figurer « une d’entre elles qui fait de longs récits, racon- « tant des choses communes en termes communs ; « 3°, représenter celles qui l’écoutent, bâillant, « tournant la tête, regardant le plafond et tout ce « qui se trouve autour d'elles. 4°. Mode indéfini. »

Réduction : On bäille, en détournant la tête; les bras s'étendent, comme lorsqu'on a ‘sommeil. — Signe de cause.

Cause. Description de l’abbé Sicard : (2)

« 1°. Signe d'action, qui se fait en figurant l’ac- « tion de faire, et cette action se figure en feignant « de modifier devant soi, avec les deux mains, « quelque objet, comme si on lui donnait non «seulement la forme, mais l'existence, ce qui se « fait en figurant cet objet. sortant du fond de la «terre, et paraissant tout à coup.»

Réduction : Mouvement de la main fermée, le pouce levé, se portant de bas en haut, comme "imitant la production.

Vivre. Description de l’abbé Sicard : (3)

« 1°. Représenter le principe de chaleur et de « mouvement qui anime les corps, qui les fait « sentir, croître, se mouvoir et agir : C ’est de ces

(1) Théorie des Signes, page 490.

(2) Zbid., page 209.

(3) Zbid., page 70.

« quatre verbes qu’il faut faire le signe, parce «qu'ils sont le caractère et les signés de la vie «animale. 2°. On peut y ajouter encore les signes « de connaître’, de se souvenir et de vouloir, et « c’est alors la vie de l’homme. 3°. Mode indéfini. »

Réduction : Les deux mains fermées en pointe, les doigts tournés en haut, montent des deux côtés de la poitrine, en s’ouvrant; la bouche respire et la physionomie s’anime.

Avare. Description dé l'abbé Sicard : (1)

« 1°. Figurer des richesses, en faisant le signe « de pièces de monnaie qu’on a l'air de compter, «et qui forment une somme considérable; on fait «aussi le signe-de toutes les sortes de propriétés « qui font l’homme riche : maisons de campagne, « maisons de ville, fermes, etc., revenus de toutes « les espèces. 2°. Exprimer le violent désir de pos- « séder tous ces objets, et l'attachement excessif «aux moindres biens. 3°. Figurer le soin que l’on «met à les conserver, et surtout celui de n’en « point user, ou de le faire avec une grande par- « cimonie : toute cela se représente par une pan- « tomime fidèle qui, peu à peu, supprime les dé- « tails, et ne conserve que les LE irc SE 8 « 4°. Signe d’adjectif. » 4

Réduction : Les deux mains formées en crochet

ER EE mm EE EE GR SO MR Pa, RENNES

(1) Théorie des Signes ; tome IT, page 62.

ou griffe, raclent le pantalon, en remontant le long des cuisses. — Expression d’anxiété.

Difficile. Description de abbé Sicard: (1)

« 1°. Signe de l’action de faire, accompagné du «futur. 2°. On porte les deux index au front, en «les roulant l’un sur l’autre, accompagnant ce «signe d’une expression de peine et d’embarras « que figure la physionomie. /°. Signe d’adjectif. »

... Réduction : Les deux poings tournent l’un autour de l’autre avec effort. La fatigue se peint sur les traits du visage.

Faux. Description de abbé Sicard. (2)

«1°. Signe de vrai, en tirant une ligne droite « de la bouche, avec l’index qui la trace de ce « point en avant; accompagner ce signe de celui «de la négation; 2°. tirer une ligne d’ane ma- «nière horizontale ; et dans le sens de la bouche;

.« 3°. signe de l’adjectif. »

La réduction se borne au deuxième de ces signes.

Loi : Description de abbé Sicard. (3)

«1°, Figurer Dieu, ou quelque homme con- « stitué en dignité, chef d’un État, ou à la tête « d’une administration quelconque, faisant con- « naître, ou par inspiration (si c'est Dieu), ou par

(1) Théorie des Signes, page 129.

