LIV. 111. L’I.NSrnijTEUH
excès, tout emportement; c’est de se montrer toujours calme et raisonnable.
En elTet, dit Fénelon, il n’y a que la raison qui ait droit de corriger; vous devez donc, en corrigeant, vous dépouiller de la passion qui trouble toujours la raison. Vous ne corrigez d’ailleurs que pour améliorer, et la passion n’améliore point (I). La colère, qui est elle-même un vice de l’âme et un désordre, peut-elle être un remède bien propre à guérir les vices des autres? disait Sénèque (2). On traite les maladies sans rudesse : or, les vices sont les maladies de l’âme; elles demandent un traitement doux et un médecin bienveillant (5).
Les enfants, d’ailleurs, auxquels il faut pardonner tant de choses, sur ce point ne pardonnent rien â leurs maîtres : « Pour peu, dit l’abbé Fleury, qu’il paraisse d’émotion sur « le visage du maître ou dans son ton, l’écolier s’en aperçoit « aussitôt, et il sent bien que ce n’est pas le zèle du de- « voir, mais l’ardeur de la passion qui allume ce feu; et « il n’en faut pas davantage pour faire perdre tout le fruit « de la punition : les enfants, tout jeunes qu’ils sont, ont « le discernement très-fin pour connaître les passions au « visage et à tout l’extérieur. »
Voilà pourquoi je dirais volontiers avec Cicéron : Il faut que ceux qui gouvernent les autres, soient semblables aux lois qui demeurent impassibles, et châtient unique-
(1) Quùm ira delictum animi sit, non oportet peecala corrigtrt ptccando. (Senec., de Ira., I, 15.)
(4) Ad coercitionem erranlium, iralo castigalore non est oput. — Inde est quod Socrates servo ait : Caderem te, nisi irascerer. (Ibid.)
(3) Morbis medemur, nec irascimur; atqui et hic morbus est animi; mollem medicinam desiderat, ipsumque medcntem miniitU infcslum cegtv.
CH. VI. LA FERMETÉ ET LA DOLCEl'R. 421
ment par équité, en vue du bien public et non par colère (1).
Ce qui importe avant tout, c’est que les enfants soient bien convaincus que leurs maîtres agissent toujours par justice : il n’y a rien qu’il faille éviter avec plus grand soin que de réprimander un enfant injustement, ne fût-ce que d’une parole ou d’un regard. Même quand la réprimande est juste, elle parait encore dure à supporter, surtout k un âge où les passions sont si fortes et la raison si faible. « C’est une espèce de blessure qui attire toute l’at- « tention de l'àme, dit Fleury, et l’occupe de la douleur « qu’elle ressent, ou de l’injustice qu’elle s’imagine re- « cevoir; de sorte que si l’injustice est réelle, si l’enfant « s’aperçoit, lorsqu’il arrive k son maître de se démentir tant « soit peu, que ce maître était passionné, ou qu’il n’est « pas toujours juste et exactement raisonnable, il ne « manquera pas de le haïr ou de le mépriser. »
Aussi n’est-il presque jamais bon de reprendre, de corriger sur le moment. A moins donc que l’ordre n’exige une répression immédiate, retardez-la ; vous y gagnerez infailliblement. Ne reprenez jamais un enfant, disait Fénelon, n» dans son premier mouvement, ni dans le vôtre.. Si vous le faites dans le vôtre, il s’aperçoit que vous agissez par humeur et par promptitude, et non par raison et par amitié; vous perdrez sans ressource votre autorité. Si vous le reprenez dans son premier mouvement, il n’a pas l’esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre sa passion, et pour sentir l’importance de vos avis : c’est même exposer l’enfant k perdre le respect qu’il vous doit :
(I) Optandumque ut ti qui prœsunt aliù, legum similes tint, qua ad puniendum œquitate ducuntur, non iranindià. (Cu:., de OIT., I, n» sa.)
L!Y. III, L’INSTITlTTKim.
observez tous les moments, pendant pîusmirs jours, s’il le faut, pour bien placer une correction.
On le voit, d’après ces paroles si simples, mais si belles dans leur simplicité, il ne faut pas négliger, même avec les enfants, ce que Virgile appelait : faciles aditus, et mollia fandi tempora.
Fénelon ajoutait cette bien importante recommandation : « Ne dites point à l’enfant son défaut, sans ajouter « quelque moyen de le surmonter qui l’encourage à le « faire ; car il faut éviter le chagrin et le découragement, X que la correction inspire quand elle est sèche. Si on « trouve un enfant un peu raisonnable, je crois qu’il faut « l’engager insensiblement ii demander qu’on lui dise ses a défauts. C’est le moyen de les lui dire sans l’aflliger; « ne lui en dites même jamais plusieurs h la fois. »
Quintilien donne aussi quelque part aux instituteurs un avis bien important que je veux rappeler ici : il leur défend d’être jamais ni offensants, ni moqueurs, ner con~ tumeliosi. Ce qui inspire à plusieurs enfants de l’aversion pour l’étude, dit-il encore, c’est que certains maîtres les réprimandent avec un air chagrin, comme s’ils les avaient prisen haine: Objurgant, qua.<ii oderint. Il yen a d’autres qui montrent un certain air de satisfaction, un certain plaisir en punissant : rien n’est pire.
Il ne s’agit point de tirer vengeance d’un rival ou d’un ennemi, mais de rendre meilleur un enfant qui vous a été confié. Donc, jamais de reproches hautains, et surtout pas de moqueries odieuses et de lâches plaisanteries : ce serait une bassesse. Jamais non plus d’injures (I) : ce serait vous
(1) J’ai honte, dit Rollin, de rapporter ici certains termes injurieux dont on se sert queiquefois i l’égard des écoliers : miche, béu, ànr, cheval de carroite, etc., et je ne le ferais point, si je ne savais que