‹ De l'educationChapitre 126 sur 188 · II · texte numérisé non relu

II

un système qui atteigne mieux la fin essentielle du châtiment, c’est-k-dire, l’amendement du coupable, et prévienne les inconvénients que la punition matérielle a presque tou* jours, soit pour la santé, soit pour la franchise et la noblesse du caractère : un système dans lequel ce que certaines réparations éclatantes pourraient avoir d’inévitablement matériel, soit tellement mis au service de l’Éducation intérieure de l’enfant, que l’expiation apparaisse toujours comme la pensée dominante; et que la peine corporelle, s’il y en a une, non seulement ne soit pas le moyen qu’on se propose pour corriger, mais ne se renconü e l'a que comme l’accessoire inévitable d'un remède purement moral : un système où, par exemple, le silence, la promenade solitaire, le jeu séparé, la réprimande sévère, l’humiliation, l’abstinence, soient les correctifs naturels de la dissipation, de la paresse, de l’insociabilité, de l’orgueil, de la gourmandise, et de chacun des défauts qui ont troublé l’ordre et donné le scandale : un système, dans lequel l’avertissement public ne soit que la dénonciation, requise par l’intérél commun, d’un mal contagieux tendant à altérer la bonne et saine constitution de la communauté : un système enfin, où l’expiation solennelle ne soit qu’une satisfaction légitimement due à la maison et à son chef, qui laisse fléchir sa justice par miséricorde, et veut bien ne pas retrancher et expulser un membre coupable, mais repentant, et toutefois ne peut se passer d'une réparaliou nécessaire à l’honneur même de la communauté.

Un tel système est-il praticable ?

Et d’abord, est-on fondé, en l’admettant, k faire disparaître le nom de puiiilion ?

Oui, assurément, dans le sens matériel que nous avons marqué, et qu’implique son acception commune. Dès qu'oa

se propose uniquement d’atteindre la fin morale du châtiment, — c’est-â-dire la répression, la correction, la réparation ou Vexpialion du mal, — et qu’on atteint cette fin non plus par les moyens ordinaires de la punition proprement dite, — moyens tout matériels, tels que coups, férules, fouet, pensum, piquet, retenue, prison, — mais par des châtiments d’un ordre tout moral, tels que le silence, la solitude. Irréflexion, V abstinence, l’avertissement public, la réprimande, l’humiliation religieuse ; on peut évidemment, sans faire violence au langage, établir, et proclamer comme loi dans une maison, qu’il n’y a point de punitiotis proprement dites ; et il est évident de plus qu’une telle déclaration a grande importance; car, ce principe posé et bien expliqué , les enfants comprennent tout d’abord qu’on s’adresse avant tout â leur intelligence, à leur conscience et à leur cœur ; iis se sentent à la fois moins contraints et plus obligés k bien faire, sous une direction noble et paternelle. Et dans une telle maison, il arrive que non seulement il n’y a presque jamais aucune punition matérielle; mais les fautes, même celles qui demandent une répression sérieuse et une expiation publique, y deviennent très-rares ; J’ai passé dix années au petit séminaire de Paris, sans autre moyen de correction ordinaire que les notes de chaque samedi, et l’avertissement à la lecture spirituelle.

Toutefois, il le faut bien entendre ; lorsque je flétrissais avec énergie, tout k l’heure, la punition corporelle infligée violemment de la main du maître lui-méme, par suite de son emportement personnel, je ne prétendais pas flétrir du même coup les peines disciplinaires infligées au corps en vertu de la loi, comme elles l’élaient dans l'ancienne Université et dans nos meilleurs établissements religieux, jusqu’à la fin du dernier siècle, et comme elles le sont

encore en Angleterre, et chez d’autres grandes nations (i). Je me croirais fort téméraire, si je venais ainsi, au nom de nos répugnances présentes, condamner le passé, et flétrir les graves motifs pour lesquels on a conservé si longtemps chez nous, et on conserve encore chez nos voisins un tel système dans l’Éducation de la jeunesse.

