DES RENVOIS
Je me propose d’examiner ici :
1® Quelle est la nécessité, et quelle doit être la facilité des renvois, dans une maison d’Éducalion chrétienne;
2® Quelle est la tristesse de ces renvois;
5® Tout ce qu’il faut faire pour éviter de renvoyer des enfants d’une maison chrétienne ;
•i® Je dirai quelque chose des enfants désespérés, et j’indiquerai pour eux une dernière et presque infaillible ressourre;
5” Enfin, je parlerai de quelques moyens pratiques pour opérer un renvoi.
Ainsi qu'on l’a vu, il n’y a que deux disciplines possibles :
La discipline matérielle avec des punitions, des pensum, la prison, et pour résultat à peu près inévitable, la haine;
Et la discipline dont j’ai exposé la théorie dans les chapitres précédents : la discipline morale, avec les avertissements doux et fermes, la louange et le blâme, les corrections modérées et paternelles, le dévouement et l’amour.
A l’appui de cette discipline morale, il y a les enseignements et les avis du supérieur, ou du chef de la maison, quelque nom qu’il porte, donnés chaque soir à la lecture spirituelle; et les notes de chaque enfant proclamées solennellement chaque semaine : tel est le pivot sur lequel roule et se soutient tout le système correctif de la maison, et ce pivot suflil.
Il y a d’ailleurs simultanément, dans une telle maison, tant d’autres ressources admirables d’Éducation, tant d’autres moyens d’une efficacité profonde, pour atteindre, améliorer, gouverner les âmes! des congrégations ferventes, la sainte Messe chaque jour, le chaut des cantiques, la parole de Dieu, tant de fêtes pieuses, et surtout la communion fréquente, qui est l’àme de toutes les fêtes, le but et la récompense de tous les efforts. Je le répète : avec tout cela, la discipline morale et la parole des instituteurs suffisent.
Dans une telle maison, sauf chez les très-jeunes enfants, les fautes sont rares; et, non seulement les punitions ma-
térielles propremeut dites sont inconnues, mais ces chàtimeuts moraux eux-mêmes dont j’ai parlé, le silence, le jeu à l'écart, l’abstinence, la promenade solitaire, ne se rencontrent que rarement. Au petit séminaire de Paris, sur cent quatre-vingts enfants et plus, qui composaient la première et la seconde division, à peine y avait-on recours deux, trois ou quatre fois par an.
Et j’ajoute qu’il en doit être ainsi; autrement le système est faux, et l’harmonie manque.
Oui, une telle maison doit être une maison d’élite, où régnent avant tout la conscience et l’honneur; sans cette condition, elle tombe bientôt au-dessous des établissements les plus vulgaires : optimi corruptio pessima.
Tout se tient dans un système d’Éducation. Si vous avez la sainte Messe chaque jour, il vous faut la piété fervente, par conséquent la communion fréquente. Or, la où vous avez la piété fervente et la fréquente communion, vous ne sauriez avoir en même temps les punitions: elles auraient même quelque chose de profondément choquant : ou ne faites pas communier cet enfant, ou ne le punissez pas. Quand vous l’admettez ii la table sainte, vous avez sur lui des pensées qui ne vous permettent pas de lui infliger une peine matérielle. Si vous le punissez, la punition rencontre en lui un juge plus grand que vous, une autorité supérieure à la vôtre qui le frappe ; et la main compressive de votre discipline ne peut l’atteindre sans froisser dans son cœur les sentiments les plus délicats et les plus profonds. Quand le malheur voudra que cet enfant, le jour même où il a communié, se laisse entraîner Il quelque faute grave, vous avez autre chose à lui dire, autre chose à faire avec lui , que de le punir. — El cela est si vrai, que dans les établissement.*; même où la com-
luunioii est rare et les punitions fréquentes, elles sont suspendues les jours de communion.
Je répète donc que dans une telle maison, sauf chez les Jeunes enfants, qui n’ont pas fait encore leur première communion, les châtiments moraux eux-mêmes dont nous avons parlé doivent être rares.
J’ai vu un jour, dans une très-bonne maison, un préfet de discipline, nouveau venu, et d’ailleurs assez inex- ]>érimenté, mettre toute une première division au silence pendant un quart-d’heure «le récréation. J’accourus consterné : ces jeunes gens s’étaient soumis de bonne grâce; mais leur étonnement était visible; et il me fallut du temps pour réparer le mal d’une si grave erreur. Une telle chose est en effet absolument incompatible avec le bon esprit, avec la discipline morale dont je parle.
C’est se blesser soi-même en blessant l’honneur de toute une division, qui doit être elle-même l’honneur et le modèle de toute la maison.
