CHAPITRE IL
Comment les enfans CHENE leur langue maternelle, par T usage. ” | A PR
C'rsr une touchante dispensation de la Providence que celle par laquelle elle a confié aux mères le soin de donner à leurs-enfans le premier de.tous les enseignemens, celui qui doit être la clef de tous les autres, celui de la langue maternelle. Ainsi la mère n'introduit pas seulement son enfant dans la vie physique, elle l’introduit réellement aussi dans la vie intellectuelle et morale. Il est peu de mères cependant qui réfléchissent sur cette ‘belle prérogative : celles qui livrent leur enfant à une nourrice ne soupçonnent guère qu'elles transfèrent en même temps à celle-ci la dignité d’'institutrice. La mére, au reste, ou la nourrice, ne sont ici que des institutrices en chef; car tous ceux qui entourent l'enfant au berceau, qui conversent en sa présence ; participent , Sans s’en douter, à cette éducation fondamentale.
C'est une autre dispensation non moins sage et non moins bienfaisante, que celle par laquelle la Providence a placé l’enfant dans une dépendance aussi entière et aussi absolue de ceux qui prennent soin de lui; car, entre plusieurs avantages COnSsi-
dérables qu’il en retire, il doit à cette dépendance l'acquisition qu'il fait de la langue maternelle; car c’est parce qu'il ne peut rien par lui-même, parce que le secours d’autrui lui est sans cesse et en toutes choses indispensable, que le premier de ses besoins devient celui de se faire comprendre et d’être compris. Chose singulière ! ce pauvre petit enfant au berceau, qui ne peut encore se mouvoir, étudie déjà, précisément parce qu'il ne peut se mouvoir ; il étudie à sa manière, il étudie en observant ce qui se passe autour de lui, et il doit bien plus à cette nécessité qui l’aiguillonne, qu'aux instructions de ceux qui l’entourent. IL n’y a pas même pour lui d'instructions directes , d’instructions proprement dites; aucune définition régu-: lière, méthodique, ne lui est offerte ; il apprend en voyant, en écoutant, et non d’après ce qu'on lui enseigne. Si, en effet, la mère et la nourrice jouent le rôle d’institutrices, c’est à peu près sans le savoir; c’est du moins sans méthode, sans dessein et sans art.
Nous pouvons, je crois, distinguer deux périodes dans cette éducation maternelle : la première comprend le temps qui s'écoule jusqu'au moment où l’enfant devient capable d’articuler les mots; elle comprend donc le temps ou il ne fait guère qu’entendre , et où il s'exerce à écouter.
L'enfant recueille deux genres d'instruction : il profite de ce qu’on dit pour lui, en s'adressant
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directement à lui; il profite de ce qu’on dit er sa présence, mais sans faire attention à lui.
De ces deux modes d'instruction, le premier est incomparablement le plus borné, le plus rare pour l'enfant au berceau ; le second est, au contraire, presque continu, extrêmement varié et presque sans limites.
Encore, lorsqu'on parle pour l’enfant au berceau , en s'adressant directement à lui, remarquons bien que ce n'est guère dans l'intention de l’instruire, de lui enseigner sa langue, ou de développer ses idées; c’est ou pour lui prescrire, ou pour lui interdire, ou pour lui annoncer quelque chose qui l'intéresse ; quelquefois, pour satisfaire ce besoin naturel du cœur, par lequel la tendresse maternelle cherche à s'exprimer, plus encore pour s’épancher que dans l'espoir d’être. comprise. Souvent, on adresse la parole à l’enfant au berceau, sans examiner s’il peut comprendre ce qu'on lui dit. Alors même qu'on cherche à s’en faire entendre, c’est bien moins en examinant philosophiquement quel peut être le cercle des idées de l’enfant, la portée de son intelligence, qu’en tâtonnant, par des essais répétés au hasard , et dont on ne se rend pas compte. (tr)
(1) Nous devons supposer que la mère ou la nourrice ont elles-mêmes recu peu de culture, puisque telle est la condition la plus générale dans la société; mais, parmi les mères
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La mère et la nourrice n’enseignent guère, en effet, que le nom des personnes ou des objets placés sous les regards ou sous les mains de l’enfant ; elles l’enseignent, en présentant ou montrant au petit élève ces objets ou ces personnes. C’est le premier degré de cette instruction fondamentale, le seul qui ait le vrai caractère d’une instruction donnée à dessein. - |
Mais une action de la mère et de la nourrice, dont l’enfant est l’objet, d’abord quand on l’exécute , ensuite quand on la promet ou qu’on la rappelle, accompagnée plusieurs fois du terme de la langue qui l’exprime, se grave dans l’esprit de l'enfant, associée à cette expression, sans qu’il y distingue encore à quelle forme du langage cette expression appartient, c’est-à-dire sous sa valeur la plus générale. C’est ainsi qu'il comprendra les mots boire, manger, coucher, lever, porter.
On désigne de même le petit nombre d'actions que l'enfant exécute, en répétant le terme destiné à les exprimer, pendant que l’enfant agit, en l’encourageant à les continuer, ou bien en lui recommandant de les cesser, et l’en empêchant au besoin de vive force. Quelques gestes , le jeu de la physio-
qui appartiennent aux conditions aisées, il en est peu qui portent dans ces premières relations avec l’enfance, un art plus réfléchi ; il en est peu qui se proposent d'enseigner, qui soupconnent même qu’elles enseignent.
nomie , les inflexions de la voix, aident à compléter la signification. L'enfant auquel la mère dit viens, en lui tendant les bras, comprend à l'instant le mot qui renferme cette invitation.
