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CH. VI. LA FERMETÉ ET LA DOUCEUR

déshouorer vous-même. Que toutes vos paroles soient toujours dignes, calmes, élevées. Que ce soit toujours le ferme langage de la raison et de l’amitié dans la bouche de la vertu, dit un sage insliluleur de la jeunesse.

N’usez même que rarement, dit Cicéron, et quand vous y êtes obligé, d’un ton de voix plus élevé et de paroles plus fortes dans les corrections; comme les médecins n’emploient certains remèdes qu’à l’extrémité : encore faut-il que ces reproches, quelque forts qu’ils soient, n’aient rien de trop dur, et que l’enfant comprenne que si on lui parle de cette manière, c’est à regret et uniquement pour son bien.

De tout ce qui précède, il suit que les punitions sont quelque chose de violent et de peu assorti au grand but de l’Education, qui est de faire avancer dans la science et dans la vertu (1).

Mais cependant, me dira-t-on, est-ce que les punitions ne sont pas souvent nécessaires ?

C’est ici une question très-grave et très-délicate. Les avis sont partagés. Je m’empresse néanmoins d’ajouter

cet termes se trouvent encore dans la bouche de quelques mattres. Est-ce la raison, est-ce la politesse, est-ce le bon esprit qui dictent un tel langage? >c voit-on pas clairement qu’il ne peut Otre que l’eBet ou d’une basse Éducation qu’on a reçue, ou d’une grossièreté d'esprit q<ii ne sent point ce que c’est que la bienséance, ou d’un caractère violent et emporté qui ne peut se contenir? (Trailr des Études.)

(I) Timor, non dMumus magisler o/fici. (Cic., Philipp., 2, n" 90.)

Imbecillut est pudoris magisler timor, qui, si quando paululùm aberraverit, slatim spe impunilalis exuUat.

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I IV. III. I.'INSTITITEUR.

qu’il y a une pensée commune k tous les grands maîtres de l’Éducation. Fénelon répond :

« N’ayez recours h la crainte, qu’après avoir éprouvé patiemment tous les autres remèdes. La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. Une âme menée par la crainte est

toujours plus faible Il faut que la joie et la confiance

soient la disposition ordinaire des enfants ; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage : s’ils sont vifs, on les irrite : s’ils sont mous, on les rend stupides. » Rollin répond : « On n’arrive presque jamais par 1^ punitions au seul vrai but de l’Éducation, qui est de persuader les esprits, et d’inspirer l’amour sincère de la vertu. »

Fleury répond : « Surtout il faut bien se garder, dans les premières années, où les impressions qu’ils reçoivent sont très-fortes, de joindre l’idée de la punition k celle d’un livre, en sorte qu’ils ne pensent plus k l’étude qu’avec frayeur. Ils ont peine k en revenir, et il y en a qui n’en reviennent jamais. »

On sait aussi sur ce point l’opinion de Montaigne :

« Il faut avoir réglé l’âme des enfants k leur devoir par des raisons, non par nécessité; et par le besoin, non par rudesse. Je ne vois chez vous qu’borreur et cruauté : ostez-moi la violence et la force : il n’est rien, k mon advis, qui abâtardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le chastiment, ne l’y accoutumez pas. »

Les païens eux-mêmes, si durs dans l’exercice de l’autorité paternelle, se sont aussi élevés avec force contre

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l’abus des punitions, «r A mon avis, disait l’un deux, c’est se tromper bien gravement que de croire l’autorité qui s’établit par la violence, plus ferme et plus stable que celle qui s’appuie sur l’affection (i). »

CI II y a une chose que je ne puis souffrir, dit Quintilien, quoique l’usage l’autorise, et que Chrysippe ne la désapprouve pas : c’est de frapper les enfants : ce châtiment me paraît bas et servile; et il faut convenir qu’à un autre âge ce serait un affront cruel : d’ailleurs un enfant mal né, qui n’est point touché de la réprimande, s’endurcira bientôt aux coups comme les plus vils esclaves. Ajoutez à cela que si un précepteur est assidu auprès de son disciple, et soigneux de lui faire rendre compte de ses études, il ne sera pas obligé d’en venir h cette extrémité. C’est souvent la négligence du maître qui rend l’écolier punissable (2). »