C’est abaisser d’un coup le niveau moral de l’établissement tout entier. Que peuvent dire les plus jeunes enfants, quand ils sont témoins d’un tel fait? c’est les blesser eux-mêmes et déconcerter leurs meilleurs sentiments et toutes leurs pensées; car les plus jeunes enfants s’intéressent aussi, et les premiers, h l’honneur de la maison, et se plaisent â dire avec une certaine fierté : « Dans la grande division on ne punit jamais. » Et de fait, pour moi, je n’y admettais même pas de corrections partielles, sauf de très-rares exceptions, et cela se faisait ordinairement de très-bonne amitié. (1 )
(I) Je me souviens d'une année, où je voulus déraciner, d'un coup, un certain abus, le tutoiement ; quand j’eus bien dit mes motifs et rappelé l’article du réglement qui le dérendail, je fus pendaut quinze jours
Autremeni je ne l’admettais pas. Je le répète : il faut bien qu’on y prenne garde. Prodiguer même les châtiments moraux est un grand danger. C’est du tout au tout, il n’en faut pas davantage pour changer l’esprit d’une maison.
Dans une première, et même dans une seconde division, l’avertissement paternel, les notes, la réprimande sérieuse, doivent ordinairement suflire. Il faut que chaque directeur, professeur, président d’étude, et que le supérieur surtout, maintiennent très-haut ces princi|)cs de conduite: autrement on compromet tout.
Mais une telle maison, je le reconnais, ne peut se maintenir qu’â deux conditions : la première, c’est que la discipline préventive y sera exercée avec dévouement, et par tous; et la seconde, c’est qu’on y aura une grande et sévère délicatesse pour les admissions et les renvois. Puisqu’on n’y punit pas, il est évident qu’on n’y doit admettre et conserver que les enfants auxquels les punitions ne sont pas nécessaires.
Quant aux caractères malheureux sur qui les sentiments nobles, le dévouement, l’affection, la foi, la raison n’ont aucune action ; quant aux natures basses, ingrates, fausses, ou très-grossières, sur qui les sentiments moraux sont sans puissance, il est évident qu’on ne peut les conserver long-temps dans une telle maison, sous peine d’en
Iri's-fernic avec les infracteurs; cl en récréation, quand je me promenais avec mes élèves, et qu'il leur échappait de se tutoyer : Ah ! je vous y prends, disais-je, demeurez en silence pendant trois minutes. Puis, la montre à la main, et tous les autres riant, Je faisais exécuter ma sentence. — On le voit : ce n'était pas une justice cl des formes bien acerbes.
4M LIV. III. L'INSTITUTKUR.
troubler l’ordre, le bel accord, et de compromettre l’Éducation des autres enfants.
Je dirai encore : quant aux enfants mal élevés jusquelà, soit chez leurs parents, soit dans d’autres établissements, et qui sont venus tard dans la maison chrétienne dont je parle, leur séjour n’y peut être qu’une épreuve : après en avoir essayé quelque temps, si on n’a pas réussi, on se sépare.
Je dis à dessein : on se sépare; je ne dis pas : on les chasse, on les renvoie. Non : chasser, même renvoyer, n’est pas le mot propre. Il y aurait dureté, injustice même, à appeler de ce nom l’arrêt qui éloigne d’une telle maison des enfants qui ne sont pas faits pour y rester. On se sépare d’eux avec tristesse, on les éloigne sans éclat pour un temps ou à toujours; mais on ne renvoie, ou ne chasse, que quand il faut un exemple, une réparation éclatante pour expier un scandale public.
En dix ans, au petit séminaire de Paris, il ne m’est arrivé que deux fois d’infliger la peine d’une expulsion ignominieuse, et de dire tout d’un coup, publiquement, à un enfant : Sortez (iict, vous êtes un misérable.
Il y a plus, et il ne faut pas se faire ici d’illusion : même parmi les enfants d’une meilleure nature ou d’un âge plus avancé; même parmi ceux qu’on ne punit pas et qu’on ne doit pas punir, parce que le système moral et l’harmonie d’une maison ne le peuvent permettre, il peut se rencontrer des fautes auxquelles on ne doit point pardonner, celles contre les mœurs, contre la probité, contre la religion : j'ajoute les fautes contre le respect; car au-dessus de toutes les règles les plus essentielles d’une maison d’Éducation, la loi du respect envers les maîtres est une loi inviolable , el quiconque la blesse en chose
CH. VIII. DES RENVOI.S. 4«l
grave commet une faute qui cntraine l’exclusion, à moins qu’elle ne soit spontanément , immédiatement et solennellement réparée.
