CH. VI. LA FERMETÉ ET LA DOUCEUR. 41S
liberté d‘m ecntr, qu’il faut tout faire pour gagner ce cœur, pour conquérir son aifection, son estime. Une fer* meté douce et sage, constante et très-habile, peut seule en venir k bout. On me permettra de tout dire ici : toutes les fois que je recevais un nouvel enfant au petit séminaire de Paris, pendant un mois, sans laisser jamais fléchir la règle pour lui, je n’étais du reste occupé qn’k lui faire ma cour, k lui plaire, k le gagner ; et quand une fois j’avais son cœur, je commençais son Éducation, et alors nous marchions au bien.
Mais laissons mes souvenirs personnels.
Platon disait autrefois ; Le caractère de l'homme de hen doit être mêlé de fermeté et de douceur, de force et de tendresse. C’est juste ce qu’on doit dire de l’instituteur. En matière d’Éducation, dit Rollin, la souveraine habileté consiste k savoir allier, par un sage tempérament, la force qui retient, et la douceur qui attire. Il faut que d’un côté, la douceur du maître ôte au commandement ce qu’il a de dur et- d’austère, et en émousse la pointe, hebetat aciem imperii, comme dit Sénèque ; et que d’un autre côté, sa prudente sévérité flxe et arrête la légèreté d’un âge inconstant, irréfléchi, et absolument incapable de se gouverner par lui-méme. C’est cet heureux mélange de douceur et de sévérité, qui seul conserve au maître l’autorité, et inspire aux disciples le respect, la soumission, la confiance.
J’ai déjk nommé plusieurs fois la confiance, et j’insiste sur ce mot : toutes les fois qu’on traite avec son semblable, je dirai même avec un être quelconque, il faut avant tout lui inspirer confiance. Si on ne l’inspire pas aux enfknts, on n’avancera en rien avec eux ; et d’abord, on ne les connaîtra pas : dès qu’ils se défient, ils se cachent.
Le moyen de les connaître, dit Fénelon, c’est de les
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nietlre , avec bonté , dès l’âge le plus tendre , daiiê une grande liberté de découvrir leurs inclinations; c’est de laisser agir leur naturel, pour le mieux discerner ; c’est de compatir avec affection â leurs petites infirmités, pour leur donner le courage de les montrer ; c’est enfin de les observer constamment, surtout dam le jeu (1), où ils se laissent voir tels qu’ils sont : seulement il ne faut pas avoir l’air de les suivre de trop près ; ils sont naturellement simples et ouverts ; mais dès qu’ils se croient observés, ils se referment, et la gêne les met sur leurs gardes.
Il faut surtout bien ménager les enfants timides : autrement on les rend très-malheureux, et faux.
Ma fille, écrivait M“* de Sévigné, menez-le doucement,
comme un cheval qui a la bouche délicate C’est elle
qui écrivait encore : Ce qu’il faut comidérer surtoiU dans les jeunes enfants, c’est le bon sem et la droite raison.... c’est â quoi les enfants eux-mêmes sont très-sensibles.
Sur tout ceci, je dirai volontiers avec Fénelon, que le vrai, le bon instituteur ne se réduit à aucune conduite particulière : c’est précisément parce qu’il a affaire â des êtres libres, très-différents les uns des autres , et quelquefois très-différents d’eux-mémes dans les diverses saillies de leur nature et de leur liberté, qu’il se fait tout à tous, selon la grande et profonde parole de saint Paul. Dans sa fermeté, il n’épargne aucune condescendance pour sc proportionner aux diverses âmes qu’il veut corriger : il est doux, il est rigoureux; il menace, il encourage; il espère, il craint, il châtie, il console; il discerne les caractères, les qualités et les défauts ; il fait la part de chaque cliose ; il discerne surtout les fautes, leurs diverses natu-
(I) Mores sc inter ludendum timpUcint delegutU, (Qvistil., I, 3.)
cil. VI. LA FEUMETt El LA UÜCCEIJR. 417
res et origines, les fautes de faiblesse, de légèreté, de malice ; les fautes passagères, et celles qui sont dégénérées en habitude ; celles qui demandent tour à tour plus ou moins d’indulgence, celles a qui il faut la rigueur immédiate.
« Chacun, dit Fénelon, doit employer les règles géné- « raies selon les besoins particuliers. Les hommes , et « surtout les enfants, ne se ressemblent pas toujours à « eux-mêmes; ce qui est bon aujourd’hui est dangereux a demain : une conduite toujours uniforme ne peut être « utile. »
Quant aux punitions, un sage instituteur ne les emploie presque jamais, même quand la rigueur est nécessaire ; il préfère de beaucoup aux punitions proprement dites les corrections religieuses, les pénitences morales, les châtiments paternels. Il y a, entre ces différentes formes d’une juste sévérité, des nuances que le digne instituteur distingue avec sagesse : ces nuances importantes sont marquées dans le langage usuel même, et elles ne sauraient échapper à un esprit attentif.
La correction tend directement â l’amélioration du coupable : on corrige pour rendre meilleur.
Le châtiment lui-même est plus moral, plus paternel que la punition proprement dite, même quand il semble plus humiliant et plus sévère. — Les pères châtient leurs enfants; les juges font punir les malfaiteurs. — Un auteur châtie son style et ne le punit pas. — Le châtiment dit surtout une correction profitable a celui qui la reçoit; mais la punition dit avant tout une peine intligée â celui qu’on veut punir (I).
(I) c’est, en français, la diHérence qui existe, dans le latin, entre em*tig*re tt punire : eatliftre, c'ast ebtreher à rendre meilleur.