DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR
sriTE DI) MÊME Sl'IET.
L’instituteur est donc un second père. La paternité spirituelle, tel est le caractère auguste dont il se trouve revêtu. Il est le père des âmes ; c’est k leur service, à leur perfection qu’il travaille : son œuvre, les hautes qualités qu’elle exige, le dévouement qu’elle suppose et qu’elle inspire, tout est Ik du premier ordre.
Je suis allé plus loin : j’ai dit que le soin, la charge des âmes, essentiellement renfermés dans l’œuvre de l’Éducation, en fait pour tous ceux qui s’y consacrent, laïques ou ecclésiastiques, un apostolat, et comme un sacerdoce : ç’a toujours été la pensée de l’Église. Et voyez avec quelle influence cet apostolat s’exerce dans le présent et pour l’avenir ! Je ne crains pas de le dire : le prêtre le plus saint et le plus dévoué aux âmes dans l’exercice de son ministère, a souvent une influence moins
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étendue et moins profonde, que l’instituteur sur l’âme et les destinées de l’enfant qu’il élève.
A Dieu ne plaise que je veuille diminuer en rien la grandeur et les prérogatives du sacerdoce évangélique ! je voudrais au contraire, d’une part élever les pensées des instituteurs laïques à la sublimité sainte de leurs fonctions, et de l'autre encourager le dévouement de ceux qui consacrent leur caractère sacerdotal à élever la jeunesse : je voudrais leur montrer à tous l’admirable harmonie qui se trouve entre le ministère du prêtre et l’Éducation, leur dire enfin dans quel sens on peut affirmer de l’instituteur, que lui aussi, est envoyé de Dieu, missus à Deo, et qu’il a charge d’àmes.
Voyons dans le détail les preuves de ces grandes vérités.
Le prêtre de Jésus-Christ, le confesseur , est un père, parce que selon la belle et profonde expression de l’Évangile, il refait la nature, répare ses ruines, et la relève par la grâce. 11 peut dire dans une certaine mesure comme celui qui l’envoie : Vmite ad me, et ego reficiam vot. Il n’exerce pas seulement, ainsi que les magistrats de la terre, un ministère de justice ; non, c’est la bouté divine, dont il est le représentant et le ministre.
11 est dévoué surtout aux infirmités, aux misères et aux douleurs de l’âme *, il est envoyé pour consoler et pour guérir ; et voilà pourquoi c’est le ministère le plus auguste et le plus touchant, le ministère de la paternité la plus charitable ; voilà pourquoi l'eufant, les enfants de tous les âges, lui disent : mon pire, et il leur répond : mon fdt.
Sa présence est toujours comme une apparition de miséricorde et de grâce : dans une maison d’Education chrétienne, aux jours de fêle et de réconciliation universelle avec Dieu, après que la paix a été donnée par lui à tou» le» cœurs de bonne volonté, cette présence, qui est toujours vénérable et ctiëre, devient un signe de joie et de sérénité pour tous ; j’en ai été souvent témoin : dans une cour de récréation, lorsqu’il se montre, tous les regards se tournent vers lui avec une mystérieuse reconnaissance et une tendre affection.
Mais enfin, quelque douce et aimable que soit sa présence au milieu des enfants, elle est rare ; et même lorsqu’il apparaît, il demeure toujours l’homme du saint lieu : s’il n’est que confesseur dans une maison, il ne sort guère du temple où Dieu habite, que pour entrer dans le sanctuaire des consciences, dans le secret du tribunal sacré ; les autres jours on ne le rencontre guère ; sa personne s’éloigne ou disparait. En un mot, comme confesseur, il ne voit pas, il ne suit pas, il ne doit pas voir ni suivre son jeune pénitent dans les diverses actions de sa vie; en cette qualité, il ne préside point h scs études, k ses jeux, k ses repas, k ses classes, k sa vie entière.
Dans les maisons les plus chrétiennes, il ne rencontre ces jeunes âmes que de loin en loin : le plus fréquemment qu’il les voie et qu’il reçoive les aveux de leur conscience, c’est encore k des intervalles assez éloignés.
Quant k l’instituteur, les choses ne se passent pas ainsi : l’instituteur tient dans ses mains toute l’existence de l’enfant, toute sa vie de chaque jour, de chaque heure, et par Ik même tout son présent et tout son avenir.
