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LA VERTU

Et d’abord, la vertu ! mais ce mot, malgré sa force, n’eiprime pas suffisamment ma pensée; je dirai donc : la sainteté, c’est-à-dire, la vertu solide et consommée, la vertu exemplaire. Telle est la première condition du mérite et de l’autorité personnelle dans un instituteur.

La faiblesse du siècle présent s’étonnera peut-être de cette austère exigence ; mais c’est précisément pour cela que j’y insisterai davantage, et ne négligerai, à l’appui de ma thèse, aucune raison, ni aucune autorité. Voyons d’abord les autorités païennes.

Quintilien, nous l’avons vu déjà, demande cette vertu, cette sainteté, dans le cœur de tout homme qui se voue au ministère de l’Éducation : eakctissihuh quemqiu... l’expression ne peut être plus énergique. Ailleurs Quintilien dit encore : Il faut que la sainteté de celui qui etiseigne l’enfant préserve ses tendres années des injures du vice : Teneriores aiuws sanctitas docenlis custodiat.

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Quintilien ajoute : « Une su/fit pas qu'on voie en lut la « PLUS GRANDE AUSTÉRITÉ, U faut qu’ü soü réelUtnent « irrépréhensible et pur de tout vice (1).

a Le législateur, dit Platon, ne donnera pas k l’Éduca- « tion le dernier, ni même le second rang dans ses pensées. « Qu’il commence, s’il veut s’en occuper dignement, par « chercher le citoyen qui remplisse le mieux tous ses de- « voirs : c’est k celui-lk seul que le législateur doit confier « la jeunesse. Pour le trouver, qu’on s’assemble dans le « temple, et que les magistrats y donnent leurs suffrages k « celui qu’ils jugeront le plus digne de ce ministère. » Platon écrivait ces simples et belles paroles dans son livre des Lois ; et dans celui de la République il dit que ceux qui élèvent la jeunesse doivent lui offrir leur sainteté pour modèle. Et la raison qu’il en donne, c’est que dans chaque état « la jeunesse ne doit employer habi- « tuellement que ce qu’il y a de plus parfait. »

Et ailleurs Platon dit encore : « Pensons-nous qu’en « quelque État que ce soit, qui est ou qui sera un jour « gouverné par de bonnes lois, on abandonne aux capri- « ces l’Éducation, et qu’on accorde k quelques hommes « la liberté de choisir ce qui leur plait pour l’enseigner « ensuite... k une jeunesse née de citoyens vertneux, sans « se mettre en peine si ces leçons la formeront k la vertu « ou au vice? »

Du reste, tout cela est facile k comprendre : si l’instituteur est un second père, le bon sens et la force des choses demandent qu’il soit revêtu de la sainteté comme de l’autorité paternelle, pour remplir dignement ses fonc-

(1) ffeque tfrd salis est suhxam prœslarc abstinentux.... Ipse nee habeat tilia.,. (Liv. it, c. 3.)

tioDS : c’est ce qu’exprime le beau vers de Juvénal énergiquement :

Qui Pracfplorem Sa.ncti vnluere parentit B$$e loeo. Ut. ii, sat. 7.)

Rollin écrivait avec raison : Pmter autrement, oe teraû se déshonorer soi-même, et se dégrader au-dessous des maîtres païens.

On le voit : sur toute celte question, les anciens étaient précis, demandaient à l’instituteur des vertus réelles, des vertus positives, profondément enracinées dans l’âme; et ne se contentaient pas de cette moralité en l'air, dont une langue nouvelle, mais pauvre, a substitué parmi nous le nom commode et vague aux noms sévères et décisifs de la piété, de la religion, de la chasteté, et â la pratique sincère de toutes les franebes vertus évangéliques.

Que si toutefois le nom de la sainteté, pris dans son sens absolu, effraie trop ; si la décadence des temps ne nous permet pas d’imposer aux instituteurs cette vertu éminente, du moins nous faut-il permettre de leur demander une gravité de mœurs irréprochable ; et cela précisément à cause de la décadence des mœurs publiques.

