LIV. Ml. l.•|SSTITlJTEL’R
Je lui (lis-iis loule ma pensée, toutes mes exigences, et mes motifs pour tant exiger, c’est-à-dire, les inléréts sacrés de la maison, ses intérêts suprêmes à lui. Je mettais tout cela dans la plus vive lumière possible à scs yeux; puis je le quittais en l’embrassant, eu le bénissant, et il entrait dans la maison.
Et il arrivait ordinairement que des enfants dont on m’avait effrayé, dont ou m’avait dit l’esprit méchant, le caractère indiscipliuable, le cœur insensible, se décidaient du coup tellement au bien, que nous étions étonnés iiousmeme, après tout ce qu’on nous en avait fait craindre, de ne jamais apercevoir eu eux la trace même des défauts (pi’on nous avait signalés.
Je me souviens entre autres d’un enfant que ses parents m’avaient demandé en grâce de recevoir, me disant avec franchise qu’ils avaient épuisé tous les moyens pour en venir à bout, et qu’ils ne pouvaient plus y tenir.
Je vis l’enfant, il me plut; il avait évidemment de grandes ressources d’esprit et de caractère; et tout cela s’était tourné vers le mal.
Je lui lis ma conversation et mes discours accoutumés, et j’ajoutai cette phrase, dont l’emploi m’avait été plus d’une fois utile :
« Tous ces défauts-là, mon enfant, qui ont fait jusqu’à « ce jour la douleur de votre père et de votre mère, et qui « vous perdront, si vous ne vous en corrigez pas, il faut « en linir avec eux.... Il faut, en franchissant le seuil de « cette porte, — nous étions alors dans un cabinet des « parloirs donnant sur la rue de Pontoise, et je lui niou- « trais la porte, — il faut les laisser là derrière, dans « celte rue, et entrer ici sans eux : c’est un méchant habit « dont vous avez revêtu un enfant qui vaut mieux que « cela : je reçois voloniiers l’enfant, mais je ne veux ps
CH. vm. DES RENVOIS. 471
« (lu reste; il faut laisser tout cela dans la rue de Pon- « toise, et que je n’en entende jamais parler ici. »
L’enfant me le promit; et je fus stiquifail, je le dois avouer, et ses parents plus stupéfaits encore que moi, quand nous vîmes que cet enlant n'avait plus à la lettre aucun des défauts dont il avait été question. Ce fut b ce point que nous nous disions quelquefois avec nos Messieurs : mais c’est impossible!.... ces pauvres parents nous ont trompés en sens inverse des erreure dans lesquelles les parents tombent ordinairement.
L’enfant, il est vrai, avait une impétuosité extraordinaire dans scs jeux ; mais elle ne lui lit jamais coinmellrc une faute sérieuse; il me sullisaitd’un regard en récréation pour rapiuder en lui toutes ses plus fortes résolutions. — Il avait [»rès de(iuatorzc ans, et b cause de sa mauvaise conduite, on n’avait pu encore venir b bout de lui faire fairp sa première communion; il la (U admirablement. Je n’oublierai jamaisccque devint, ce jour-lb, celte petite ligure, qui était ordinairement ferme jusqu’b la dureté : on y vit tout b coup briller, avec une douce lumière, quelque chose d’altendri et d’angélique qui était inexprimable. Je pourrais prononcer ici son nom : car cet enfant n’est plus sur la terre, el son nom m’est demeuré cher b jamais. Il est mort b vingt ans, dans tous les sentiments de la piété la plus sincère. Il se nommait Félix, et je lui disais quebpiefois .-Puisque nous avons le même nom de baptême, lâchez de nous faire honneur. Il a fait mieux que cela; et du Ciel, où il est, je l’espère, il prie pour ceux qui l’ont aimé ici-bas... Mais c’est assez; je dois respecter la douleur de sa mère, qui lira peut-être ces pages.
tIV. III. L’INSTITCTEUK.
Quand les moyens ordinaires n’avaient pu venir à bout d’uA enfant , et que je me sentais à la veille de le renvoyer, j’avais recours à un moyen extraordinaire, à une dernière, mais à peu près infaillible ressource. J’avais recours k ses parents, surtout à son père.