Je vais plus loin, et ce que j’ajoute est très-important à bien remarquer : en dehors des fautes graves et impardonnables dont je viens de parler, il y a un degré de dissipation, de paresse, de mauvais esprit, dont l’habitude est absolument impossible à tolérer. Ce degré varie selon les âges : dans la première division, et à proportion que les classes sont plus élevées, il ne doit plus y avoir, ni d’enfants habiluellement dissipés , ni d’enfants habiluellement paresseux. — En philosophie, la dissipation et la paresse ne sont tolérables à aucun degré. — En rhétorique non plus : à peine un léger nuage est possible une fois, aux notes.
Pour moi, au petit séminaire de Paris, en philosophie. en rhétorique, et même en seconde, je ne tolérais pas même ce léger nuage. En Cinquième ou en Sixième, il en était autrement; mais je ne pouvais souffrir en Seconde d’un jeune homme de seize ans, et ancien dans la maison, ce que je souffrais en Cinquième et Sixième d’un enfant de douze h treize ans.
En Troisième, je tolérais bien peu de chose. En Quatrième et surtout en Cinquième, un peu plus. — Il le faut savoir : de treize à quinze ans, c’est l’âge redoutable ; c’est Ik que se rencontre la lutte, la grande lutte morale dont j’ai parlé dtijà. 11. y faut grande patience, grande compassion, aussi bien que grande fermeté. Tous mes soins les plus laborieux, les plus dévoués, les plus tendres et les plus fermes, étaient auprès des élèves de quatrième et de cinquième.
Mais généralement, à partir de la Troisième, je n’avais plus qu’à recueillir le fruit de mes peines.
La raison, la religion prenaient le dessus. Toute la sève de ces jeunes natures soigneusement émondées, se tournait au bien, au travail, à la vertu, à l’honneur, au courage chrétien, à la piété solide et fervente.
Je dois dire que, quand je recevais des enfants de quatorze ou quinze ans, dont je n’avais pas fait moi-même l’Éducation jusqu’alors, je n’acceptais pas la lutte avec eux : je ne les recevais qu’à la condition d’une docilité, d’une bonne volonté, d’une conduite excellente et immédiate.
S’ils y manquaient, apres une forte leçon, deux tout an plus, je les éloignais de la maison : n’ayant pas commencé leur Éducation, je ne me croyais pas obligé à plus avec eux. Les recevoir avait été déjà une grande faveur. Dès qu’ils ne s’en montraient pas dignes, j’y renonçais. Et en tout cas, pour eux comme pour les autres, h dater de la Troisième, je ne souffrais jamais qu’un enfant devînt un mauvais exemple, à un degré quelconque.
Cela ne veut pas dire que ces enfants fussent sans défaut; non assurément, mais ils devaient travailler à les corriger. A la condition de cette bonne volonté courageuse pour devenir meilleurs, je les aidais avec tendresse ; au besoin, je les supportais avec patience. Mais le mauvais exemple, la dissipation, la paresse habituelle et le mauvais esprit, je ne les supportais pas. J’aurais cru sacrifier par là toute la maison, et par conséquent tous mes devoirs. Parmi les jeunes enfants même, je ne tolérais pas long-temps, même en fait de paresse, ce qui était un scandale pour les autres. Tel moment venait où je disais : Il faut en finir avec celui-ci et avec celui-là. Cela ne veut pas dire que ces renvois fussent très-fréquents. Non, pas plus fréquents qu’ailleurs, et dans toute maison (jui se respecte, peut-être moins : car tel est l’effet de la discipline morale bien pratiquée, qu’elle prévient les ren-
vois, comme la crainle du renvoi prévient les punilioiis, et soutient la discipline morale.
Je dois avouer que le train ordinaire de la maison était si paisible, si heureux, que mes collaborateurs n’aimaient pas que j’y reçusse de nouveaux élèves de douze k quatorze ans. Nos Messieurs étaient si habitués à voir les enfants répondre k leur dévouement et bien tourner, qu’ils ne goûtaient guère ceux avec lesquels il y avait de graves dillicultés et des chances Ikcheuses k courir; et k ce point de vue même, ils préféraient les enfants pauvres aux riches, les boursiers aux pensionnaires. Je n’étais pas toujours de leur avis; et, de ces deux classes d’enfants, j’ai souvent préféré les allures plus vives, plus libres et quelquefois même un peu turbulentes des uns, k la régularité quelquefois un peu contrainte des autres. Quoi qu’il en soit, il m’est arrivé souvent, trois ou quatre jours après avoir reçu un enfant, qu’un professeur fatigué de sa dissipation ou de sa paresse , venait me dire : Nous tie pourrons pas garder cet eufanl-là ; je croîs que vous ferez bien de le rendre de suite à ses parents.
