LIV. III. I/INSTITL'TEL'K
les belles sentences, disait aussi avec raison; « L’imitation, « lorsqu’on en contracte l’habitude dans les années de « l’Éducation, se change en une seconde nature et trans- « forme tout en nous, l’intérieur, l’extérieur, la langue, « le ton, le caractère et les mœurs. (Plat. Réf.)
« Si les jeunes gens imitent quelque chose, il faut donc « que ce soit les qualités qu’il leur convient de posséder R dès l’enfance, le courage, la tempérance, la sainteté, la « grandeur d’àme et les autres vertus ; mais jamais rien de R bas, de peur qu’ils ne prennent dans cette mauvaise R imitation quelque chose de la triste réalité. »
« Ce ne sont point des monceaux d’or , mais un grand R fond de pudeur qu’il faut laisser à ses enfants, disait en- R core le même philosophe. On croit leur inspirer cette R vertu, en les reprenant, lorsqu’ils la blessent dans leur R conduite ; mais cet avis qu’on leur donne aujourd’hui, R que la réserve sied bien à un jeune homme en toutes R rencontres, n’est pas ce qu’il y a de plus efficace. Le sage R législateur s’y prendra tout autrement : il exhortera ceux R qui sont arrivés <i l’âge mûr, k respecter les jeunes gens, R et à demeurer continuellement sur leurs gardes, pour ne R rien dire, ne rien faire d’inconvenant en leur présence, R parce que c’est une nécessité que la jeunesse apprenne R k ne rougir de rien, lorsque l’âge plus avancé lui en R donne l’exemple. La véritable Éducation, et de la R jeunesse, et de tous les âges de la vie, ne consiste point R k reprendre, mais k faire constamment ce qu’on dirait R aux autres en les reprenant (1). »
Et quant k ceux qui ne peuvent proposer k leur fils
(l) On sait qu'un enfant élevé sous les yeux de Platon, de retour dans la maison paternelle, voyant son père en colère, dit : Je n'ai jamais H«n t-u de tel chex PUUon.
CH. IV. LA VERTU
leurs belles actions pour modèle, je livrerai encore ii leur méditation les graves paroles et la sagesse de ces Athéniens cités par Platon, qui disaient : « Nous ne pouvons, « il est vrai, ofli'ir à nos enfants aucune action glorieuse « qui nous appartienne ; et c’est ce qui nous fait rougir « devant eux, et accuser la négligence de nos pères, les- « quels, aussitôt que nous avons été un peu grands, nous « ont laissé vivre au gré de nos caprices, pendant qu’ils « donnaient tous leurs soins aux affaires des autres. Mais « c’est au moins là un exemple que nous pouvons mon- « trer à nos fils, en leur disant que, s’ils se négligent « eux-mémes, comme nous avons été négligés, et s’ils ne « veulent pas suivre nos conseils, ils vivront comme nous, « sans gloire ; au lieu que s’ils veulent travailler, ils se n montreront peut-être dignes du nom qu’ils portent. »
Mais je dois à mes lecteurs des enseignements plus élevés encore et plus graves : ici, comme toujours, les leçons évangéliques auront pour nous une tout autre autorité que les enseignements de la sagesse antique.
On sait en quels termes Notre-Seigneur a flétri l’hypocrisie pharüatque et la duplicité des anciens maîtres du peuple juif. Ses simples et énergiques paroles sont demeurées célèbres :
Ils disent, et ih ne font pas. — Faites ce qu'ils disent ; mais ne faites pas ce qu'ils font.
Écoutez leurs discours, et n'imitez pas leurs œuvres. Ils recherchent les premières chaires de l'enseignement. — Ils font ostentation des robes magnifiques, et de toutes les distinctions de la dignité doctorale. — Ils aiment les salutations et les applaudissements publics. — ■ Et enfin il faut que les hommes les appellent: maître (1).
(1) DieunI, et non fariunt. Seettndum opéra eorum nolile faeerr.
Et que dit Jésus-Clirist de tout cela ?