Sans rechercher même ce qui a pu donner un empire aussi étendu et d’aussi longue durée aux châtiments corporels, je dis simplement ici, dans la pratique actuelle, ce que je crois préférable. Mon expérience m’a donc convaincu que pour la plupart des fautes qui se commettent, et pour la plupart aussi des défauts qu’il importe de réformer dans le cours de l’Éducation, les moyens moraux, avec de jeunes Français, suffisent presque toujours parfaitement 'a l’amendement des coupables, et à l’expiation meme des infractions les plus graves ; et quant k moi, s’il se rencontrait quelques rares enfants, avec lesquels ces moyens moraux fussent insuffisants, je ne me chargeais point de leur Éducation, et je m’en séparais après quelques mois d’épreuve et de soins assidus, conservant intact l’honneur de notre maison, la délicatesse et la conscience élevée de ma jeune et nombreuse famille, et me disant avec Quintilien et avec Sénèque : « L’enfant mal né, que « nos soins paternels ne touchent pas, s’endurcira bien « vite aux punitions et aux coups (2). Et d’ailleurs, est-ce « en frappant ses disciples, ou en employant pour les ins-

(1) Il ; a évidemment une grande différence à mettre entre les injures et les soufflets, triste témoignage de l'emportement du maître, et on système de punition r»-giilicrcmcnt établi et appliqué, en vertu de la loi, par des maîtres qui gardent tonte la gravité et la dignité de leur caractère.

(2) Si eut lam est mens UUbcralis, ul objurgalionc non corrigalur, is cliam ad plagas, ul pessima quwqrn mancipia, durabilur.

« iruirc la voie des remontrances, la conscience et l’iion- « neur, qu’on se montre plus digne de les élever (1)? »

Entrons dans le détail. — Les fautes et les défauts des enfants se rapportent h cinq espèces principales :

1® Fautes contre ce qui se nomme la bonne Education : comme la malpropreté, les manières inconvenantes, l'impolitesse, la grossièreté, la gourmandise : — 2® fautes contre la subordination et le respect : comme la simple désobéissance aux prescriptions reçues, les mauvaises réponses, la résistance aux avis donnes, ou même le mépris avoué des bons conseils: — ô® fautes de paresse: leçons mal sues, devoirs omis ou mal faits : — 4® fautes de dissipation : bavardage, infractions de la règle : — 5® défauts connus et haïs du public : l’insolence, les injures, etc.

Eh bien ! je dis que toutes ces fautes, de quelque nature et gravité qu’elles soient, et selon qu’elles devront être réprimées, corrigées, réparées ou expiées, trouveront une répression, une correction, une réparation, ou même une expiation sufQsante, dans les moyens et châtiments moraux.

Mais il faut examiner cela de près dans la pratique , et pour le mieux faire, j’ai besoin d’introduire le lecteur dans une maison d’Éducation, et de lui faire voir de près comment les choses peuvent et doivent s’y passer, conformément au système pénitentiaire que j’expose.

(1) Vier prœceptor liberalibiis sludiis dignior, qui excarnificabil discipulos, ti memoria illis non consliUril, aut si parùin agilis in legendo ocuius hœseril : an qui munilionibus cl ccrccundià einrndare ac docere malil? (Se.nfx., CIm., I, Ki.)

438 UV. III. L’INSTITUTEUR.

Avant tout, je suppose qu’il y a une règle dans cette maison , cl que les enfants la connaissent : je suppose par conséquent qu’on la promulgue solennellement et qu’on l’explique avec soin chaque année. Dès le premier jour de la rentrée, le supérieur de la maison, en présence de tous les directeurs, de tous les professeurs et de tous les élèves, lit et coinmente le réglement général et tous les réglements particuliers de religion, d'études, de discipline ; donne les graves motifs de chaque prescription, de chaque défense ; et si sa parole est ce quelle doit être, il n’achèvera pas celle solennelle lecture, sans avoir inspiré à chacun une haute estime pour cette règle, un profond respect pour l’autorité qui la proclame, et l’amour même des devoirs qu’elle impose ; ou au moins une bonne volonté sincère pour les accomplir.