« S’y prit-on jamais de la sorte, disait Sénèque, pour dresser un cheval? est-ce â force de coups qu’on le dompte? ne serait-ce pas un moyen sûr de le rendre ombrageux et rétif? un habile écuyer sait le réduire en le caressant d’une main flatteuse. Pourquoi faut-il que les hommes soient traités plus durement que lesbétes? »

Quelques-uns de mes lecteurs s’étonneront peut-être, de me voir insister si long-temps sur ce point. Les puni-

(1) ....Et errai longé, meà quidem tenlenlid, gui imperium eredat graviùs este aut slabiliùs, vi quod fil, quàm illud quod amiciUd adjungilur. (TXrence, .idclpA.,act. I, sc. i.)

(3) Caedi ditcenles, quanquàm et receplum sil, et Chrytippu» non improbet, minimè velim: primùm, quia déformé algue servile eslel eerlé, quod convenu si œlatem mutes, injuria; deinde, quod si cui tàm est mens illiberalis, ut objurgalione non corrigalur, it etiam ad plagas, ut pessima quoeque mancipia, durabitur; posiremo quod ne opus eril quidem hdc casligalione, si assiduus studiorum exaclor aslilerit. Nune ferè negligentid pœdagogorum sic emendari videlur, (1, 3.)

lions corporelles, me diront-ils, sont partout abolies : Dieu merci I on ne frappe plus les enfants. Pourquoi donc citer tant d’autorités, et nous démontrer si longuement qu’il ne faut pas les frapper?

Je voudrais partager <i cet égard la sécurité de mes lecteurs; mais je ne le puis. La vérité ne me le permet pas, et je suis obligé de dire avec Rollin : il y a aujourd’hui encore bien des maîtres qui croient que pour élever la jeunesse, la voie la plus courte et la plus sûre est celle des punitions matérielles; je dirai même, et toujours avec Rollin, que les punitions sont la ressource presque unique que connaissent et emploient plusieurs d’entre eux.

Oui : les punitions matérielles, le cachot et la chambre noire, les injures, les coups même, les férules et les soufflets, et les pensum, qui, selon moi, ne valent pas mieux, jouent encore leur rôle dans l’Éducation. Il y a encore beaucoup de maîtres qui trouvent commode d’avoir recours à ces moyens violents, plutôt que de s’appliquer sérieusement, comme le veut Quintilien, à bien remplir leur devoir, plutôt que d’employer tous les vrais et grands moyens d’Éducatiou pour venir à bout de leur lâche.

Et même parmi ceux qui professent une doctrine semblable â la mienne, et qui déclarent hautement qu’il ne faut point infliger de punitions corporelles, et qu’on ne doit jamais frapper les enfants, n’y en a-t-il point à qui il arrive quelquefois de s’oublier eux-mêmes, et dans leur emportement, de tirer les oreilles et les cheveux de leurs élèves, de les prendre par le bras, de les secouer avec violence, etc.?

Je le demanderai : cela n’arrive-t-il pas quelquefois même dans les maisons d’Éducalion chrétienne? Les Orbilius, auquel Horace donne le surnom de Plagosus, y sont-ils tout à fait inconnus? Ne s’y rencontre-t-il jamais de

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maîtres brusques, irritables, violents? Eh bien ! je le déclare : frapper un enfant, même quand cela n’arrive qu’en passant, et précisément parce que c’est un accès d’humeur et un emportement, c’est une indignité ! Et puis, chose étrange ! cela devient bientôt une contagion : cela gagne : ce qu’un professeur a fait, un autre trouve simple aussi de le faire. Cela se passe, d’ailleurs, le plus possible à l’insu d’un supérieur, h l’insu d’un préfet de discipline; et il n’en faut pas davantage pour changer en peu de temps tout l’esprit d’une maison; et quand les maîtres qui se permettent ces lâchetés sont des Prêtres, je n’ai pas d’ej pression pour dire le mépris et l’horreur qu’ils m’inspirent. Quoi! de ces mêmes mains qui offrent le saint sacrifice de la messe, et qui distribuent la sainte communion â ces enfants, les frapper !...