(2) Zbid., page 168.

(3) Ibid., page 237.

«des paroles, où par écrit (si c’est un homme), « sa volonté absolue sur ce qu'il veut qu’on fasse, «ou sur ce qu’il veut qu’on ne fasse point ; 2°: fi- «gurer un écrit quelconque contenant un com- «mandement où une défense, avec le signe de « publication ; 3°. signe du nom abstractif. »

Réduction : L’index de la main droite se porte sur la paume de la main gauche, élevée, étendue; puis, les deux index réunis s’avancent en droite ligne et horizontalement, comme pour tracer une règle. |

Secret. Description de l'abbé Sicard. (1)

« 1°. Figurer un événement quelconque qui «n'est connu de personne; 2°. représenter l’ac- « tion dé parler, et l'accompagner du signe dé né- «gation : les sourds-muets expriment cette idée . «en fermant la bouche, et en appliquant le pouce « sur les deux lèvres; 3°. signe d’adjectif. »

Réduction : Le pouce sur la bouche close; puis. la main droite se glisse sous la gauche, placée près du cœur, le revers en haut. La circonspection s'exprime sur Ja physionomie.

Beau. Description de l'abbé Sicard. (2)

«1°. Représenter un objet qui plait à la vue «par l’agréable proportion de toutes ses parties ; « on rappelle au souvenir les plus beaux monu- D ne Vi 5) ART +

(1) Théorie des Signes, page 444. ;

(2) Jbid., page 74.

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, CHAP. 1x. B59

«mens connus de celui à qui on fait le signe de « beau : ces objets peuvent être quelque chef- « d'œuvre de peinture, de sculpture ou d’archi- «tecture , ou quelque fleur rare et précieuse par « sa forme et ses couleurs; 2°. signe d’admiration ; « 3°. signe d’adjectif. »

Réduction : Les mains semblent suivre avec complaisance les contours d’une belle forme ; l’une d’elles se porte ensuite à la bouche, puis s’en éloigne en montant : air de satisfaction.

Jaloux. Description de l'abbé Sicard. (r) . « 1°. Représenter une personne qui envie le « bien des autres, que leurs succès contristent, et « qui serait fàächée de partager son bonheur avec «eux; 2°. représenter l'attention de bien conserver « ce qu'on possède, et de n’en céder jamais aucune « partie à personne ; 3°. signe d’adjectif. » - Réduction : On se mord l'index de la main droite ; regard de travers ; air inquiet.

Réfléchir Description de l’abbé Sicard. (2)

« 1°. Figurer l’action de l'esprit qui médite sur « quelque chose, et qui l’examine mürement ; « avoir la tête fixe, les yeux collés à terre; diriger « index tantôt à droite, tantôt à gauche, en y « portant également la tête; puis avoir l'air d’être

(1) Théorie des Signes, page 189.

(2) Zbid., page 300.

Go DE L'ÉDUCATION

« décidé, et diriger et l'index et la tête devant soi: «4°. Mode indéfini. » |

Réduction : Attitude calme, et recueillie; l'index de la main droite, porté au front, semble \ tracer des figures.

On remarque Jusqu'ici que la réduction des descriptions circonstanciées à un signe rapide et simple, conserve cependant quelque empreinte de lanalogie qui se déployait entière dans la scène mimique primitive. Cependant, cette empreinte primitive n'est pas tellement sensible, qu’elle se manifeste au premier coup d'œil, qu'elle puisse même se reconnaitre avec certitude. Il a fallu une convention expresse ou tacite, pour choisir, entre cette multitude de traits détaillés qui composaient la description ; ceux qui, par un privilége spécial, survivront seuls dans le signe elliptique, pour attacher à ce fragment de l’ancien tableau la même valeur qu’au tableau lui-même. On remarque aussi que l’analogie subsistante dans le signe elliptique s'affaiblit d'autant plus, que ce signe remplace un tableau plus composé. Les signes de réduction, s'ils sont donc encore des signes d’analogie, ne reposent cependant que sur une analogie plus ou moins faible, incertaine; ils entrent en même temps dans la classe des signes conventionnels; ils prennent graduellement ce caractère.