Au petit séminaire de Paris, je lisais le réglement et je l’expliquais pendant tout le premier mois, chaque jour une demi-heure ; et au commencement du Carême, j’y revenais encore, et je reprenais pendant quinze jours l’explication des points principaux.

Qu’on veuille ne pas s’étonner de ceci ; c’est du bon sens ; c’est de la justice : peut-on demander à ces enfants l’observation fidèle, consciencieuse, constante, de la règle, si ou ne la leur a pas fait connaître, estimer, respecter ; si on ne leur en a pas dit et fait entendre les graves motifs? « Je n’ai connu les diverses règles de mon « lycée, me disait dernicremenl un de mes amis, que par « les diverses punitions dont j’étais accablé. » Triste façon assurément de promulguer la loi et de la rendre respectable !

Pour moi, je m’y prenais autrement : je commençais donc par mettre, autant que je le pouvais, le respect et

l’amour, avec la haute raison de la loi, au fond des âmes; et par là je fondais au milieu de nos enfants le règne de la discipline morale, et rendais inutile le déploiement de la force et de la discipline matérielle.

Ceci supposé avant tout, je pose maintenant en prin» cipe deux autres points très-importants, et tous deux encore puisés dans le simple bon sens :

Le premier, que j’ai indiqué déjà au cinquième chapitre, c’est que toute faute, même celles d’inadvertance ou d’ignoranr.e, même celles dont le temps et l’âge corrigeront infailliblement, les fautes les plus pardonnables en un mot, ne doivent jamais être pardonnées, sans que le principe de raison, de vertu, ou de réglement, qui les condamne, ait été rappelé et soit maintenu.

C’est ici un point capital : je dirais presque que c’est toute la discipline morale^ toute l’Education des consciences, Jamais on ne poussera trop loin le zèle sous ce rapport; et comme je désire être parfaitement compris, je m’explique aussi clairement que possible, et je répète que rien ne doit être passé à un enfant, pas une faute, pas un mot, pas un geste, pas un regard répréhensible, sans qu’il soit au moins averti , éclairé, instruit ; repris enfin avec douceur, ou réprimandé fortement, suivant les cas.

Toute négligence à cet égard entraîne avec elle les plus funestes conséquences : c’est dans un degré plus ou moins sérieux, de la part du maître, l’abandon, la trahison de la règle, du devoir, de l’oi-dre moral ; pour l’enfant, c’est la dépravation de sa jeune âme, l’obscurcissement du vrai et du bien dans sa conscience encore peu éclairée : c’est le renversement de la loi ; c’est le bien et le mal auquel on se montre indifférent, et qu’on apprend par là même à l’enfant à ne pas discerner, et à traiter avec indifférence.

Le second point, c’est qu’il n’y a pas de discipline morale dans une maison, sans le concours de tous ceux qui, à un titre quelconque, prennent part h l’enseignement et à la direction de la maison. Autrement la règle n’aura qu’un ou deux représentants officiels, loin desquels on se croira tout permis. Ce ne sera plus qu’une police, et encore trèsinsuffisante, et plus ou moins mal faite par deux ou trois fonctionnaires odieux ; mais livrée, bon gré mal gré, au mépris par tout le reste du corps enseignant. Ce sera encore un déplorable renversement de la conscience ! comme si la règle n’était pas toujours la règle, comme si le mal n’était pas toujours le mal, comme si une faute n’était répréhensible qu’en présence de tel maître, et cessait de l'être en présence de tel autre! La règle, s’il m’est permis d’exprimer ainsi toute ma pensée, la règle ne peut être présente en tout temps et en tout lieu, tout voir, tout entendre, tout réprimer, tout gouverner, en un mot, tout maintenir, ou faire tout rentrer dans l’ordre, que par le concours, la vigilance et l’action de tous ceux qui doivent être comme la règle vivante ; et leur présence seule suffit à la rappeler partout et toujours, et k en imprimer le respect. La loi est personniüée en eux, et la conscience publique aussi ; sans eux, la loi ne sera plus qu’une lettre morte, ou du moins n’aura qu’une efficacité incomplète, selon le zèle de quelques particuliers, que ce zèle même ne tardera pas à rendre insupportables.