L’instituteur a avec l’enfant le commerce le plus fréquent, les relations intimes les plus naturelles ; sou
CH. 11. DIGNITÉ ET INFLUENCE DE L’INSTITUTEUR. 381 influence se retrouve toujours vive, toujours présente ; en un mot, elle est perpétuelle, universelle.
Sans doute le confesseur répare le mal, et fait souvent un bien admirable dans l’àme : mais il ne contribue guère directement à développer les facultés, et rarement même à former le caractère de l'enfant, et à corriger ses défauts dans le détail.
C’est de son instituteur, que l’enfant reçoit tout ii la fois et l’emploi de son temps, et le développement de son intelligence, et l’acquisition de ses idées, et la réforme constante de ses saitiments.
Je n’exagère rien ici : pour bien comprendre toute cette influence de l’instituteur sur ses élèves, il suffit de remarquer qu’il occupe chaque jour dix heures de leur vie. Chaque jour il y a quatre heures de classe et six heures d’étude. Or, les six heures d’étude ont uniquement pour but la préparation des quatre heures de classe, pendant lesquelles l’instituteur seul est tout pour eux.
Voilé donc dix heures chaque jour, pendant lesquelles l’enfant ne pense qu’à lui, ne voit que lui, n’entend que lui, ne travaille que pour lui, dépend entièrement de loi en ce qui touche de plus près son esprit et son cœur, à savoir : le bl&me ou la louange, la honte ou l’honneur, le plaisir d’apprendre, le travail, le bon succès !
Anssi, je le répète, son action sur l’enfant est immense, soit qu’il élève ses facultés par l’enseignement, soit qu’il veille à leur affermissement et contribue à la formation du caractère et des mœurs, par la discipline, dans les autres divers exercices de la journée (1).
(I) On le voit, je confonds ici il dessein ce qui est séparé dans beaucoup d’établissements privés et publics, ie m’en tieus au système excd-
Et quant aux défauts, l’instituteur les suit de près, et les prend sur le fait; les discerne, les déGnit, les connaît mieux que l’enfant lui-méme, plutôt et mieux aussi que le confesseur.
Le confesseur connaît surtout les fautes et les efface ; conseille les actes des vertus, et les encourage.
L’instituteur va plus loin : il connaît k fond les qualités et les vices d’une nature, et travaille, si je puis ainsi parler, sur place même, et assidûment, k déraciner les uns, et k développer les autres.
Le confesseur sans doute forme la conscience avec la plus haute autorité ; l’instituteur en fait autant, de moins haut sans doute, mais avec une part d’autorité bien grande encore. Le confesseur guérit les plaies de l’âme, attire la grâce, communique la vie surnaturelle. L’instituteur prépare dans l’enfant pour la vie surnaturelle des facultés fortes et vives: inspire l’amour du beau et du vrai, forme un esprit net, pur et droit, pour les vérités de la foi, une volonté énergique, un caractère ferme et fort pour les combats de la vertu.
Sans poursuivre plus long-temps, ni pousser trop loin cette comparaison, je dirai simplement que l’instituteur et le confesseur ne peuvent se passer l’un de l’autre : leur alliance est nécessaire.
J’ajouterai toutefois que, prêtre depuis long-temps et
lout, qui remet :tuK mains du inènie liomnic la ]HkJa|;ogic tout entière, et ne sé(xarc pas celui qui distribue l'enseignement de celai qui surveille et dirige l'enfant dans tous les détails de sa vie religieuse et morale. L'iiillucnce du professeur est nécessairement moindre dans les établissements où le professeur n'est pas même la moitié de l'instituteur, et où il ne se trouve en rapport avec ses élèves que quelques heures pendant cinq jours sur sept de la semaine.
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instituteur de la jeunesse, je n’ai jamais rien pensé qui me fit mieux comprendre à moi-méme; et a cette heure, je cherche en vain ce qui pourrait mieux faire comprendre aux autres, selon moi, la haute dignité et l’importance des fonctions de l’instituteur.
If.
Je le dois ajouter ici : c’est surtout en seconde, en rhétorique, en philosophie, et même dès la troisième, que cette profonde influence de l’instituteur se fait sentir.
Dans les classes précédentes, son action assurément est grande aussi : il accoutume, il oblige au travail ces jeunes enfants ; ce qu’il leur enseigne est le fondement essentiel de tout ce qu’on devra leur enseigner plus tai’d.
Mais c’est surtout dans les classes supérieures qu’il forme leur intelligence elle-même, et qu'il leur fait goûter le charme du travail, c’est-à-dire, ce premier plaisir de l’esprit, qui décide de tout pour la vie intellectuelle.