Cependant , La valeur: représentative de ces

DES SOURDS=MUETS.— PART. 11, CHAP. IX. 561 signes, dans l’imagination et la mémoire, dépend beaucoup du mode suivant lequel ils ont été institués. Si, en effet, ils étaient formés et convenus, sans aucune préparation antécédente, il serait difficile d’y reconnaître l’image, au moins l’image distincte de l’idée qu'ils doivent exprimer. Mais, formés seulement à la suite de ces descriptions circonstanciées dont la Théorie des Siones nous donne les exemples, institués comme une sorte de résumé de ces mêmes descriptions plusieurs fois répétées, ils reproduiront dans l'esprit le tableau dont ils sont sortis; ils lui emprunteront encore une partie de ses effets : ils ne seront plus seulement des signes de rappel; ils auront encore quelque chose de pittoresque, au moyen des images qu’ils réveilleront dans l’esprit. |

C’est une chose digne d'attention que les signes de réduction, malgré leur laconisme, ont"souvent quelque chose de plus précis, de moins vague, que la longue description qui épuisait tous les détails.

La réduction s'opère généralement en élaguant toutes les circonstances accessoires, pour s'arrêter à celle qui est plus spécialement caractéristique ; dans un objet, à celle de ses propriétés qui paraïit la plus saillante; dans une action, à celui de ses ressorts qui se montre le plus à découvert.

Le plus souvent, le langage mimique manque de moyens directs pour peindre, ou la propriété

d’un objet, ou le ressort d’une action ; alors il est contraint de recourir à la métaphore, de signaler l'effet pour la cause, la partie pour le tout, l’antécédent pour le conséquent, ou réciproquement; alors, aussi, dans ce signe elliptique si abrégé doivent être renfermées à la fois, et l'expression qui annonce la métaphore, et celle de l’idée réelle qu'il s’agit de reproduire.

On remarquera encore que, dans tous les signes de réduction employés pour représenter des idées intellectuelles et morales, le langage mimique, contraint de recourir aux allégories et aux symboles tirés des choses sensibles, doit encore réunir une double fonction : celle de peindre par l’analogie ce mouvement ou cette propriété sensible sur laquelle l’allégorie se fonde, et celle de faire, cependant , reconnaître qu'il y a en effet allégorie, pour faire remonter à la notion mystériense dont ce symbole est l’expression intermédiaire. Le langage mimique étant lui-même un langage figuré, il y a ici deux figures entées l’une sur l’autre : on pourrait dans ce cas appeler le signe mimique de réduction, un signe diguré du second degré, ou élevé à la seconde puissance.

On remarquera enfin, et cette remarque mérite une attention particulière, que lorsque la description de l’auteur de la Z'héorie des Siones ne fournit que des exemples spéciaux et détachés, mode trop imparfait sans doute d'explication, le signe

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de réduction, dans sa simplicité, découvre avec bonheur le caractère d’une expression générale, et sait le retracer, comme nous en avons vu des exemples, dans les signes d’exciter, aider, punir, etc. Nous en retrouvons un très sensible encore dans le signe de satisfait. La description de l'abbé Sicard comprend trois élémens : « 1°. repré- « senter une maison d'éducation et plusieurs élèves, -« dont les uns négligent leurs devoirs et déplaisent «au maître, et dont les autres travaillent avec goût «et ardeur, et le contentent; 2°. représenter ceux- « ci faisant tout ce qu'on leur commande et au- « delà; 3°. mode indéfini. » Le signe de réduction peint ‘d’abord l'effet, la satisfaction produite : la main droite, déployée, frotte doucement le cœur, pendant que la figure s’épanouit. Il peint ensuite l'action de produire cet effet : la main fermée, se projette en avant, décrivant une courbe, et s'ouvre.