C’est donc, dans une maison d’Éducalion digne de ce nom, c’est un principe fondamental, que tout préfet, professeur, président d’étude ou de récréation, en dehors même de l’exercice de ses fonctions, aussi bien que lorsqu’il les exerce officiellement, ne laisse jamais commettre en sa présence une faute, quelle qu’elle soit, sans la repren-

CH. VII, I N SY-STÈME PÉ.MTF.NTIAinE, 441

(Ire, au moins par la parole. Le silence ne peut être gardé que lorsqu’un regard est un averlissemenl suflisant pour une faute très-légère , ou bien lorsque le silence lui-même est un reproche plus sérieux, et l’avant-coureur d’une répression plus grave.

Tout cela, me dira-t-on, est excellent sans doute, et sera évidemment d’une eilicacité très-puissante ponr maintenir l’ordre et le respect de la règle; mais tout cela suppose des maîtres bien attentifs à leur devoir. — C’est vrai, je le reconnais; mais j’avoue en même temps qu’il ne m’est pas venu dans la pensée de chercher un système pour des maitres inattentifs, sans conscience ou sans intelligence.

Ces deux points importants bien établis, la règle d’ailleurs bien promulguée et bien connue , j’arrive maintenant k l’application détaillée : je suppose que tous les maîtres sont sur pied, k leur poste et k leur devoir, et voici quelle sera leur action disciplinaire dans cette maison ; et les divers genres de répression, de correction, de réparation ou même d’expiation, qu’ils auront k opposer aux diverses fautes envisagées dans leurs divers degrés de gravité, et aussi scion que ces fautes seront habituelles, fréquentes, ou seulement échappées k la faiblesse.

On verra que dans ce système, les maitres intelligents et appliqués sont loin d’être désarmés.

Qu’on ne s’étonne pas des details dans lesquels je vais entrer : ici les détails sont tout. Il n’est pas (lueslion d’être éloquent, mais utile.

ut LIV. III. L’INSTITUTEUR.

1® Fautes simplement a réprimer.

Ce sont les plus légères, mais aussi les plus nombreuses, et par conséquent les plus nécessaires à surveiller de près; ainsi:

Toutes les petites fautes passagères contre l.\ ponctualité : Ne pas se lever au premier signal; ne pas se mettre en rang au premier coup de cloche ; arriver tard dans la salle d’exercice, dans la salle d’étude, en classe, etc.

Contre le bon ordre : Ne pas bien garder son rang en marchant ; pousser son voisin avec atTectation ; entrer ou sortir précipitamment, secouer un banc avec bruit, mais sans malice; quitter sa place sans permission; jouer en récréation d’une manière gênante pour les autres; écrire son nom ou celui de ses condisciples sur les murs, couper les tables en classe, etc.

Contre l’observation du silence : Causer accidentellement dans un passage ; même en classe, à l’étude, même à la salle d’exercices ; prendre la parole en classe sans autorisation ; rire d'une manière alTectée, etc.

Contre le bon emploi du temps : Faire à l’étude une lecture étrangère, faire un travail étranger au devoir, ne rien faire, etc.

Contre la subordination : Obéir, mais de mauvaise gi Ace, etc.

Contre la tempérance : Manger accidentellement quelques friandises apportées du parloir, etc.

Toutes ces fautes, quand elles ne dégénèrent point en habitude et ne se sont point renouvelées plusieurs fois de suite, n’ont guère besoin pour être réprimées que de l’avis immédiat ou de la réprimande précise de MM. les préfets, professeurs ou présidents, sous les yeux desquels elles ont été commises.

Le zèle et la sagesse de ces Messieui’s leur suggéreront, selon l’occurrence, quels devront être ces avis ; s’ils doivent rappeler au devoir par quelques mots graves et sé-

CH. Vil. ÜN SYSTÈME PÉNITENTIAIBE. 415

vères, OU bien indulgents et paternels, on même par un regard, etc.