« Malheur k vous, docteurs hypocrites ; car vous prêchez « det devoirt que vous ne pratiquez pas : vous chargez « les épaules des hommes de fardeaux insupportables, et a vous n’y touchez pas du bout des doigts !
« Vous êtes semblables h des sépulcres blanchis, qui an « dehors paraissent magnifiques, mais au dedans sont « pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pour* a riture (1). »
Graves sentences, redoutables anathèmes I l’homme, l’évéque qui les transcrit et les prononce, doit craindre en les prononçant de se frapper lui-méme au cœur, comme disait autrefois le grand pape saint Grégoire (3) ; mais ce n’est pas moins pour lui un devoir de les rappeler et de dire k tous, k haute voix, et sans aucun respect humain : Voilk des paroles que ne méditeront jamais assez, les prêtres d’abord, instituteurs religieux des peuples, les instituteurs de la jeunesse ensuite, tous les pères de famille, et tous ceux enfin qui sont chargés de former les autres k la vertu. Il n’y en a pas qui ne doive craindre que le mot terrible de saint Jéréme ne s’applique k eux : « Les vices « des Pharisiens ont passé jusqu’k nous! malheur k « nous ! » Vœ nobis ad quos Pkarisœorum vitia transierunt I
Certes, Notre-Seigneur Jésus-Christ avait le droit de
Amant primat eathedrai. — PMlacteria. flmbriat magni/tcant, — Salutaiionet in foro. — Voeari ab bominibut Rabbi. (Matt. xxiii, 7. Luc, », 46. )
(1) Vœ wbit, Scriba et Pharitœi hypocritæ. (Ibid., xxiii, 25.)
Oneranl enim onera gravia et imporlabitia. et imponunt tn humerai hominum. digito autem tua noluni ea movere. (Ibid, xxiii. 4.)
Similet etiii leputcrii dealbatii, quœ à forts apparent hominibut tpeciota, intùs vrràplrnatunt otsibut mortuorum, et omni tpurcitid.
(1) Fertimetro ne gUuUut meus me feriat.
r.H. IV. I.A VERTL.
nous donner k tous de si fortes leçons, lui dont on a pu dire : Capil Jetm facere el docere : « Avant d’enseigner c les perfections évangéliques, Jésus avait commencé par < les pratiquer. » Lui, dont un de ses disciples a dit : Il nous a donné l'exemple, afin que noue marchtont tous sur ses traces ; lui, qui avait pu dire de lui-méme : Je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait, mm le fauiez vous aussi.
Sur ce point si important, les traditions de la vertu chré< tienne sont demeurées constantes ; qui ne connaît les grandes recommandations de saint Paul k ses jeunes disciples? Il veut avant tout que Tite et Timothée soient I’exehple des fidèles, par la parole, par la charité, par la foi, par la chasteté, par toutes les vertus évangéliques.
C’est encore avec le grand Apôtre que je redirai k tous nos jeunes instituteurs, aussi bien qu’aux pères et aux mères de famille ;
En toutes choses, montrez-^ous le modèle de vos enfants : qu'ils mienl en vous l’exemple de la vertu, de l’intégrité parfaite, de la gravité irrépréhensible : que votre ettseignement, que vos paroles soient toujours d'accord avec vos oeuvres, afin que vos disciples vous respectent, et n'aient rien à dire de vous en mal (1).
Je l’ajouterai volontiers : il faut que tout instituteur paisse dire comme ce vieil et illustre Israélite : « Puisque « je suis dévoué k guider la jeunesse, je lui laisserai des . e exemples de vertu (2). »
Je le sais, et je tiens k le redire : nul plus que le prêtre ne doit s’adresser k lui-même ces hautes et divines leçons:
(1) Vt t$ qui ex adverse est verealur, niMl habens malum dicere de nobis. (Tix. ii. 7. 8.)
(3) Adokscentibus exemplutn virtutis forte relinquam. (Mac.)