Mais comment ne sentent-ils pas que c’est mettre dans l’âme de ces pauvres enfants des sentiments déplorables, que c’est leur faire haïr, quelquefois â jamais, la religion et le sacerdoce ! C’est du moins s’exposer â des réponses qui les couvriraient avec justice de confusion et d’ignominie : dans un des petits séminaires que j’ai gouvernés, un maître, â l’insu du supérieur, ayant un jour frappé de jeunes enfants, un d’eux lui dit : Monsieur, j’aimerais mieux être dans un lycée sans religion : on ne me battrait pas.

Qu’on me pardonne ces lignes : assurément rien n’est plus rare que de tels excès dans les maisons d’Éducation chrétienne : en vingt ans, je n’en ai fait que deux fois personnellement la triste rencontre. Mais l’ayant rencontré si près de moi, j’ai cru qu’il était de mon devoir de ne pas le taire, afin d’avoir le droit de dire ici toute ma pensée, et k tout le monde.

Il y 8 une autre manière de frapper ces pauvres enfants, qui ne me parait ni moins grossière, ni moins funeste : c’est de leur donner des pensum, et quelquefois de les en accabler. Ce genre de punition est fort connu, et malheureusement trop fréquent. Il consiste — je le dirai pour ceux qui l’ignorent — à copier de force trois, quatre, cinq, dix pages, plus ou moins, d’un auteur quelconque.

C’est dans ce sens qu’on dit : On lui a donné, en pensum, quatre cents vers de Virgile. — Il a eu trois pensum cette semaine. — Je tire ces exemples du Dictionnaire même de l’Académie, qui a été condamnée b s’occuper du mot et de la chose, tant le pensum est encore en usage et en honneur parmi nous !

Et cependant, je le répète : k mes yeux, le pensum n’est qu’une des punitions matérielles les plus inutiles et même les plus dangereuses, tant pour le maître que pour l’élève.

Pour le maître, le danger est très-grand, et voici comme je l’entends : la pente est là très-rapide, et l’entraînement inévitable ; un pensum est aussi facile, aussi prompt à donner qu’un soufflet. C’est plus facile encore : il n’y a pas même à remuer le bout du doigt, il suffit d’un mot. Au moindre manquement, à la plus petite inattention : Monsieur, vous me copierez une page de Télémaque; cent vers de Virgile. On comprend, soit dit en passant, combien Télémaque et Virgile deviennent par là aimables à cet enfant. « — Mais, monsieur, je... — Taisez- « vous, vous en ferez deux cents (I). — Mais, mon- « sieur... — Trois cents, quatre cents, cinq cents, mille; « et vous ne reviendrez pas en classe que cela ne soit fait. »

(1) Ferez, pour copierez: c’est U langue du penzum.

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On le voit aisément, il n’y a pas de raison, ni de résistance possible : la facilité du succès est enivrante, et il y a peu de têtes de professeurs qui y tiennent : on arrive à trois mille vers, à quatre mille... k la folie, sans le vouloir. Puis, la colère, l’enivrement passé, la réflexion vient : on réduit le pensum; mais quelle que soit la réduction, il reste toujours là une brutalité, un enfant frappé, et un professeur avili.

Et même quand vous avez été modéré, et n’avez infligé que les quatre cents vers du Dictionnaire de l’Académie, a quoi aboutissent ces quatre cents vers?

L’enfant les a faits, comme vous dites ; les a copiés : est-il devenu plus savant? plus sage? plus docile? y a-t-il même compris quelque chose? Non, sans doute ; vous n’y tenez pas vous-même; il hait seulement un peu plus l’étude, il aime beaucoup moins son professeur, qu’il n’aimait déjk pas trop. Les livres loi deviennent odieux. Son Virgile et son Télémaque ne sont plus k ses yeux qu’un instrument de peine et de honte. Au lieu de les chercher et de les lire avec plaisir, il en détourne les yeux, comme si Télémaque et Virgile étaient la cause de la punition qu’il a subie ; il les repousse, comme il repousserait les verges dont on se serait servi pour le frapper.