Celte répression morale, la plus importante de toutes, est celle k laquelle on manque le plus, parce qu’il y faut du zèle, du caractère, de la suite, de la tenue, et que ces qualités sont rares ; mais, je le répète, rien n’est plus nécessaire : tout l’ordre, toute la fermeté de l’Éducation disciplinaire est là ; c’est le seul moyen de soutenir la règle, d’éclairer et d’affermir les consciences, de prévenir les mauvaises habitudes, les fautes graves, les fautes énormes, les renvois, etc., etc.

Principüs obsla : serà medicina paratur,

Cum mala per longas invaluere mora$.

J’ai tout à l’heure parlé du regard : je dois dire que parmi les moyens de répression morale, un des plus puissants, c’est en effet le regard mécontent, sévère, attristé du maître, du supérieur : regard qui, en restant inflexiblement le même pendant un certain temps , fait sentir à l’enfant, quand il a du cœur, qu’il est en état de disgrâce, et le provoque au repentir et à l’amendement.

Toutes les fautes légères, qui n’auront point dégénéré en habitude, mais qui se seront renouvelées assez fréquemment dans un jour, on dans une semaine, devront, outre l'avis immédiat, qui relèvera chacune d’elles en son temps, être réprimées par ces Messieui-s au moyen d’un avis plus développé, plus sérieux, donné en particulier ou en public, et surtout au moyen des notes hebdomadaires et mensuelles, qui sont lues solennellement devant toute la communauté. Ces notes, si elles sont bien faites, et bien proclamées, sont le plus puissant moyen de répression dans une maison d’Éducalion comme celle dont il s’agit

LtV. III. L’INSTITUTEni.

ici. J’cn parlerai quelque jour avec tout le détail nécessaire.

2® Fautes a corriger.

La correction, nous l’avons dit, va plus loin que la répression : elle est nécessaire, quand la faute devient plus grave, ou habituelle, parce que la faute suppose alors un vice intérieur qu’on doit guérir : sans doute il faut dans ce cas réprimer au dehors, mais aussi corriger au dedans.

Toutes les fautes ci-dessus désignées, quand elles sont habituelles, et même lorsque, sans être encore passées en habitude, elles sont un cas de récidive, suivant presque immédiatement l’avis donné, doivent être considérées comme ayant une certaine gravité : alors il n’y a plus seulement faute, il y a défaut.

De plus, les fautes contre la ponctualité, le bon ordre, le silence, la subordination, peuvent prendre facilement un caractère grave. J’en donnerai quelques exemples :

Fautes et intempérance de parole : Causer fréquemment et long-temps ; — se permettre des observations déplacées : dire des injures à ses condisciples; des mensonges, etc.

Fautes contre la subordination : Murmurer en obéissant; bouder ; s’impatienter ; répondre de mauvaise humeur, etc.

Fautes contre l’application : Manquer aux devoirs donnés; s’abandonner à la paresse pendant un certain laps de temps, qui soit capable de nuire aux études.

Fautes contre la sobriété : Acheter des friandises; s’approprier au réfectoire quelque chose de la portion de son voisin, ou même ce que les domestiques n’auraient point encore desservi ; faire habitude de manger hors du réfectoire, etc.

Toutes ces fautes doivent être immédiatement réprimées et de plus corrigées par les châtiments moraux, dont

nous avons parlé. Je dis immédiatement réprimées : afin que la répression ne perde point de son efficacité, par on trop long retard. Mais elles doivent aussi être corrigées sérieusement, et avec suite : c’est tout à fait nécessaire.

Je prends pour exemple : la dissipation, le mensonge, les injures. — Pour réprimer et corriger ces trois genres de fautes, le silence est un admirable moyen, d’une moralité profonde, et très-efficace auprès des enfants : le silence est en effet l’exercice d’une vertu, d’une réserve, d’une retenue, d’une discrétion, directement opposée k une intempérance de langue qui jette en dehors des justes limites.

La dissipation précipitait dans le bavardage et la divagation d’esprit : le silence ramène la réflexion ; et le plus jeune enfant même, en apprenant à se taire, apprend à tenir dans l’occasion un langage plus posé et plus convenable.