Au reste, tous les signes de réduction ne reposent pas sur l’analogie; il en est qui abandonnent entierement ces traces, et qui prennent un caractère absolument arbitraire. Quelquefois, la négligence seule, le défaut d'observation, leur à donné naissance; plus souvent , l'impossibilité de reproduire dans un signe simple et sensible les conditions d’une notion très abstraite ou très compliquée, a rendu cette marche nécessaire; souvent les objets qu'il s’agit de rappeler ne se dis-

tinguent pas eux-mêmes par des traits caractéristiques qui leur soient propres. Dans le langage des signes de réduction, employés sous la direction de l'abbé Sicard, par notre Institut de sourds-muets, les degrés de parenté , les jours de la semaine, etc., se rendent par des expressions absolument arbitraires, c’est-à-dire en figurant la première lettre du mot français qui leur est affecté; il en est de même du signe des temps.

C’est ainsi que, par une dégradation continue et insensible, le langage mimique, d’un tableau vivant, animé, complet, dont il se composait à l’origine, se transforme en une analogie successivement plus imparfaite, plus vague, pour se terminer enfin dans une pure convention.

Tous ces signes de réduction s’exécutent avec . une singulière rapidité; ils sont instantanés; ils égalent presque la célérité de la voix humaine: l'attitude du corps, l’aspect de la physionomie, l'expression des yeux, accompagnant le mouvement des mains, impriment au signe mimique, sans en prolonger la durée, un ensemble qui conserve une sorte d'unité au milieu des élémens de détail qui s'y combinent avec une heureuse harmonie.

Si les signes de nomenclature ont donc pris, dans l’application pratique, un caractère entièrement nouveau, et ont reçu surtout ce cachet de simplicité qui leur était si nécessaire, les signes grammaticaux du moins ont subsisté tels que l’ins-

tituteur les avait créés : c’est ici la portion de sa méthode à peu près invariable. <

Seulement, on a reconnu qu’il était le plus souvent inutile de joindre, dans les entretiens, au signe de nomenclature, le signe grammatical desüné à rappeler que le mot correspondant en français appartient à la classe des adverbes, des prépositions, etc., quand la chose s'entend suffisamment par elle-même.

L'enseignement collectif, donné dans un institut peuplé de nombreux élèves, la séparation de ces élèves en plusieurs classes, sous des professeurs distincts, et suivant leur degré d'avancement, demandaient une distinction dans les matières, un ordre progressif dans la marche de linstruction, et dès-lors exigeaient, dans la pratique, la méthode régulière qui manquait au Cours d’Instruction, tel qu'il avait été publié par linstituteur. On a donc formé une échelle de quatre degrés distincts. On a d’abord enseigné séparément la nomenclature, en la divisant elle - même en deux périodes : comprenant, l’une, les objets sensibles; l’autre, les objets plus relevés. On a formé ensuite les propositions simples; et enseigné les fonctions des élémens qui les constituent. De là, on s’est élevé aux propositions complexes, aux nombreux rapports qu'elles renferment. On a terminé par l'étude des plus hautes difficultés de la langue, par les gallicismes, par les exercices de

composition, par quelques notions sur le style, la logique, et surtout par le développement de l'instruction morale et religieuse.

Mais cet enseignement collectif, restreint aux heures des classes, renfermé dans l’enceinte des salles, a été malheureusement privé de ce cours préliminaire d'observations sur la nature réelle, qui devait se faire sur la scène du monde et de la société, et qui devait être la préparation la plus utile à une vraie éducation du sourd-muet.

