II
ÀOi
dirons-nous d’un supérieur qui gouverne tout une maison d’Éducation, deux cents, trois cents élèves? — et tous leurs parents, — trente, quarante maîtres : trente, quarante domestiques? Ah ! c’est lui qui ne doit jamais céder en rien aux caprices de qui que ce soit; c’est de lui que je dirai simplement avec Bossuet, que tous doivent le respecter, lui obéir; tous môme doivent le craindre au besoin, et il ne doit craindre personne.
Cette dernière parole de Bossuet est remarquable; en effet, tout supérieur qui tremble devant quelqu’un, n’est plus supérieur : et quiconque d’ailleurs craint autre chose que de mal faire, est h la veille de prévariquer.
Sans doute, il ne faut pas être de ces esprits difficiles, qui prennent un méchant plaisir à se faire redouter, à refuser, h fâcher les gens : c’est un détestable caractère d’esprit, et incapable d’aucun bon gouvernement. Mais ce qui est au moins aussi dangereux, c’est la crainte de fâcher, poussée trop loin. Elle dégénère bientôt, dit Bossuet, en une faiblesse criminelle qui laisse tout ruiner.
Je l’ai dit souvent : tout supérieur qui ne peut se décider k faire de la peine à quelqu’un est incapable de sa place ; car il fera bientôt de la peine k tout le monde.
Toute faiblesse pour les uns, est ordinairement une injustice envers les autres (1).
"Voilk pourquoi il n’y a pas de faiblesse dans un supérieur, qui ne soit pernicieuse aux particuliers, k toute la maison et k lui-même ; car uu supérieur ne tardera pas k s’apercevoir qu’on ose tout contre lui, dès qu’il se laisse entamer; et le grand malheur, c’est qu’en osant tout contre lui, on ose tout contre l’ordre.
(l)iVoK fleri judex, ni$i vaUa* virtute irrumpav iniquittUet: ik forte... ponat ecandalum tn aqMitate tuà. (Eccli, 7, 6.)
Digiii. • : : : , CoogU
CH. V. LA FERMETïî.
Et voilà pourquoi déOnitivement on peut dire que, dans une maison d’Éducalion, c’est être ennemi des enfants, des parents et des maîtres, que de ne pas savoir leur résister au besoin, puisque l'ordre qu’on défend contre eux est leur premier bien.
Je ne l’ignore pas, et je l’avoue, après en avoir fait pendant de longues années l’expérience laborieuse : tout cela est difficile. Être établi pour résister au mal, pour empêcher le mal ; ce n’est pas tout, pour porter au bien et le faire faire : être établi pour repousser avec fer-, meté tous ceux, quels qu’ils soient, enfants, maîtres ou parents, qui demandent des choses injustes ou déréglées : être avant tout l’homme de la règle, l’homme de la loi, l’homme de la justice et du devoir: en un mot, commander et faire remplir à chacun son devoir, et cela tous les jours, et cela tout le jour; oui, cela est difficile !
Je ne dirai pas que le devoir ne plaise à personne; mais le moins que je puisse dire, c’est qu’il ne plaît pas toujours à tout le monde ; et cependant, il faut qu’il soit accompli, et toujours, et par tous, et malgré les répugnances, les dégoûts, les conflits, et dans une maison, où on se rencontre, c’est-à-dire, où on sc heurte, à toute heure, à toute minute !
Oui, cette fermeté doit être prodigieuse, et il n’y a peutêtre pas une œuvre sur la terre, qui réclame une telle patience et une telle énergie.
Je suis Évêque, je porte une charge immense, et dont le poids accable ma faiblesse : ch bien ! j’avoue que les dix années que j’ai passées au petit séminaire de Paris, avec
UV. III. L’INSTITUTEUR.
les plus dignes collaborateui’s et les meilleurs enfante du monde, m’ont demandé plus de patience, plus de fermeté, plus d'énergie que jamais n’cn exigera même le gouvernement d’un grand diocèse.
Le fait est que l’Éducation est une lutte profonde et en champ-clos, je ne dirai pas seulement corps à corps, hœret pede pes, hœret que viro vir, mais âme à âme ! et on est quelquefois seul contre tous! c’est une lutte constante, terrible, contre tous les mauvais instincts, contre toutes les mauvaises puissances de la nature humaine dépravée, en soi-même et dans les autres ! Spinas ac tribulos, dit l’Écriture : la nature humaine, qui est le terrain de l’Éducation, ne donne d’abord presque pas autre chose que des ronces et des épines ; car c’est une terre maudite, maledicta terra in opéré tuo.
Tout, dans une maison d’Éducation, tend naturellement â la ruine de l’œuvre qui s’y fait : enfante, parente, maîtres et professeurs, tous, plus ou moins, sans s’en rendre compte, et souvent sans le vouloir, conspirent contre le bien qu’il leur importe cependant de procurer avec le plus de perfection possible .
