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DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR

EU d’abord l’Éducation de la jeunesse est une magistrature; et, k ce titre, la dignité de rinstituteur eat considérable.

Chacun, dans la société, occupe une place, rend son service : il y a dévouement mutuel : tout y est honorable à ce point de vue, parce que tout y est utile, et concourt au bien général. Ce dévouement réciproque est le but même, et aussi l’àme, la vie, la gloire de la société humaine.

Il faut toutefois reconnaître, qu’il y a certaines fonctions sociales plus dignes, plus élevées les unes que les autres. Les unes, eu effet, servent les âmes, les autres ne servent que les corps; les unes servent aux besoins les plus nobles de l’homme, les autres ne servent qu’à ses besoins inférieurs ou même à ses plaisirs.

Les plus dignes sans contredit sont celles dont le service est le plus élevé. Autant donc l’àme est au-dessus du corps, autant le service des âmes est un ministère supérieur à celui qui n’a pour objet que le service des corps. C’est en même temps un ministère bien autrement laborieux : car c’est dans le service des âmes que se rencontrent les besoins les plus délicats, les plus profonds de l’humanité, et par là même les plus difficiles à satisfaire.

De là vient qu’on a toujours placé si haut les fonctions qui sont dévouées au service du droit et de la justice, dévouées à la défense de la faiblesse et du malheur, les fonctions de la magistrature.

Partout la sagesse des peuples s’est accordée à environner les magistrats d’honneur et de respect : ils sont en effet dévoués à servir les intérêts les plus graves de la société : ils protègent l’innocence, ils poursuivent le crime, ils vengent la justice, ils font régner la loi parmi les hommes.

Mais, dit Platon, avec cette finesse profonde d’esprit qui le caractérise, l’ÉduaUion, qu’est-ce autre chose, sinon

CH. I". ÜIGMTÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR. 357 Vart d'altirer et de conduire les enfants vers ce que la loi dit être la justice et la droite raison, et ce qui a été déclaré tel par les vieillards les plus sages et les plus expérimetüés (1)? Et développant sa pensée, Platon ajoutait : « La république a besoin d’un magistrat qui préside « à rÉducation : mais l’homme choisi pour cette place , « et ceux qui le choisiront, doivent bien savoir que, « parmi les grandes fonctions de l’Etat, il n’y en a pas « de plus noble et de plus sacrée. »

Sénèque va plus loin encore ; il appelle les instituteurs de la jeunesse les magistrats de la famille : quasi domesticos magistratus ; et, à ce titre, il les élevait au-dessus de tous les magistrats de la cité, « parce que, dit-il, ce « n’est pas seulement le droit vulgaire dont ils dictent « les arrêts : ce sont eux qui enseignent h la jeunesse « ce que c’est que la justice et le droit lui-même, ce «[ que c’est que la piété, ce que c’est que la patience, a ce que c’est que le courage, et enfin quel bien précieux « est une bonne conscience (2). »

Sénèque va jusqu'à égaler les instituteurs à ceux qui remplissent les charges les plus élevées de la république, et qui décident de la paix et de la guerre, « et pourquoi, « dit-il? par cette simple et grande raison, qu'üs exhortent « lajemesseaubien et mettent la vertu dans les âmes (3). »

(t) Platon, Us Lois. liv. it.

(3) Kon ilU plut prœstat qui inter civet jut dieit, quant qui docel juventutem quid tit Juttilia, quid pielat. quid patienlia, quid forlitudo. preliotum bonum til bona eontcientia. (Sen., de Tranquilt. animi, c. iii.)

(3) ffon it tolut reipublicœ prodeti, qui de pace beltoque centei, ted qui juventutem exhortatur, et in tanfd bonmtm praceptorum inopid, virtute intlruit animot /..•

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Et voilh aussi pourquoi Cicéron disait qu’après y avoir profondément réfléchi, il lui avait paru que U plus grand, le plus noble service qu’on piU rendre d sa pairie, c’était de se dévouer d l’Education de la jeunesse (1).

Dans son beau traité de Senectute, le grand orateur romain va jusqu’k exprimer le vœu, que les vieillards, qui n’ont plus la force de remplir les emplois laborieux de la république, se consacrent à l’Éducation des enfants. Et il ajoute que cette fonction serait le plus illustre emploi de leur expérience (2).