L'abbé Sicard a joint à son Cours d’Instruction neuf modèles de leçons. On en eût désiré un plus grand nombre; on y eût désiré un caractère normal et didactique mieux déterminé. Il en est de bien malheureusement choisis, tels que le cinquième, sur l’adverbe comment. 1l en est de très inexacts, comme le septième, qui réduit toutes les opérations de l'esprit et de la volonté à n’être que des divers degrés du même acte, exprimés par la répétition des mots édéer et vouloir. Il en est de tres insuffisans, comme le sixième, qui consacre seulement quelques lignes à l'explication si importante des notions.de cause et d'effet, et qui y Joint encore des détails plus propres à l’embarrasser qu’à l’éclairer, comme ceux-ci : Massieu est . façon; dessin est effait. (1)

(1) Cours d’Instruction, pages 450, 471.

Les procédés de détail exposés dans le Cours d’Instruction, ont dû subir aussi, dans la pratique usuelle, de nombreuses modifications qui ont pour objet le plus souvent de les simplifier, quelquefois de leur donner plus de précision. On a dù conserver fidèlement, et cet heureux début, fondé sur l’intuition, dans lequel les noms sont imposés aux objets présens ou définis, et l'explication de la valeur copulativye du verbe étre, et l'emploi des chiffres pour signaler les rôles que remplissent les élémens de la proposition, et le mode suivi pour faire naître l'interrogation, et les formules qui servent à assigner leur fonction précise aux prépositions. Mais l'expérience a bientôt fait reconnaître que le procédé employé par l'abbé Sicard, pour définir l'adjectif, tout ingénieux qu’il est, en peignant, d’une maniere figurative, l'opération délicate par laquelle l'esprit détache la qualité du sujet, pour l’y réunir ensuite, pouvait être remplacé, avec avantage, par une indication plus rapide, plus claire, plus sûre, en se fondant sur la propriété qu’a l'adjectif, dans nos langues, de déterminer l’objet par sa qualité. L'expérience a fait reconnaitre que le sourd -muet, ayant déjà lui-même une notion très exacte et très nette des trois temps absolus, il s'agissait moins de se donner beaucoup de peine pour lui faire analyser cette notion, que de le bien guider pour l'appliquer. L'expérience à fait surtout entiére-

ment abandonner les vues exposées par l'abbé Sicard sur la formation de l’adverbe, et cette pénible transformation, par laquelle il s'efforce de faire naïître la terminaison rent, commune à un grand nombre d’adverbes, des mots manière, main, en suivant de longs détours où des notions faciles ne font que s’obscurcir. L’abbé Sicard, du reste, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, se guidait, dans son propre enseignement, bien plus encore par les lumières qui jaillissaient momentanément pour lui de son commerce avec ses élèves, et du besoin de la circonstance, que par des règles antérieurement fixées à priort ; il agissait plus qu'il n’appliquait sa propre théorie, et il avait atteint son but quand il s'était fait comprendre.

Il est résulté toutefois de cet état de choses, que la pratique usuelle et réelle, adoptée dans l’Institut, sous la direction de l’abbé Sicard, manquait d'un type normal, de règles fixes et déterminées ; que ses procédés n'étaient consignés nulle part. Ce fait s’est fait sentir encore d’une manière bien plus marquée, lorsque l'abbé Sicard a été enlevé à un établissement qu'il dirigeait depuis trente ans. C’est alors que notre administration a cru devoir soustraire l'enseignement à l'incertitude des vagues traditions, lui donner ‘un régulateur, et faire tracer quelques modélés qui pussent subsister , et servir de point de ralliement. Elle a

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désiré obtenir un manuel qui se composât non de théories, de préceptes, mais seulement d’exercices mis sous la forme d'exemples. Elle a confié l'exécution de ce travail à M. Bébian. Le manuel qu'il a rédigé a rempli l’objet que nous nous proposions (1), et a mérité notre approbation. Cette approbation a été donnée à l’ensemble du travail; elle n’est point une adoption décidée pour chaque procédé de détail : nous aurions désiré peut-être un ordre plus logique; nous avons regretté de voir subsister des lacunes considérables (2); nous n’avons pu être toujours satisfaits de quelques innovations proposées (3). Mais ce manuel n’est point destiné à être imposé dans len-

seignement, comme une collection de règles à suivre : il-est une collection d'exemples destinés à