Tout jeune homme qui achève ses classes, sans avoir éprouvé, un jour ou l’autre, ce noble plaisir, est à mes yeux condamné pour toujours.
C’est donc alors que l’instituteur cultive, exerce, ennoblit leur imagination et leur sensibilité ; c’est là qu’il développe toutes les facultés vives de leur âme ; là, qu’il leur inspire pour les belles choses, cet élan, cet enthousiasme, qui prépare les plus grands succès du talent.
C’est alors aussi qu’il leur inspire une docilité généreuse, c’est-à-dire libre et réfléchie : cette docilité, non plus d’un enfant passif, mais d’un jeune homme ardent^ dont l’esprit est déjà fort, et l’est même assez pour sentir sa faiblesse, comprendre le besoin des bons conseils, et les bienfaits d’un enseignement élevé.
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L’avenir de ces jeunes gens, c’est vous, Messieurs, qui l’aurez préparé! disais-je un jour à nos professeurs de seconde et de rhélorique ; oui, c’est ii un bon professeur de seconde, c’est h un bon professeur de rhétorique que j’ai souvent entendu tels ou tels hommes éminents se proclamer redevables de tout ce qu’il y avait en eux de meilleur : c’est à lui que je dois tout, disaient-ils ; c’est avec lui que j’ai commencé î» comprendre et k sentir: c’est lui qui a allumé dans mon esprit la première étincelle du feu sacré!
William Channing, on me pardonnera d’invoquer ici son autorité , était bien dans ces pensées, lorsqu’il disait naguère : « Il n’est pas sur cette terre de plus « noble mission que celle d’agir sur un esprit humain, a avec le désir et la puissance de l’ennoblir. Les plus « grands hommes de l’antiquité ne sont pas les politiques, « ni les guerriers qui ont dispose des royaumes ; mais <( ceux dont la profonde sagesse, les sentiments géné- « reux ont donné la lumière et la vie aux cœurs qui « battaient de leur temps, et ont fait 'a la postérité un « précieux legs de vérités et de vertus. Quiconque, dans (( la plus humble sphère, communique 'a une âme humaine « les vérités divines, participe k leur gloire. Il travaille « sur une nature immortelle, il pose les fondements d’un « bonheur impérissable, d’une impérissable excellence; « son œuvre, s’il réussit, survivra aux empires et aux « astres. »
Mais si l’influence de l’instituteur en seconde et en rhétorique est grande, pour accomplir le bien dans ces jeunes âmes, elle est grande aussi pour y prévenir le mal ou le guérir.
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Il faut Bavoir que la secoade, quelquefois la troisième, est l’époque où l’esprit et le caractère des enfants commencent il se modifier gravement : c’est le moment où, chez les meilleurs, la suiUsance, l’orgueil, l’indépendance se prononcent avec empire.
Quelquefois nos jeunes professeurs s’étonnaient — mais les anciens ne me démentaient pas — lorsque je leur disais; l’orgueil commence en troisième, se développe en seconde, éclate en rhétorique, et s’aflérmit en philosophie.
Sans doute le directeur de la conscience, et le supérieur de la maison sont appelés k le combattre ; mais le professeur aussi, et plus etlicacement qu’eux encore, sans aucun doute ; et voila pourquoi il faut que les profes'^ seurs de seconde et de rhétorique soient des hommes d’un excellent esprit, d’une intelligence très-ferme, d’un caractère très-élevé: qu’ils soient en un mot très-capables, et puissent dominer tous ces premiers soulèvements de l’orgueil, sans raideur, mais aussi sans faiblesse.
Je ne puis mieux rendre toute ma pensée k cet égard que par ces deux mots : en seconde et en rhétorique commence dans l’Éducation, pour un professeur, le gouvernement DES ESPRITS. Rien n’est plus grand, rien n’est plus difficile.
Il faut être nécessairement k la hauteur d’un tel gouvernement ; autrement tout souffre , et le professeur et les élèves. Un professeur de seconde ou de rhétorique, qui n’a pas su prendre sur les jeunes esprits qui lui sont confiés l’ascendant nécessaire, au lieu d’étre dans une maison un des plus puissants auxiliaires de l’Éducation, et d’aider k tout par le bon entrain et le grand exemple, deviendra le plu5 funeste obstacle, et par son incapacité ou sa faiblesse perdra tout avec lui.