Mais je ne cédais pas k cette première plainte, k cetle impatience ; et dès le prochain conseil de tous les maîtres rassemblés, en recommandant la patience, le zèle et les soins pour le nouvel enfant, en révélant moi-même tous les vices de sa nature, et toutes les diflicultés de son Éducation, je disais fortement ce que je dois redire ici : c’est qu’il faut bien se souvenir qu’on ne reçoit pas dans une maison d’Éducation des enfants pour les renvoyer, mais pour les élever; et aussi qu’on n’ouvre pas une telle maison, pour n’y recevoir que des enfants dont l’Éducation soit déjà faite et parfaite. On les y reçoit, au contraire, imparfaits, grossiers, turbulents, paresseux, pour les ren-
(Ire meilleurs ; el quand ou est envoyé de Dieu vers eux, c’esi uniquement pour supporter d’abord leurs défauts avec patience, les étudier avec soin, puis les corriger avec délicates.se ; c’est pour inspirer peu h peu h ces jeunes cœurs l’amour du travail, la piété et les vertus de leur âge (1); et on ne se sépare d’eux que quand définitivement on n’a pu en venir h bout, et qu’on ne saurait les conserver qu’aux dépens, non pas précisément de sa tranquillité personnelle, mais du bon esprit de la maison, et au détriment des autres enfants.
On se tromperait d’ailleurs grandement, si on croyait que j’éloignais de moi ces enfants sans regret, sans douleur, et sans avoir fait tout ce que je pouvais pour leur épargner à eux et à moi-même un tel chagrin.
Non, il y a une chose dont je n’ai jamais pu prendre mon parti, une tristesse, dont je n’ai jamais pu me consoler, c’est d'élre obligé de renvoyer un enfant, de renoncer à son Éducation après l’avoir commencée.
(I) Un de mes amis m'écrivait dernièrement:
« Je me suis opposé un jour au renvoi de deux élèves. J'avais tout le conseil contre moi ; et cependant je {;aguai ma cause. L’un de ces entants était grossier, turbulent, dissipé ; mais il travaillait bien, et me paraissait plein de toi... il vient de mourir provincial d'un ordre religieux, et ses confri'rcs le regardaient comme un de leurs meilleurs sujets. — L’autre était fort paresseux, mais je remarquais au tond de ses devoirs les pli» négligés le germe d'un véritable talent... Je défendais donc ses intérêts chaleureusement. Il m'arriva même de dire un jour au conseil : « Prenez garde. Messieurs, qu'on ne nous adresse un jour le reproche « qu'adressait Alexandre aux écuyers de son père : Les maladroits ! « quel cheval ils ont perdu, faute de savoir le prendre ! u Cet enfant est devenu homme, et c’est un des hommes aujourd’hui les plus distingués de notre pays. »
Non, je n’ai jamais pu me consoler d’avoir, comme je le disais, manqué l’àme d’un enfant, de n’avoir pu le sau- • ver, le rendre bon, vertueux. C’était pour moi une douleur amère, une amertume inexprimable, quand j’étais obligé de le renvoyer ou de l’éloigner à cause des autres, et pour sauver le bon esprit de la maison.
Il y a tel enfant que je pourrais nommer, que j’ai renvoyé du petit séminaire de Paris, il y a quinze ans; c’est encore pour moi un souvenir douloureux... Son nom ne me revient jamais sans un vif et profond serrement de ‘ cœur.
n se nommait Joseph de P"'*; je ne l’ai jamais revu depuis, et si je le nomme ici, c’est dans la pensée que ce souvenir et ce témoignage de mes sentiments lui arriveront peut-être, et afin qu’il sache quelle place il a conservé dans mes regrets et dans mon âme.
Il avait donné, en récréation, devant ses condisciples, un sobriquet de collège au président de notre infirmerie, qui n’était pas d’ailleurs un ecclésiastique; il avait même écrit ce sobriquet sur un de ses cahiers... Il était du reste l’un des trois plus forts élèves de sa classe ; très-régulier, très-laborieux ; d’un air et d’une figure foi't distingués, et paraissait pieux.
Ce fut précisément à cause de ces qualités, que je ne crus pas devoir laisser impunie cette violation de la loi du respect.
Mais, je le répète, il n’y a guère eu dans ma vie de sacrifice qui m’ait plus coûté à accomplir ; et chaque fois que cette pénible obligation est revenue pour moi, il ne m’a pas suffi pour me consoler de me dire ; j’ai fait ce que j’ai pu pour sauver cet enfant. Ainsi que le disait autrefois saint Bernard : une mère se console-t-elle de la