Que si je voulais remonter plus haut encore, je trouverais Cicéron d’accord ici avec la sagesse des anciens Perses, tels que Xénophon nous les représente. Chez les Perses en effet, douze magistrats étaient choisis pour gouverner la jeunesse, et l’on ne confiait cette noble fonction qu’aux hommes les plus sages et les plus capables de rendre les enfants vertueux et excellents. C’étaient douze vieillards aussi vénérables par Tfige que par la vigueur de l’intelligence : ils avaient traversé avec honneur les grandes fonctions publiques, et après que l’expérience de toutes choses et une longue habitude des travaux les plus difficiles, avaient perfectionné en eux la sagesse et la vertu par la patience, on estimait avec raison que nulle charge ne convenait mieux à leur âge que l’Éducation de la jeu-

(i) Quodenimmunus reipublicœ atferrt majus meliueve possumus, quant ti docemus algue erudimue juvenlutem? Ilitce praterlim temporibus, Quibu* ilà prolapea eil, ul omnium operà refrtnanda ac coereenda iil.... (Cic., II, de Divin., 3, S.)

(i) Quid enim jucundiui seneclule, tlipald sludiie juventulü? Ân ne eat quidem viree seneeluli retinquemut, ul adoleicenlulos doceani, imlUuant. ad omne officii munu< inslruanl ? quo quideat optre quid poleti este præclamos ! (IX, 3e.)

CH. DIGNITÉ KT INt'LUKNXE DE L’INSTITCTEfR. 330 nesse; que c’élait à eux d’enseigner aux générations naissantes la docilité aux conseils de la raison, l’ob^ance aux lois, le respect des choses sacrées, les vertus de l’âge mûr et les plus hautes leçons de la sage^; on pensait qu’une si belle œuvre serait la joie et la gloire de ces nobles vieillards, et une digne couronne pour honorer leurs cheveux blancs.

Tel est récit de Xénophon.

« Je considérais un jour, dit encore cet illustre Âtbé-> nien, en parlant des Spartiates, que Sparte, quoiqu’une des villes de la Grèce les moins peuplées, était cependant une des plus puissantes et des plus célèbres : frappé de ce contraste, je cherchais â en découvrir la cause; mais quand je vins à réfléchir sur les institutions des Spartiates, alors je ne vis plus rien d’ctoiinaut,... sinon la sagesse de Lycurgue. Ce grand homme, en effet, a élevé sa patrie au plus haut point de prospérité, eu s’occupant avant toutes choses de l’Éducation de la jeunesse. Tandis que dans les autres villes de la Grèce, on donnait aux enfants pour instituteurs des esclaves, Lycurgue a voulu non seulement quo les instituteurs de la jeunesse fussent des hommes libres; mais il a mis à la tête de l’Éducation un de ceux à qui l’oti eon^ le$ plue grandee magialralures de l'État. B

On me dispensera de pousser plus loin les citations païennes. En y réfléchissant sérieusement et allant au fond des choses, il est aisé de comprendre pourquoi les anciens avaient fait ainsi de l’instituteur un magistrat, et l’avaient même élevé au-dessus de toutes les autres magistratures.

En effet, les magistrats ordinaires interprètent les lois «t Içs appliquent-, mais iis n’enseignent pas la vertu et la

LIV, ill. L'INSÏITUTEUH.

l>erfeclion de la juslice : c’est ce que se propose avant tout l’instituteur de la jeunesse.

Les magistrats ordinaires jugent les coupables et condamnent les crimes publics; mais ils n’éclairent, ils ne |)Our8uivent pas jusque dans la conscience la première pensée, la première tentation du vice : c’est l’œuvre de l’instituteur.

Les magistrats ordinaires punissent le mal : mais il y a quelque chose de plus heureux et de meilleur, c’est de le prévenir; c’est de l’étouffer k sa naissance et dans son premier germe : tel est le devoir, telle est la sainte mission de l’instituteur.

Et pour voir ces grandes vérités présentées dans toute leur lumière, ce n’est plus la sagesse du paganisme qu’il faut interroger. Le christianisme va parler par la bouche de saint Jean Chrysostôme :

R Cette magistrature, dit-il, est autant au-dessus des « magistratures civiles, que le ciel est au-dessus de la « terre : et encore je ne dis pas assez. La magistrature « civile s’occupe avant tout k punir le mal déjk fait; « mais la magistrature spirituelle s’occupe avant tout k R empêcher qu’il ne se fasse.