L'enfant au berceau comprendra-t-il les sentimens de tendresse et de bienveillance qui remplissent le cœur de sa mère, et qu'éprouvent pour | lui les personnes qui l’abordent? Oh! oui, sans doute, et, de tres bonne heure, le cœur de l’enfant lira dans le cœur maternel; il aura l'intelligence de la tendresse qu’on lui porte, comme il démélera la sévérité ou l'indifférence. Mais l'expression du regard etes traits du visage, le son de la voix, les caresses , les soins, voilà le langage qui lui peindra ces sentimens. Si quelque mot de la langue venait constamment l'accompagner, ce mot participerait, par la suite, à l'effet général de. ce langage d'action. Là s'arrête l'entretien que la mère, la nourrice adressent à l'enfant au berceau, en lui parlant pour lui-même; elles l’entretiennent ainsi de tout ce qui se lie aux besoins qu'il ressent, besoins dont le cercle est très étroit, et qui appartiennent à peu près exclusivement aux premières nécessités de la vie.
À mesure que l'enfant croît, ces besoins se dé-. veloppent, se multiplient; les forces de l’enfant s’accroissent; son activité se déploie; la sphère des objets qui l’intéressent s’étend dans le même rapport; par conséquent, l'entretien de la mère
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s'étend aussi, amène de jour en jour des termes nouveaux. Mais ce premier enseignement a toujours lieu au hasard, sans ordre, suivant les circonstances du moment. (1)
L’instruction que l'enfant recueille auprès de ceux qui l'entourent et qui parlent en sa présence, mais sans s'adresser à lui, est plus difficile, mais elle s’opère par des moyens plus variés et plus nombreux.
Quelquefois, dans l'entretien dont il est témoin, il est question de lui, quoique ce ne soit guère à lui qu'on s'adresse; alors, s'il comprend qu’on parle de lui, ce qui est assez facile, sans que son nom soit prononcé , Sa curiosité est vivement excitée. Mais, le plus souvent, on parle d'objets qui lui sont étrangers ; une vague curiosité s’empare seulement de lui, et va croissant à mesure qu'il devient plus habile à comprendre. Cette curiosité nous importune. Oh! combien nous méconnaissons en cela les indications de la nature! Il nous accable de questions : cherchons à les restreindre , sans doute, à celles qui sont susceptibles d’être résolues; mais accueillons celles - ci
(1) Le bon Pestalozzi, qui a eu des idées si ingénieuses, et qui a montré un zèle si généreux pour l’éducation de l’enfance, a fait aux mères un présent précieux et peu connu, dans un Manuel destiné à les guider dans cet enseignement : IVe Gertrude seine Kinder Lehrt; — Buch für mütter, etc.
38 __ DE L'ÉDUCATION avec une douce et infatigable patience; essayons toutes les réponses, jusqu’à ce que l'enfant ait obtenu tous les éclaircissemens possibles! au lieu de cela, que faisons-nous? nous cherchons à nous débarrasser de lui au plus vite; nous lui répondons au hasard : dans tous les cas, nous ne nous occupons point de nous mettre à sa portée; l’entretien roule le plus souvent sur des choses qui lui sont inconnues , sur un cadre d'idées auquel il ne peut encore atteindre. Les enfans des classes inférieures ont cependant à'cet égard une sorte d'avantage : la matière des conversations se rapproche bien plus ordinairement du cercle d'idées que l'enfant peut saisir. à jh:
Lorsque tout ou partie du sens d’un discours prononcé devant l'enfant roule sur des choses que l'enfant est capable de saisir, sept moyens principaux se trouvent à sa disposition, pour interpréter les mots de la langue qui entrent dans le discours, et dont la valeur lui est encore inconnue. Ces moyens isolés peuvent lui être déjà de quelque secours ; mais ils ne l’éclairent bien que par leur combinaison et leur ensemble. Ce sont : 1°. L’attitude de celui qui parle, l'expression de son regard, le jeu de sa physionomie, ses mouvemens et ses gestes ; 2°, Les mêmes circonstances, considérées dans la personne à laquelle ce discours s'adresse, et qui peuvent annoncer l'effet qu'il produit sur elle;
3°. Les mêmes circonstances, considérées dans les personnes qui sont simplement témoins du discours, et qui peuvent faire connaître les impressions qu'ils en reçoivent ;
4° Les circonstances des lieux, des temps, des objets environuans ; | |
5°. Les actions qui précèdent, accompagnent ou suivent le discours ;
6°. Les souvenirs que l’enfant conserverait d’un événement dont il aurait été témoin , si le discours S'y rapporte ;
7°. Les mots dont il connaïtrait déjà le sens, et qui viendraient à reparaitre dans le discours, à côté de ceux qu’il ne connaît pas encore.
Ainsi l’enfant, pour apprendre la langue parlée, s’instruit plus encore par la vue que par l’ouie; il s’instruit du moins par l’accord qui règne entre les observations faites à la fois avec le regard et avec l'oreille.
A l’aide de tous ces moyens combinés, l'enfant devine sans doute, plutôt qu’il ne comprend; ilne devine souventqu’en partie, que d’une manière vague et confuse ; il ne fait peut-être qu’entrevoir une lueur. Mais, enfin, ses exercices se renouvellent sans cesse et sous mille formes diverses. À mesure que le même mot vient frapper son oreille dans des phrases différentes, l'enfant confirme, rectifie ou s'explique mieux le sens qu’il lui avait prêté. Peutêtre il devra l’entendre cent fois, avant d’en bien