Sur ce point, je citerai encore l'aulorité d’un païen« et je rapporterai ici presque tout entière la belle lettre que Pline-le-Jeune adressait k une dame romaine, qui l’avait consulté sur le choix d’un instituteur pour son fils :

€ Aujourd’hui, lui écrivait-il, que le temps est venu pour votre fils d’entrer dans l’Éducation publique, il faut lui choisir avec grand soin un maître et une école, dont la vertu, la pudeur, et la sévérité des mœurs soient irréprochables. Je ne vois personne, qui soit plus propre à cet emploi que Julius Genilor. Je l’aime; mais l’amitié que je lui porte ne séduit point mon juge-

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ment, à qui elle doit sa naissance. C'est un homme grave et vertueux, et qu’on trouvera peut-être même un peu trop austère et trop exigeant, eu égard à la licence des temps où nous vivons. Comme tout le monde a pu l’entendre parler, et que l’art de bien dire se manircste de lui-même, vous pouvez Tacilement vous informer des mérites de son éloquence. Il n’en est pas ainsi des qualités de l’àmc : la vie humaine a des abîmes et des retraites cachées, où il n'est presque pas possible de pénétrer; et c’est de ce côlé-là que je me fais le garant de Genitor. Votre fils ne lui entendra jamais rien dire, dont il ne puisse profiter, et il n’apprendr.i jamais rien de lui, qu’il eût été meilleur d’ignorer. Genilor n’aura pas moins de soin, que vous et moi, de lui remettre sans cesse devant les yeux' l’image et les portraits de ses pères, et de lui faire sentir tout le poids des devoirs que leurs grands noms lui imposent. N’hésitez donc pas à le confier aux mains d’un instituteur qui , avant tout , le for.mera aux bonnes mœui’s, et ensuite à l’éloquence, laquelle sans les bonnes mœurs est une mauvaise science. Adieu. » (Plinii, Ep., liv. III, litl. 3, adCorelliam Hisimtam.)

Mais ce p’était pas seulement au maitre principal, au chef de l’Éducation, que les Anciens demandaient des mœurs austères : ils imposaient la même sévérité de vie à tous ses collaborateurs.

« Le chef, dit Platon, obligé de surveiller les exercices «I du corps et ceux de l’esprit, n’aura pas de moment que « la jeunesse ne réclame. Mais comment pourra-t-il em- « brasser tous les détails de l’Éducation? — La loi lui « permet de s’agréger pour de si grands travaux des «I ministres b son choix : mais ce choix sera sévère, et le « chef ne voudra jamais prendre de mauvais ministres, « parce qu’il sera toujours ]iénétré de la grandeur de sa « charge, et du respect qu’il lui doit. »

Si l’antiquité proclamait ces principes, sans se soucier

peut-être beaucoup de les pratiquer, c’a été l’honneur du christianisme de les faire en tout temps régner dans ses écoles. On sait avec quel soin l’ancienne Université de Paris en maintenait l’autorité. Elle laissait aux principaux des collèges le droit et le soin de choisir eux-mêmes les maîtres qui devaient se dévouer à l’Education de la jeunesse ; mais elle leur avait ordonné expressément de s’assurer à l’avance, non seulement de l’instruction, mais de la

vertu de ces collaborateurs Elle voulait qu’ils fussent

de forts et brillants humanistes, mais surtout, in primis, des hommes d’une vertu consommée, probalce viUe, des hommes de mœurs absolument irréprochables (1 ) : et cela toujours par cette raison fondamentale, que l’instituteur fait une œuvre sainte, qu’il est revêtu de l’autorité paternelle, et qu’il doit en avoir le mérite et les vertus, s’il ne veut pas trahir la confiance de ceux qui la lui ont déléguée.

On me dira peut-être : Mais les parents, dont l’instituteur ne se trouve que le représentant, n’ont pas toujours le mérite et les vertus que vous exigez de l’instituteur lui-même.

C’est une objection délicate, je le sens; mais je ne reculerai pas devant la difficulté. Fénelon l’a franchement abordée, et voici dans quels termes il l’expose :

c Quoique la difficulté de trouver de bons instituteurs soit

(I) Gymnatiarcha ad docendam et reçendam juvenlutem patdagogot tt magislros probatæ vilœ el doclrinæ recipianl et admitlant.. . . qmmm more* imprimis spectandi, ul pueri ab bit et Ullera* timul diicant, el bonis moribus imbuantur.

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grandi', il faut avouer qu’il y en a une autre plus grande encore, c’est celle de l’irrégularité des parents ; tout le reste est inutile, s’ils ne veulent concourir eux-mémes dans ce travail. Le fondement de tout, est qu’ils ne donnent ù leurs enfants que des maximes droites et des exemples édiCants. C’est ce qu’on ne peut espérer que d’un très-petit nombre de familles. On ne voit, dans la plupart des maisons, que confusion, que changement, qu’un amas de domestiques qui sont autant d’esprits de travers, que sujets de division entre les maîtres. Quelle affreuse école pour des enfants ! Souvent une mère qui passe sa vie an jeu , à la comédie , et dans des conversations indécentes , se plaint d’un ton grave qu’elle ne peut pas trouver une gouvernante capable d’élever ses filles; mais qu’cst-ce que peut la meilleure Éducation sur des filles à la vue d’une telle mère? Souvent encore on voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs enfants aux spectacles publics, et à d’autres divertissements qui ne peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée, dans laquelle ces parents mêmes veulent les engager. Ainsi ils mêlent le poison avec l’aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse, mais ils accoutument l’imagination volage des enfants aux violents ébranlements des représentations passionnées et de la musique, après quoi ils ne peuvent plus s’appliquer. Ils leur donnent le goût des passions et leur font trouver fades les plaisirs innocents. >

