CH. VI. LA KËKMETÉ ET LA DOUCEUR
le sais; mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes ; on ne se croit pas même obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre matériel est tout ; le corps, â peu près tout; l’âme, â peu près rien. On peut exercqr une telle discipline sans faire grande réflexion, ni sur soi-méme, ni sur les autres.
Dans de telles maisons, on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des enfants : il suflit qu’ils ne troublent pas, n’importunent, n’embarrassent pas. Il est tout à la fois plus simple et plus commode de s’en tenir lâ. Mais à quoi aboutit-on? à une exacte police, dit Fénelon; ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là, et faire d’une maison d’Édu- • cation une caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont pas nécessaires ; les sergents de ville suffiraient au besoin.
Cela obtenu, que devient le reste? ce qu’il peut! Or, qu’est-ce que le reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté libre , c’est4i-dire, l’homme tout entier : Hoc est omnis homo.
J’ai dit : la volonté libre, et j’ai besoin d’insister sur ce grand mot. Qu’on ne s’y trompe pas en effet : si l’Éducation est une grande œuvre, une œuvre morale de premier ordre, un art sublime, mais aussi un art prodigieusement difficile, c’est à cause du sujet libre, qu’il s’agit d’élever et de gouverner.
Voilà uniquement pourquoi il y faut la discipline morale, c’est-à-dire une douceur, une bonté, une patience, une condescendance, en même temps qu’une fermeté in-
4U LIV. III. L’INSTITÜTEÜR.
vincible. C’est ce qae tous les grands maîtres de l’Éducation ont unanimement proclamé, et c’est sur quoi les partisans de la discipline matérielle n’ont pas assez réfléchi.
Il n’est point d’animal plus sujet à se cabrer que l’homme, surtout dans le jeune âge, disait avec raison un ancien philosophe ; il n’en est point dont la conduite demande plus d'art, et les fautes même plus de ménagements (1). Aussi un digne et prudent instituteur préfère toujours, autant qu’il le peut, dans tous les cas, une douce fermeté; « et il y ajoute, dit Fénelon, la patience, la prière, « les soins paternels. Ces remèdes sont moins prompts, « il est vrai, mais ils sont d’un meilleur usage. »
Les jeunes professeurs, comme celui dont je parlais tout k l’heure, ont bien de la peine k se persuader cela. Dès qu’ils trouvent quelque mécompte, quelque résistance dans leurs élèves, ils s’irritent, ils menacent. Et au fait, il est plus facile de s’irriter que de patienter ; il est plus court de menacer un enfant que de le persuader; il est plus commode k la hauteur et à l’impatience humaine de frapper sur ceux qui résistent, que de les supporter en les avertissant avec fermeté et douceur. Mais le but n’est pas atteint. Définitivement, dit encore Fénelon, il faut faire vouloir le bien, de manière qu’on le veuille librement et indépendamment de la crainte servile. C’est précisément parce que cet enfant est libre, peut se révolter intérieurement contre vous, et même en ployant sous votre main, vous mépriser et vous haïr ; c’est précisément parce que, selon cette autre grande parole de Fénelon, rien ne peut forcer le retranchement impénétrable de la
(1) Nultum animal morosius est; nultum majore arle Iraclan- 4um, quàm homo; nulli tnagis parcendum. . . .