Virgile ! me disait un jour un homme du monde k qui je conseillais d’en lire un admirable morceau, la quatrième églogue, — Ftrgfi7e.' Oh! ne m’en parlez plus : j'en ai fait trop de pensum !

Et puis, ce pensum, qu’il soit fait dans Virgile ou dans Cornélius, il devient la première origine, et comme le premier enchaînement d’une suite de chagrins et de malheurs, tous plus funestes les uns que les autres pour cet enfant.

Et d’abord , pour le faire , il faut trouver le temps ,

coûte que coûte ; ou autrement ne pas revenir en classe.

Mais ce temps n’est pas toujours facile à trouver.

Je me souviens d’avoir vu faire un fenmm, pendant la récréation, dans le coin d’une cour : l’enfant était assis sur une borne, grelottant et écrivant sur ses genoux. C’était au mois de décembre. Sentez-vous le charme, le profil, et même la possibilité d’un tel travail?

Les professeurs sont équitables, il est vrai , et généralement ils n’exigent pas que le pensum soit bien fait : on compte les lignes, quatre cents, cinq cents ; et cela plus ou moins bien compté, l’enfant rentre en classe.

C’est même grâce k celte indulgence, que le pensum se fait souvent avec quatre plumes k la fois, attachées l’une au-dessus de l’autre, en sorte qu’on écrit quatre lignes d’un coup, si cela peut s’appeler écrire. Chose singulière ! Le pensum bien fait ne serait pas toujours sans inconvénient pour l’élève. Les professeurs sont tellement accoutumés k ce que le pensum soit mal fait, qu’ils ne le reconnaissent pas k d’autres caractères : il faut pour être bien reçu que ce soit k peu près illisible. Je connais un élève consciencieux, qui, ayant eu par hasard un pensum, crut qu’il était de son devoir de le faire aussi bien que possible, et l’apporta parfaitement écrit, sur un papier propre et convenable. En recevant cet étrange pensum des mains de l’élève, le professeur le déchira. — Ce n’est pas là un pensum, lui dit-il; c’est un« page que vous avez détachée d’un de vos cahiers, pour me tromper. Allez faire votre pensum, et ne revenez en classe que quand il sera fait.

Une des suites du pensum, comme je l’ai dit, c’est de suspendre de temps en temps les études de l’enfant et de l’empêcher de revenir en classe ; et on le comprend : pour faire son pensum, ses quatre cents, ses mille vers,

meme avec quatre plumes, et ne pas s’exposer k en avoir le double, le triple, s’il ne l’apporte pas au jour fixé, il faut que l’élève fasse mal, ou ne fasse pas ses autres devoirs, qu’il ne sache pas ses leçons, ou qu’il perde toutes ses récréations : c’est une complication inextricable. Il aime mieux ne pas revenir en classe, pendant deux ou trois jours.

Mais la classe manquée n’aide pas à faire des progrès et à éviter les pensum à l’avenir. Poussés k bout, ne sachant où donner de la tête, ce qui parait le mieux pour plusieurs, c’est de laisser là le collège, et ceux qui l’habitent, et les cahiers, et les livres, et les auteurs les plus vantés, dont les beautés après tout importent peu k ceux qui n’y ont trouvé que pensum et supplices.

Mais, me dira-t-on, si tout cela est odieux, si le régime des pensum et des punitions corporelles n’est pas possible, il n’est pas moins vrai que les enfants sont des enfants, et qu’il se rencontre quelquefois des natures bien légères, bien ingrates, perverses même, avec lesquelles il est très-dilTicile de n’employer que les moyens de douceur. Comment vous y prendrez-vous avec de tels enfants?

C’est ce que nous examinerons dans le chapitre suivant.

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