« Les magistratures civiles ne vous offrent point d’en- « seignement sur la vraie sagesse, ni de maître qui vous « dise ce que c’est que l’âme, ce que c’est que le monde, « ce que nous deviendrons après la vie présente, où nous « irons au sortir de cette terre, et comment nous pouvons « ici-bas pratiquer la vertu.

a Ici, dans ce lieu, au contraire, on vous enseigne « toutes ces grandes choses ; et c’est pourquoi on ap- « pelle ce lieu une école de philosophie, une chaire pour « l’enseignement des âmes, un tribunal où l’âme se juge

CH. I". DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR. 541 « elle-mémc, un gymnase, enfin, où l’on s’exerce à la « course qui conduit au Ciel. »

II faut encore ajouter que les magistrats ordinaires punissent le plus souvent sans corriger : l’instituteur, digne de ce nom, au contraire, corrige le plus souvent sans punir. Quand le mal est fait, il ne demande pas que ce soit le coupable, mais le mal qui périsse.

« Lorsque le magistrat ordinaire saisit un criminel, dit « encore saint Chrysostôme, il sévit aussitôt contre lui ; « mais ce n’est pas lù détruire le mal : c’est seulement « frapper le malade (1). La magistrature spirituelle, au «r contraire, ne cherche pas comment elle punira, mais « bien plutôt comment elle guérira le mal. »

Enfin, ce qui fait la dignité, on le peut môme dire, la majesté suprême des magistrats, c’est qu’ils sont la sécurité des bons, la terreur des méchants ; c’est qu’ils vengent la société des attentats qui la troublent, et font disparaître de son sein les scélérats qui la déshonorent. Mais il y a évidemment quelque chose de plus grand encore : c’est le noble travail et l’œuvre de l’instituteur. Si la patrie doit une profonde reconnaissance aux magistrats qui la délivrent des mauvais citoyens, combien ne doit-elle

(1) En agissant de la sorte, ajoute saint Jean ChrysostAme, vous faites nomme un médecin appelé auprès d’un malade dont la tète souffre d’une plaie, et qui, au lieu de guérir la plaie, tranche la tète clIe-mèmc. Moi, loin d’agir de la sorte, c’est le mal seul que je retranche. Sans doute, d’abord j’éloigne le malade ; mais quand je l’ai guéri de son mal, je le reçois de nouveau parmi nous.

Pour vous, si vous laissez le coupable impuni, vous le rendez plus méchant-, si vous le condamnez au supplice, vous le faites incurable. Moi, je ne le renvoie pas impuni, et je ne le punis pas non plus à votre manière; mais je lui demande i lui-mèmela pénitence qui parait juste, et je corrige, ainsi par Ini-mème le mal qu’il a fail.

pas à l’instituteur qui lui prépare dans ses jeunes élèves des citoyens vertueux, lesquels seront un jour sa force et sa gloire, et sont déjà sa plus chère espérance?

Je puis donc le redire, l’instituteur est aussi un magistrat, et la magistrature dont il est revêtu, aussi bien que l’œuvre qui lui est confiée, occupent le premier rang dans la société.

Et s’il faut rappeler ici quelques-uns des détails de cette grande œuvre, qui ne voit que rien ne lui est étranger? Le corps et l’âme, la loi morale et les besoins physiques, les plaisirs légitimes et les plus graves devoirs, les malheurs et les faiblesses du jeune âge, ses défauts, ses qualités et ses vertus; l’esprit et le cœur, le monde présent et la vie future : tous les services les plus laborieux, les plus délicats, et par là même les plus glorieux de l’humanité, s’y rencontrent. Servir la faiblesse et le malheur, même h l'égard du corps, est regardé comme un dévouement presque surhumain ; mais que dire alors de ceux qui se dévouent à servir la faiblesse et le malheur des âmes, qui se dévouent à l’infirmité morale, à la petitesse intellectuelle, pour l’élever jusqu’à la force et à la grandeur; à l’ignorance pour l’instruire; h la légèreté de l’âge pour la fixer dans la pratique de toutes les vertus; à tous les vices d’une nature imparfaite pour les guérir?

Non, je ne m’étonne point, si dans l’antiquité les nations les plus illustres et les plus sages ont fait du ministère de l’Éducation de la jeunesse, une haute magistrature sociale , et quelquefois la plus haute de toutes. Et si leur exemple est impossible à suivre dans nos grandes sociétés modernes, je ne crains pas néanmoins d’afllrmer, que tout peuple chez lequel les instituteurs de la jeunesse ne sont pas entourés d’honneur et de respect, est un peuple en

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CH. 1-r. DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUB. 5« décadence et menacé de sa mine, parce que le dévouement et la vertu n’y sont pas comptés ce qu’ils valent.