(1) Dans le rapport primitif dont le présent écrit n’est qu’une nouvelle rédaction, on avait proposé de faire rédiger ce manuel ; dans un rapport subséquent, on proposa d’adopter et de publier le travail rédigé par M. Bébian. Aujourd’hui, que ce travail a vu le jour, ce qui était, dans les rapports primitifs, une proposition, un vœu, devient un récit, un compterendu. Le Manuel vient d’être publié chez M. Méquignon -père, en 2 vol.

(2) Particulièrement sur les conjonctions.

(3) Nous regrettons que l’auteur soit revenu à un début auquel l’abbé Sicard avait sagement renoncé, en faisant connaître l’alphabet en détail au sourd-muet , avant de lui en-

seigner aucun nom.

éclairer la marehe des instituteurs ; il a surtout pour but de fixer, d’une manière stable, le modèle des procédés usuels, les plus simples, les plus utiles, Les plus faciles dans la pratique. Le manuel de M. Bébian possède éminemment ce mérite. L'élève y est constamment conduit, de la manière la plus naturelle, à concevoir de luimême les idées qu’on veut lui faire exprimer, parce qu'il est placé dans les situations propres à les faire naître. La méthode suivie est une véritable méthode d’intuition ; elle substitue héureusement, aux définitions en forme, à l'analyse directe, qui est souvent d’un accès difficile, cette démonstration-indirecte qui consiste à mettre en jeu les facultés de l'élève, à le faire agir, à lui faire sentir le besoin des formes grammaticales qu'on veut lui fournir. L'auteur a prolongé, bien au-delà des premiers pas dans la carrière, l'emploi du dessin, comme moyen auxiliaire d’intuition ; il l'a introduit dans les régions abstraites, dans l’explication des fonctions de l’article, et des valeurs des prépositions (1); il en a fait un usage heureux et neuf; il a montré ainsi que le procédé du P. Vanin, traité avec tant de dédain, pouvait offrir des secours bien plus utiles qu'on ne la supposé, étant réduit à un office subordonné, CR IT MP HO à 6e TR

(1) Manuel d'Enseignement Pratique, etc., tome I°", Planches x1x, xx et XXL

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et combiné sagement avec de bonnes méthodes intuitives. L’auteur a constamment tendu à simplifier les procédés, en les délivrant de tout appareil inutile. Il à introduit des améliorations remarquables : il a mieux caractérisé, par exemple, la fonction copulative du verbe étre, quoiqu'il ait négligé, comme l’abbé Sicard , d'indiquer les deux autres fonctions du même verbe; il a fort bien distingué les deux présens qui, dans les verbes, sont exprimés par le même terme; les deux valeurs de l’article /e, la, les, l’une, qui généralise, l’autre, qui détermine; il a exposé, avec beaucoup de netteté, l'emploi du pronom gui, à la suite du verbe. La plus haute difficulté de la grammaire générale, celle où la métaphysique joue le rôle le plus essentiel, la formation du substantif abstrait, se dissipe, dans le manuel, à laide de la méthode intuitive, et n’est plus qu’une opération familière de l'esprit. La marche est partout éclairée par un choix d'exemples parfaitement bien entendu.

À côté de ce manuel, nous désirerions avoir un bon modèle de nomenclature, où les termes des langues seraient groupés par familles , et classés ensuite d’après un arbre généalogique, conforme au système de la formation des idées dans lintelligence humaine. Nous aurions désiré également posséder un tableau des signes de réduction qui composent le langage mimique employé dans l'In-

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