Voilà ce que Fénelon observait et écrivait au XVII* siècle : que dirons-nous aujourd’hui? Les temps sont tels, que je sens ici la nécessité de remplir un grand devoir, et de rappeler à tous ceux qui doivent aux enfants des leçons de vertu, qu’avant tout ils leur doivent des exemples.

Que les parents et les instituteurs comprennent enfin et pour cela méditent constamment ce premier et grand principe de l’Éducation : les préceptes font peu, les exemples beaucoup : Longum iter per prcecepta ; breve et efjicax per

exempta. Qu'on le sache donc bien : en tout et toujours, l’exemple est le plus puissant des mailres.

Et cola est surtout vrai avec les enfants : ils seront toujours plus frappés de ce qu’ils voient que de ce qu’ils entendent. Les longs raisonnen;enls les touchent peu : chez eux la logique est simple et l’esprit droit : ils vont tout d’abord au fait. Au collège comme, dans leur famille, la meilleure des leçons, celle qu’il importe le plus de leur offrir, c’est donc de pratiquer sous leurs yeux les vertus qu’on leur enseigne. Quelle que soit votre éloquence, n’oubliez pas que les discours les plus forts, les paroles les plus persuasives, n’auront aucune efiicacité près d’eux, tant que les bons exemples n’y seront pas joints.

On peut dire à des hommes faits, k des hommes raisonnables, en leur parlant de leurs supérieurs, ce que Notre- Seigneur disait autrefois des Scribes et des Pharisiens : Hs ont l’autorité , ils sont assis sur la chaire de Mdise : faites ce qu'ils disent, et ne faites pas ce qu'ils font. — Dans l’Éducation de la jeunesse, cela est absolument impraticable. Si l’autorité des bons exemples vient k vous manquer, vous n’obtiendrez ni respect, ni docilité, ni affection, ni confiance, c’est-k-dire qu’il ne se trouve Ik aucune Éducation possible.

Il y a une éternelle vérité dans les deux vers de Juvénal :

.ViiTima debelur puero rererentia; $i (piid Turpt paras, ne tu pueri conlrmptrris annoi.

Aussi, sous la loi même de l’Évangile, ils ont gardé . leur autorité proverbiale.

« Faites ce que vous me dites de faire, et vous m’aurez « bien vite persuadé : la voix de vos œuvres sera plus « puissante sur moi que celle de vos lèvres, » disait encore

r.H. IV. I.A VRRTr.

un Ancien (i); et cc que saint Augustin a écrit des hommes en général s’applique surtout aux entants : <i l’autorité « ne parait forte de son droit, que lorsque ceux qui l’exer- « cent, ne vivent pas autrement qu’ils ne commandent « aux autres de vivre (2). »

Du reste, on chercherait vainement li se payer de cette triste illusion, que les enfants dans leur naïve ignorance n’entendent et ne voient pas tout : outre l’indignité qu’il y aurait h abuser de leur simplicité, on s’abuserait ici étrangement soi-même.

Les enfants sont en effet observateurs tout k la fois et très>imitateurs. N’espérez donc pas dérober k leurs yeux les secrets de votre vie. Malgré toutes vos précautions, et comme le disait Pline, quelles que soient vos profondeurs, alti reeexsus, latebrœque, ils en pénétreront le mystère ; et toutes vos leçons de morale, et tous vos préceptes do vertu ne seront bientôt plus k leurs yeux qu’une dérision : ils en appelleront de vos discours k vos actions; et le pire, c’est que tout en se moquant de vous, ils vous imiteront, et ce sera un mal irréparable; car les vices qu’ils auront ainsi reçus de vous, pénétreront la moelle de leur» os, selon l’énergique expression des saints Livres, et deviendront les mœurs de leur vie entière.

« L’kge tendre s’attache k tous les êtres qui l’environc nent, disait Quintilien, croit, grandit et se forme k leur a image, et bientôt les enfants portent dans l’adolescence « les mœurs de leurs maîtres. »

Platon, dont j’aime k citer, particulièrement en ce sujet,

(1) Validior operis guâm orU vox. Fac ul loqueris, et me faciliùt emerulat.

(t) Humana verà aucloritas, in eii jure videtur exeellere, qui et non vivant aliter, quàm vivendum eue praripiunl. (S. Aur..)

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