Mais l’instituteur de la jeunesse n’est pas seulement un magistrat de l’ordre le plus élevé : il est bien plus encore. Ce qui constitue le fond même de sa dignité, et la plus haute noblesse de ses fonctions, c’est qu’il est père : c’est même à ce titre qu’il se trouve revêtu de la dignité ma^ gistrale.

Nous l’avons vu : dans la société, rien n’est plus sacré que la famille ; rien n’est plus grand qu’un père; rien n’est plus vénérable qu’une mère.

Il n’y a pas de droits plus élevés, plus inviolables que les leurs; c’est l’image, c’est l’autorité, c’est le droit de IKeu même ; eh bien ! l’instituteur est un second père, pré> paré par la Providence pour aider le premier dans l’accomplissement de son oeuvre la plus difficile. L’instituteur est associé intimement k l’action même du père et de la mère, dans ce qu’elle a de plus glorieux et de plus divin, qui est l’élévation des âmes.

Et ce qui ajoute encore â cette gloire, c'est que, choisi par le père et par la mère pour ces saintes fonctions, et revêtu par eux de tous les droits de la paternité humaine, comme cette paternité elle-même n’est que l’image de la paternité céleste, il est aussi choisi par Dieu et associé k l’action divine; et le choix providentiel se révèle par le goût de ces nobles et laborieuses fonctions, par l’aptitude et les hautes qualités reçues du Ciel, enfin par l’inspiration du dévouement.

En un mot, l’iustituteur est un second père, dont la vocation n’est pas supérieure assurément k la vocation du

UV. in. L'INSTITUTEUR.

premier, mais dont le dévouement est plus généreux peutêtre, parce qu’il est plus libre et plus désintéressé, dont le goût, s’il est moins naturel, se trouve inspiré d’aussi haut, et dont l’aptitude enfin est souvent plus parfaite.

Car il faut voir les choses dans leur vérité simple et pratique : le père peut être quelquefois l’instituteur de ses enfants, et il le doit quand il le peut ; mais souvent il ne le peut pas. Soutenir qu’il le peut et qu’il le doit toujours, serait une assertion absurde, également opposée an bon sens, ^ l’expérience de chaque jour, et aux lois providentielles de la société et de la famille.

En effet, l’Éducation est une œuvre profonde, multiple, variée , laborieuse, à laquelle une application passagère ne saurait suffire. Elle demande un dévouement infatigable et complet, non pas seulement le dévouement du cœur, qui ne manque jamais k un père; mais le dévouement de tous les jours et de toutes les heures de la vie. L’Éducation est une paternité spirituelle dont les devoirs sont si pesants, la tâche si étendue, que pour y suffire il faut être libre de toute autre sollicitude. Or, si je puis m’exprimer ainsi, la paternité matérielle, les exigences de la vie domestique, les embarras des affaires, le travail obligé de chaque jour, ou des fonctions sociales plus ou moins hautes, ne laissent presque jamais cette liberté à un père de famille.

Je vais plus loin et j’ai déjk eu occasion de le faire remarquer : le dévouement entier, exclusif, n’y suffit pas toujours ; il faut de plus, la capacité intellectuelle, littéraire et scientiüque : un père, même fort instruit et distingué d’esprit, n’a pas toujours cette instruction spéciale et présente. Il faut aussi l'expérience.

Il faut avoir vu, étudié, comparé, et p.ir conséquent

CH. 1«. DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR. 34S RToir élevé de nombreax eofants, pour bien connaître cet âge, ses défauts et ses qualités, ses besoins et ses ressources. Je sais que la nature, l’intelligence, le cœur d’un père peuvent beaucoup pour suppléer à l’expérience : néanmoins, la nature a aussi ses illusions et ses faiblesses ; elle a ses exigences ; on me permettra de l’ajouter, elle a ses impatiences, elle a ses inquiètes sollicitudes ; et quand l’inexpérience vient se joindre aux illusions et aux faiblesses de la nature paternelle et maternelle, oh ! alors la belle œuvre court de grands périls ! Elle s’arrête, ne se fait plus ou se fait mal !

Et puis, je dois le répéter : il se rencontre quelquefois des pays et des époques, où au milieu de l’affaissement général des mœurs, les droits les plus augustes pèsent ù ceux qui en sont revêtus, parce que ces droits leur imposent de grands devoirs.