La lutte est donc contre tous au dedans ; elle est aussi contre tous au dehors : je l’ai dit, il faut lutter contre le monde, contre le mauvais esprit d’un siècle énervé; contre l’irréligion, contre l’immoralité publique, qui cherche à pénétrer de toutes parts, sous une forme ou sous une autre, dans les meilleures maisons. Je le répète : c’est une lutte terrible; je le dirai presque, ce doit être une lutte sanglante. Quiconque n’y met pas ses sueurs, son sang, sa vie, sera vaincu!
Car non seulement il faut que cette fermeté soit indom|)table, mais encore et constamment, douce et calme.
CH. V, LA FERMETÉ
On comprend alors pourquoi les cheveux y blanchissent, et la vie s’y use rapidement.
Si j’entrais ici dans tous les détails, je serais infini et j’effraierais : je me bornerai à en indiquer un seul, un détail de discipline, et le plus simple, le plus facile en apparence : l’exactitude. Ce point suffira pour donner à mes lecteurs une idée des profondes et innombrables difficultés de l’Éducation publique.
Dans une maison d’Ëducation, il faut être exact : il faut l’exactitude de chacun à sa fonction et à son poste ; mais une exactitude inviolable, prompte, immédiate, instantanée : autrement tout est en péril. Et pourquoi cela? parce qu’une communauté n’attend pas : c’est un torrent qui va toujours. Pour bien entendre ce mot, il faut y avoir réfléchi, et même avoir vu et regardé de près cette masse, ces trois cents enfants rassemblés, cette force irrésistible qui s’avance, et demande sa récréation, sa classe, son diner. On arrive au réfectoire : si le dîner n’est pas servi, n’y eût-il que deux minutes de retard, c’est une révolution. Un roi peut attendre : des enfants n’attendent pas. — Ils vont en classe : que le professeur n’arrive qu’une minute après eux, cette minute peut mettre toute sa classe de travers pour huit jours. En un mot, si les digues viennent à manquer quelque part aux efforts incessants du torrent, le débordement est immédiat.
Mais aussi comprend-on la fermeté qu’il faut avoir pour exiger et obtenir de chacun cette exactitude constante, perpétuelle, universelle, absolue?
Sous ce rapport, ce que les saintes Écritures ont dit d’une armée, peut s’appliquer 'u une maison d'Éducation : Actes caslrorum ordinata. Je la définirais volontiers : un lieu où chacun est à son heure et à son poste. Il n’y a pas
ici une faiblesse, une transaction possible ; et il en est de même de tous les autres points : là où trois cents enfànts regardent, appellent, agissent, ont les naëmes droits, les mêmes devoirs, pour parler, se taire, obéir, etc., «videramenl rien n’est médiocre, et tout est de rigueur.
Mais croit-on qu’il soit facile d’obtenir de tous et toujours cette exactitude inviolable et instantanée, dans une vaste maison, où il y a, dans la journée, treuto exercices différents, soixante mouvements successifs, une cloche qui sonne toujours à l’heure, et quatre cents personnes qui vont et qui viennent en sens divers?
Il y faut, pour cela qui est tout et qui n’est rien, pour cela et pour tout le reste qui est incomparablement plus laborieux et plus difficile, il y faut, surtout dans un supérieur, une fermeté disciplinaire invincible; autrement tout périt : e’est la mort.
C’est la mort : je terminerai ce chapitre en insistant sur ce mot. Oui, sans la fermeté disciplinaire, tout meurt dans une maison d’Éducation, et c’est une ruine sans remède.
Les saintes Écritures ont dit quelque part, que la Discipline, c’est la loi de la vie : Lex vitœ DiacipUm.
La fermeté disciplinaire est surtout la loi essentielle de la vie pour toute grande communauté. Combien d’expériences, les unes glorieuses , les autres pleines d’ignominie et de douleur, l’ont prouvé ! Et comme l’Église l’a bien compris ! Aussi, voyez son action incessante pour maintenir chez elle, fortiGcr, réformer partout au besoin la discipline, et cela dans tous les détails. La discipline ecclésiastique ne néglige rien, pas même les plus petites ob-
CH. V. LA FERMETÉ
semnces, et elle fait bien : la faiblesse humaine ne permet ici aucune négligence ; et c’est une chose admirable que de lire, dans les conciles généraux et provinciaux, et dans les constitutions des grands instituts et des ordres religieux les plus célèbres, la multitude des réglements particuliers et des prévoyances spéciales pour chaque chose. On a pensé à tout, on a tout réglé, tout ordonné. Et il le fallait bien : autrement tout eût péri !
Et encore avec cela, de siècle en siècle, que d’affaiblissements, que de chutes, que de ruines désastreuses!
Oui, la fermeté disciplinaire est la loi de la vie, parce qu’elle est le maintien de la règle et du devoir, le maintien de l’ordre ; et que l’ordre, c’est la vie même.
