DES PUNITIONS
II y a une fausse fermeté, dit Bossuet : c’est la dureté, la raideur, l’opiniâtreté, la force du commandement poussée trop loin. C’est un excès fatal ; car d’abord toute vertu cesse où l’excès commence, et les meilleures qualités, comme les meilleures maximes, si elles sont outrées, peuvent tout perdre.
Ne jamais patienter, s’acharner à vouloir être obéi li quelque prix que ce soit, ne savoir jamais attendre ni temporiser, briser tout d’abord, c’est le plus souvent tout compromettre et se briser soi-méme.
Disons le mot : c’est être faible ; car ce n’est pas être maître de soi, ce qui est la plus grande de toutes les faiblesses. 11 n’y a pas de vraie puissance, dit Bossuet, si on n’est premièrement puissant sur soi-même, ni de fermeté profitable, si on n’est premièrement ferme contre ses propres passions.
Donc, dans l’œuvre de l’Éducation, jamais rien par ca-
en. TI. LA FERMETÉ ET LA DOUCEUR. 411
price, rien par humeur, rien par violence et emportement : tout par raison, par conscience, par réflexion, par conseil : telle est la vraie fermeté, telle est aussi dans l’instituteur la source et le fondement de toute autorité. Qui la possède ainsi en soi-méme, mérite de l’exercer sur les autres. Qui n’est pas maître dans son propre cœur, au contraire, n’a rien de fort ; car il est faible dans le principe.
Je dirai ici le vrai mot k dire : toute fermeté dont la bonté n’est pas le fond, est une fermeté fausse. Toute autorité dont le dévouement n’est pas le principe, n’est pas digne de ce grand nom, et dans l’Éducation surtout, ses effets sont déplorables.
Tout contraindre, tout plier sous le même niveau, traiter toutes les âmes, tous les esprits, tous les caractères de ce jeune peuple, tous les cœurs, de la même façon ; ne jamais condescendre, ne jamais s’adapter : ce n’est pas l’autorité, c’est la violence.
C’est le propre de la discipline matérielle.
Aussi qu’obtient-ellc? Le plus souvent elle ne fait que couvrir le mal, et cacher au fond des âmes, dans une plaie profonde et irrémédiable, le mépris secret de l’autorité, l’irréligion de l’esprit et du cœur, des mœurs corrompues, et le dégoût du travail.
C’est l’anéantissement de l’Education.
Quelque exacte et parfaite même qu’on suppose cette discipline, elle n’est jamais qu’un vernis trompeur, pour les yeux qui ne savent ou ne veulent pas regarder au fond.
Mais quand on y regarde sérieusement, on ne tarde pas k découvrir le mal. Je me souviens d’un jour, où j’étais allé visiter une de nos classes, tenue et comprimée par un professeur d’un caractère très-raide. L’aspect de cos enfants ne me satisfit point. En sortant, je dis au préfet
(les éludes, qui m’accompagnait : « Quelle est votre im- « pression? » c’était un homme d’un coup-d’œil prompt et sûr. Il me répondit sans hésiter : « La physiono- « mie de celte classe ne vaut rien; ce n’est plus l’es- « prit de votre petit séminaire. Elle se compose d’élèves « ayant des moyens, mais plus contraints qu’excités; la « dureté du professeur a éteint leur ardeur. On voit qu’ils « veulent se donner maintenant de l’indépendance par la « tournure de leur esprit: n’avez-vous pas remarqué, pente dant que le professeur parlait, que tout en se composant « un visage soumis par la force de la discipline, ils trahis- « saient par des sourires furtifs quelque chose de résigné, « mats de non convaincu ? »
C’était juste cela : nous eûmes bien de la peine h persuader le professeur. Les jeunes professeurs de ce caractère ne se laissent pas persuader facilement.
J’ai entendu dire quelquefois que la discipline scolaire devait être inflexible, comme la discipline militaire.
Je ne suis pas le moins du monde dans cette pensée ; et même, à parler franchement, l’expression et la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants k élever n’est pas un régiment; un collège n’est pas une caserne; ni le supérieur d’une maison d'Education un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique très-profonde : au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une maison d’Education, il y a charge d’âmes; il ne faut jamais l’oublier. C’est une œuvre tout intérieure, toute spirituelle, qu’il est question d’accomplir. Voilk pourquoi il y faut nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très-difficile, je