Si ce que je disais au livre précédent est véritable, et je crois l’avoir démontré par assez d’exemples, on sera forcé de convenir que la mollesse, l’inconstance, la frivolité humaine, des passions plus tristes encore, ont chez nous fait souvent trouver trop graves le poids et les devoirs de l’autorité paternelle : cette haute dignité embarrasse, gène la liberté de la vie, des plaisirs ou des affaires; on ne sait d’ailleurs comment s’y prendre: cetenfant, cette jeune âmequ’il faut élever ! cette innocence, celte candeur qu’il faut *abriter ! ce règne de la vertu qu’il faut établir dans son cœur ! ces leçons de science et de sagesse qu’il réclame, tout cela effraie ; il y a comme un instinct secret qui avertit en silence ; on se sent comme incapable d’une si grande œuvre : disons-le h l’honneur de l’humanité, c’est presque toujours un avertissement même de la conscience paternelle et maternelle : on ne se juge pas assez digne.

on ne se trouve pas assez fort ; et on cherche des instituteurs, auxquels on puisse confier ses enfants, et qui consentent ii partager avec un père et une mère le fardeau de l’Éducation, du moins de dix à vingt ans.

Eh bien I c’est alors, c’est quand la paternité naturelle se récuse avec raison et demande secours, qu’il faut que la paternité providentielle des instituteurs supplée, et se dévoue.

Me contestera-t-on qu’il y ait une gloire véritable dans un tel dévouement, une telle vocation?

Ce que je tiens a redire aussi , et ce que je supplie de nouveau les pères et les mères les plus jeunes, les plus entraînés dans le tourbillon du monde, de bien entendre, c’est que, quels que soient le dévouement, la vertu, les talents de rkistituteur dont ils auront fait choix, il n’en faut pas moins qne ce soient eux qui président h l’Éducation de leur fils : ils doivent demeurer toujours lit, les représentants de Dieu; et s’ils sont fidèles aux lumières et aux simples inspirations de la haute autorité dont ils demeurent inviolablemeni revêtus, fussent-ils d’ailleurs assez peu relevés par leur rang dans le monde et par leurs connaissances, ils auront toujours à offrir h l’instituteur, même le plus habile et le plus dévoué, des conseils utiles, quelquefois des lumières décisives : et l’intervention de leur autorité sera souvent la ressource la plus puissante d’un instituteur.

C’est en eux que réside l'image la plus parfaite de la paternité divine et par conséquent le droit, le devoir et la puissance la plus complète de l’Éducation : cela ne se remplace pas ; et la majesté d’un père ou la tendresse d’une mère manquant li cette œuvre, elle fléchit toujours tristement.

(.H. I-r. DIGNITÉ ET INFLTENCE DE L’INSTITUTEUR. 3^7

Mais d’an autre côté, quelle que soit la part essentielle et l’influence supérieure d’un père et d’une mère, il y a dans la paternité spirituelle de l’instituteur, quelque chose de si haut et de si pur, un dévouement si libre, si généreux, et quelquefois une aptitude si providentielle, qu’à ces points de vue, je ne crains pas de l’élever à la hauteur de la dignité paternelle elle-même.

J’ai dit plus encore : l’instituteur participe essentiellement à ce qu’il y a de plus noble dans la paternité divine ; il est, dans la mesure oh il plait à Dieu de lui en communiquer la puissance, il est ce que les saintes Écritures disent si bien de Dieu lui-méme : le Père des âmes, Pater spirituum ; rien ne lui convient mieux que ce nom magnifique.

La paternité corporelle et la paternité spirituelle résident en Dieu, toutes deux : omnis patei-nitas a Deo. Mais la création et l’Éducation des corps, à laquelle un père et une mère ont part et qui fait en eux la paternité vulgaire, est incomparablement au-dessous de cette création et de cette Éducation des âmes, h laquelle un instituteur travaille de concert avec eux et avec Dieu.

Les païens eux-mêmes avaient élevé leurs pensées jusque-là : « Que les jeunes gens sachent bien, disait un « philosophe, que les instituteurs sont les pères, non de « leurs corps, mais de leurs âmes. Parente»^ non corpo- « rum, fed mentium. »

Et c’est là ce qui inspirait le mot si connu d’Alexandre, « qu'il ne devait pas moins à Aristote son précep- « teur, qu’à Philippe son père ; parce que, s’il était A redevable de vivre à Philippe, il devait à Aristote de a vivre honorablement. »

Si les païens eux-mêmes avaient compris quelque

chose de cette haute dignité, il faut que les instituteurs chrétiens la comprennent tout entière ; il faut que les enfants la comprennent aussi : il faut que leurs parents la leur enseignent : et quelle grave et touchante autorité de tels enseignements ne trouvent-ils pas dans la bouche d’un père et d’une mère !

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