Le mensonge est un abus de la parole : les enfants s’y laissent aller le plus souvent par légèreté, par vanité, ou par une fausse crainte des suites de la vérité, — car je ne parle pas ici du mensonge hypocrite et long-temps prémédité. — Eh bien ! le silence rend au jugement plus de solidité, fait disparaître des craintes chimériques, et dispose à comprendre qu’une parole franche et un aveu sincère sont toujours au demeurant ce qu’il y a de mieux.

Les injures enfin ne sont aussi qu’un abus odieux du langage, et le fruit ordinaire de l’irritation : le silence ramène le calme dans l’&me, et dès que l’amc est tranquille, on aperçoit aisément l’indignité des paroles que l’on a prononcées.

Comme à ces divers genres de fautes, il se mêle souvent quelque jactance ou même de l’orgueil, faire mettre

446 LIV. III. L’INSTITUTKUH.

quelques moments si genoux en classe ou k l’étude est, selon l’âge et les dispositions de l’enfant, une humiliation quelquefois très-utile, qui l’entre dans les moyens de répression morale, mais dont l’emploi exige beaucoup de prudence et de gravité.

Dans tous ces exemples, il est facile de voir que le but est suffisamment atteint, et que la punition proprement dite, un pensum, par exemple, n’ajouterait rien k l’efficacité de la répression, et entraînerait d’ailleurs les inconvénients déjà signalés, et d’autres encore. Il n’est personne qui n’avoue que le silence est au moins aussi efficace pour réprimer le mensonge ou la dissipation, que la copie mille fois répétée du verbe garrirc ou du verbe mentiri.

Ainsi encore, tel enfant fait mai habituellement ses devoirs de classe : les notes du samedi, les réprimandes ne l’ont pas corrigé. On choisit, chaque semaine, ses deux plus mauvais devoirs, et on les lui fait refaire sans préjudice des devoirs ordinaires ; et cela aux dépens de certaines lectures permises et plus attrayantes, au prix même de certaines heures d’étude libre, les jours de congé, et le dimanche : et même, dans un cas exlrime, aux dépens d’une certaine partie de son congé. Je dis : dans un cas extrême : car ce doit être très-rare, même pour les petits enfants.

Mais, qu’on le remarque bien, ce n’est pas ici un pensum dans le sens matériel et en quelque sorte brutal, attribué k ce mot : c’est son devoir même que refait l’enfant : on peut lui dire et lui faire comprendre qu’un devoir donné par un professeur est, comme le nom même l’indique, uue dette imposée k chacun des élèves par l’ordre établi; qu'en exempter tel élève, sur le seul motif de sa paresse, ce serait troubler l’ordre des études, et commettre même une injustice envers le reste des disciple.

sans compter le mal réel qu’on ferait au paresseux luiméme.

Ce devoir k refaire suppose, il est vrai, chez l’enfant de la bonne volonté : mais ici la bonne volonté est possible : avec les pensum, elle ne l’est pas. Ici l’enfant travaille k se corriger, k mieux faire ; il y peut même facilement réussir, et se réhabiliter ainsi aux yeux de son professeur et de ses condisciples, tandis que le peiwum ne réhabilite rien, et n’est jamais qu’une peine et une honte.

On peut encore imposer aux paresseux, comme aux gourmands, Vabslinence ; c’est très«efficace. La pénitence du pain sec imposée aux paresseux, quoiqu’elle ne semble s’adresser qu’au corps, peut néanmoins être considérée comme une correction morale. Celui qui ne travaille pas, dit quelque part l’Écriture sainte, ne doit pas manger. J’ai vu un jour un enfant pieux, mais très-mou au travail, si frappé de cette parole, qu’elle le décida k changer de conduite, etk se soumettre d’abord de très-bonne grâce, en esprit de religion, k la pénitence que je lui imposais. Ce principe est conforme, en effet, k la condition essentielle de l’homme, auquel Dieu n’a promis le pain qu’au prix de ses sueurs : cela est très-bon k rappeler au paresseux riche comme au paresseux pauvre, quand on le prive justement de ce qu’il ne sait pas gagner, et que d’ailleurs on lui accorde par miséricorde le soutien nécessaire de la vie et de la sauté : ce n’est point là simplement punir, mais corriger.