3«0 t.lV. III. L’INSTITUTEUR.
soit que sou iniuislère le charge de la grande Éducation religieuse des âmes, soit qu’une vocation spéciale l’ait consacré à élever la jeunesse, nul plus que lui ne doit se pénétrer de ce grand principe, que, pour enseigner la vertu, il faut être vertueux ; — autrement on est le plus lâche des hommes, et on exerce le plus méprisable des métiers.
Et en fait, je le demande, peut-on imaginer une bassesse comparable à celle d’un bomme qui se fait menteur public, menteur de profession? Et cela avec des enfants! non, il n’y a pas d’avilissement égal ; mais aussi, on en est toujours cruellement puni; car on ne se moque jamais impunément de la candeur de cet âge. Il faut avec eux être droit et sincère; autrement, dès que ces pauvres enfants découvrent dans un de leurs maitres l’artifice et la duplicité, c’en est fait : ils ne le regardent plus qu’avec défiance, avec aversion, et quelquefois avec horreur.
Et ils ont raison ! je le dirai donc à tous ceux qui, à un titre, sous un nom et dans un ordre quelconque, sont chargés de l’Éducation de la jeunesse, laïques ou ecclésiastiques : Avant tout, soyez vertueux ! si vous ne l’étes pas, retirez-vous ! — Si vous avez de malheureux souvenirs dans votre vie, encore une fois, retirez-vous !
Il ne vous sufiit pas d’étre estimé; il faut que vous soyez estimable, que vous le soyez à vos propres yeux; il faut que votre conscience vous rende un bon témoignage. Je ne dis pas qu’il faut être impeccable; mais je dis qu’il faut travailler courageusement k se sanctifier. Je vais plus loin, fussiez-vous devenu pur devant Dieu, s’il y a eu des scandales dans votre jeunesse, si vous avez blessé publiquement la vertu, retirez-vous; il est bien à craindre que vous ne soyez plus propre au ministère de l’Éducation.
CH, IV. LA VERTU
Les enfants n’oublient jamais un scandale, et ce qu’il y a de plus triste k dire, ils l’apprennent toujours ! Retirezvous donc !
Je suis peut-être trop sévère ! qui pourrait le trouver, quand il est question de la ruine d’une œuvre aussi haute, quand il s’agit de la corruption du genre humain, dans ce qu’il a de plus noble et de plus délicat, les enfants ! Et cela par le scandale éclatant, ou par le plus odieux et le plus scandaleux des mensonges...
Oh ! qu’il était sage et touchant le conseil que donnait à un jeune prêtre M. Borderies : « Pour devenir un saint, « quand on est chargé de l’Éducation de la jeunesse, il « suffit, disait-il, de n’étre pas un hypocrite, un menteur, «t II suffit de faire ce qu’on dit. . . et de suivre ses propres « conseils. Vous leur recommandez la pureté des mœurs : n vous-méme soyez pur et irréprochable : vous leur reff commandez l’amour de la vérité, l’obéissance, l’humilité ! « vous-méme soyez vrai, humble, docile, etc... »
Et pour passer encore une fois de la sagesse chrétienne k la sagesse profane, qu’on me pardonne une dernière citation de Platon : « Lorsque j’entends parler de la science •< ou de la vertu k un homme digne de ce nom, et qui sait R se tenir lui-mémek la hauteur de sesdiscours, alors c’est « pour moi un charme inexprimable, quand je songe que « celui qui parle et les propos qu’il tient, sont entre eux « dans une convenance et une harmonie parfaite. Cet « homme m’offre l’image d’un concert sublime, qu’il ne R tire ni de sa lyre, ni d’un autre instrument , mais de sa R vie tout entière, montée sur le ton le plus pur ; et dans R l’harmonieux accord de ses actions et de ses discours, R je ne reconnais ni le ton ionien, ni le phrygien, ni celui R de Lydie, mais le ton dorien, le seul qui soit vraiment
« grec. Dès qu’il ouvre la bouche, c’est une jouissance « pour moi, et l’on dirait k me voir que je suis insatiable « de discours, tant je saisis avidement toutes ses paroles. « Mais celui qui fait le contraire, plus il parle bien, plus « il m’est insupportable; et alors il me semble que je « déleste les discours. » (Platon, Lâché»,)