Mais, je le répéterai, pour conclure : si tout cela est vrai partout, et avec les hommes les plus saints, par cela seul qu’ils sont hommes, et que la nature, comme les saints Livres, crie, omnis homo mendax; combien cela n’est-il pas plus vrai encore avec les enfants dans l’Éducation ! C’est le plus souvent par la faiblesse, par la mollesse des instituteurs, que l’Éducation souffre ou périt.
Et ici, j’èn ferai l’aveu : il faut le faire.
A la fin du XVIII® siècle, pendant les cinquante dernières années, le clergé et les congrégations religieuses, moins les Jésuites, étaient chargés d’élever la jeunesse française. Les Minimes étaient 'a Brienne, les Oratoriens h Juilly , les Bénédictins h Pont-Levoy, l’abbé Proyart à Louis-le-Grand, etc., etc. Et il est certain que cette jeunesse, en grande partie, n’a pas été ce qu’elle devait être, b l’heure de notre révolution.
Je ne l’ignore pas : la révolution française a eu bien d’autres causes ; mais je ne puis me taire sur celle que je signale ici : pour moi, je demeure convaincu que si l’Éducation,
pendant les cinquante dernières années du XVUl* siècle, avait été ferme et forte, la France eût plus vaillamment résisté au mal, et nous n’aurions pas vu ce que nous avons vu.
Je ne viens point accuser le passé ; mais je dis que l’Éducation et les instituteurs religieux de la jeunesse n’ont pas été tout ce qu’il fallait. Ils étaient bons, vertueux, instruits, dévoués, si l’on veut; mais ils ne l’étaient pas assez, k l’encontre du riècle terrible qui marchait contre eux, et contre lequel ils auraient dû savoir marcher plus résolumeut eux-mémes. Sans doute , il y avait en eux tme certaine résistance au mal , mais trop molle. 11 fallait lutter plus fortement ; la routine, la douceur polie, les bonnes manières anciennes ne suffisaient plus; il fallait y mettre son sang, sa vie ; il fallait se donner une peine extrême ; il fallait mourir k la peine.
Oui, mourir : il y a des temps où on n’empéche le mal, où on ne fait le bien, qu’en y mettant sa vie. Pour le prêtre, pour le chrétien dévoué, il y a plusieurs sortes de martyres ; au XVIU* siècle, le mal était si grand, que le martyre était k peu près nécessaire! et 93 l’a bien prouvé!
Et, en ce siècle encore, chez de grandes nations, dont je ne veux point prononcer le nom, n’est-il pas manifeste qu’il n’y a pas eu, pendant quarante années, un grand seigneur, un gentilhomme, un bourgeois, un homme du peuple, qui n’ait été instruit et élevé par un religieux, ou par un prêtre? Et au jour du péril, après ces quarante années, où ont été les hommes de coeur?
Pour nous, en France, si, complices de la mollesse du siècle, nous ne profitons pas mieux de la liberté d’enseignement que nous avons conquise, l’histoire et la postérité nous le reprocheront amèrement.
CH. y. LA FERMETÉ.
Mais pour cela, ce qu’il nous faut avant tout, c’est une courageuse énergie : ^ l’heure qu’il est, bien que les temps soient moins mauvais qu’au XVIII* siècle, l’Éducation doit être encore une lutte, une lutte profonde : contre les passions et les préjugés les plus aveugles; contre les parents, qui ne veulent plus d’études régulières ; contre les enfants, qui ne veulent plus ni de discipline , ni de travail ; contre tout un siècle lâche, dissipé et cupide, qui veut gagner vite et beaucoup, et ne rien faire.
Voilà les misères, voilà les faiblesses et les violences contre lesquelles il faut lutter, et avec lesquelles il ne faut jamais accepter de capitulation.
Eh bien ! je le dis avec douleur, ou au moins avec inquiétude ; je crains qu’on ne capitule avec tout cela, et il y en a des preuves. Le clergé sait vaincre, m’écrivait dernièrement un habile professeur, mais saura-t-il profiter de la victoire ou n‘en pas abuser ? — Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’une victoire dont on n’use pas est une victoire au moins inutile, et qu’une victoire dont on-use mal, ou dont on abuse, est une victoire très-dangereuse ; et en tout cas j’affirme que si le clergé est de nouveau vaincu, c’est la fermeté, c’est l’énergie disciplinaire, et non le savoir qui lui aura manqué.
Enfin, je conclus, en disant : pour moi, je ne veux élever que des enfants, dont les parents consentent à ce que je lutte d’abord contre eux-mémes, s’il le faut, et puis, avec eux, contre le siècle et contre leurs enfants.
Mais, comme je l’ai dit , ce qui rend cette fermeté si difficile, c’est qu’elle doit être une fermeté patiente. Il faut qu’elle ait un caractère de douceur inaltérable : c’est le point particulier que je vais traiter dans le chapitre suivant.
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