La pénitence, qui sert de correction k la faute commise, et de frein k la tentation d’en commettre une nouvelle, est une mortification de l’ordre moral le plus élevé; telles sont, outre Vabsliueme. lesilence, la solitude, l’humiliation.

Le maître qui inflige telles pénitences, conserve,

4i8 LIV. III. L’INSTITUTEUR,

en les iiilligeant, toute sa dignité, ce qui ne serait pas, s’il châtiait lui-même l’élève matériellement, et portait sur un enfant la main pour le frapper. L’humiliation, d’ailleurs, publique ou privée, qui se trouve dans de telles pénitences imposées au coupable, est une garantie suffisante contre les fautes à venir; et cette simple correction morale a l’immense avantage de ne point produire l’avilissement du caractère de l’élève, qui est presque toujours le résultat des coups; de ne point forcer l’écolier de consacrer k un pensum inutile et odieux un temps jugé nécessaire k la composition d’un devoir soigné, ou enün de ne point le priver, comme la retenue, d’une récréation utile et peut-être indispensable k sa sauté.

5® Fautes a réparer.

Mais l’ordre est quelquefois troublé de telle manière, qu’il ne suffit pas de redresser ou de réprimer, il faut réparer. Les injures, dont nous avons parlé plus haut, reviennent encore ici comme exemple : supposons qu’il s’y joigne de plus une menace, et même une voie de fait. Les unes et les autres ont causé un véritable tort k l’honneur, k la dignité de celui qui les a reçues : il faut donc réparer ce tort. On demande d’abord k l’orgueil une satisfaction nécessaire, et le coupable va faire d’humbles excuses, des excuses proportionnées k l’outrage.

De plus, en se livrant k la colère, on s’est rendu indigne de la société au milieu de laquelle on vit : le silence, la solitude sont donc des réparations, et tout k la fois des précautions, que non seulement l’on se doit k soi-même, mais que l’on doit aux autres. J’ajoute que ce sont des réparations suffisantes, même pour les fautes graves en ce genre : \es pensum ou la {trison sont les seules

CH. Vil. UN SYSTÈME PÉNITENTI.VIRE. 44»

peines qu’on pourrait y joindre ; or, les pensum ou la prison imposes, après que des excuses ont ‘été faites, après que le silence et la solitude ont été acceptés, ne seraient plus aux yeux du coupable qu’un supplice k subir pour une faute qui a été moralement réparée. Une telle pensée n’est propre k inspirer aucun bon sentiment, et l’on sait quels sont les résultats les plus ordinaires de la discipline des cachots et des pensum, pratiquée dans l’Education.

Pour moi, j’ai corrigé de leurs emportements et de leur colère les enfants les plus violents, en leur disant : Mon enfant, vous ne savez pas jouer avec vos condisciples, sans vous fâcher contre eux : vous jouerez seul, soit à la balle, soit au cerceau, soit aux billes. Je n’avais pas même toujours besoin de les mettre an silence et k la promenade solitaire : le jeu k l’écart suflisait. Àu bout d’un, de deux ou trois jours au plus, pendant lesquels le pauvre enfant avait tout k la fois la tristesse et la honte de jouer seul au milieu de ses condisciples joyeux, il était k bout; il ne tardait même pas k leur faire compassion, et ordinairement, avant la fin du premier jour, celui qui avait été injurié ou frappé, venait demander et obtenait la grâce du coupable; et une bonne partie de balle ou de cerceau faite ensemble, scellait k jamais la réconciliation. Il n’y avait plus alors k craindre qu’une amitié trop vive.

Ix; plus souvent, la gourmandise n’exige aussi qu’une réparation. — La gourmandise, c’est l’absorption prématurée, passionnée, de ce qui était destiné k satisfaire aux besoins raisonnables, k l’heure du repas. Donner au gourmand, en outre de ce qu’il a ainsi consommé, la ration ordinaire, devenue inutile k ses besoins, ce serait ug tort fait au bon ordre. Il faut donc tenir compte de ce qu’il a pris de la sorte prématurément, et lui retrancher, par

Page 1