1" Si c’était wh très-jeune enfant de sept, huit, neuf ans, je faisais venir le père : quand j’avais le bonheur de rencontrer l’intelligence et la fermeté nécessaires, le traitement était énergique, et le changement prompt.
Le fait est que, quand un enfant sent qu’il n’a pas de ressource contre ses maîtres, dans la faiblesse de ses parents, l’action est facile sur lui.
Sans doute, dans un âge si tendre, il n’est pas corrigé sans retour, et il retombera ; mais il sera aisé de le relever : à l’époque de sa première communion, il se corrigera plus profondément ; et si on continue à l’élever comme il faut, k quatorze , quinze ou seize ans, le changement deviendra définitif.
Mais, je le répète, il faut qu’il soit sans ressource et sans espérance pour le mal, et que tout, au contraire, l’invite, le pousse, l’attire avec espérance au bien.
Il faut qu’il sente la fermeté et la bonté de ses parents, en même temps que celle de tous ses maîtres, et tout sera bientôt sauvé.
2“ Quand c’était un enfant déjà d’un certain âge, ayant fait sa première communion, tournant au mal... résistant k tout... vere treize, quatorze ou quinze ans, c’était plus sérieux, plus difficile, et je me suis trouvé quelquefois dans un cruel embarras.
Un jour, cependant, je rencontrai un père de famille
qui m’apprit à ne désespérer jamais. En voici l’histoire : elle a sauvé son iils, et profita depuis k plusieurs autres.
Il s’agissait d’un enfant indomptable ; et, si on me permet re.vtrême familiarité du mot dont nous avions été amené k nous servir, indécrottable.
J’allais le renvoyer : c’était une affaire décidée, et je ne lui donnais plus que huit jours d’épreuve, par ménagement pour sa famille, et sans d’ailleurs en rien espérer, lorsque je trouvai, heureusement, un père digne de ce nom par sa sagesse, sa décision et sa fermeté. Après m’avoir déclaré le grand parti qu’il était résolu k prendre, si j’y consentais, il dit devant moi k son fils :
« Tu peux te faire renvoyer du petit séminaire : ta mère en mourra peut-être de chagrin ; mais tu as Ik contre elle et contre moi, dans ta mauvaise volonté, une puissance contre laquelle nous ne pouvons rien.
« Nous ne pouvons demander k ces Messieurs de te garder ici, si tu deviens un mauvais exemple et un scandale pour les autres. Ces Messieurs ont déjà été trop bons pour toi et pour nous.
« Mais si tu te fais renvoyer, entends bien ceci : ce n’est point pour revenir k la maison paternelle que tu sortiras d’ici ; tu en es indigne ; ce n’est pas non plus pour être placé dans une autre maison d’Éducation, où on ne voudrait peut-être pas de toi , et d’où tu te ferais chasser encore.
« Non, ici, on ne punit pas, et on renvoie : tu seras placé dans une maison de correction, où on punit, et d’où on ne renvoie pas; et Ik, tu seras traité comme lu le mérites ! — Tu as huit jours pour y réfléchir et te décider. Adieu. »
Ce discours fut décisif : l’enfant fut atterré, et changea ; et ce fut pour moi une grande lumière.
LIV, III. L’INSTITliTElR.
Le fait csi que, quand des parents ont le courage de tenir, avec un calme et une doucxnir imperturbables, un tel discours à un enfant, l’eflet est infaillible : c’est-à-dire que l’enfant rétlécliil sérieusement, rentre en lui-méme, se corrige, devient bon, et on n’est pas obligé d’en venir à la dernière extrémité.
De plusieurs enfants, à qui j’ai entendu tenir ce langage, je n’en ai jamais vu qu’un seul, auprèsdiiquel on ait échoué; mais il faut ajouter qu’un ancien précepteur était venu dire à l’enfant : on ne vous y mettra pas, n’ayez pas peur de cela; vos parents craindraient de se déshonorer...
C’est le seul que j’aie vu séjourner dans une maison de correction ; les autres n’y allaient pas, et cliangeaient.
Mais, qu’on le comprenne bien, pour qu’ils n’y aillent pas, il faut être décidé à les y mettre; pour que la menace ne s’exécute pas, il faut qu’elle soit sincère; autrement, elle n’est pas digne d’un père, ni de Dieu devant qui elle est faite : autrement, elle n'est pas faîte arec l'arcent nécessaire : l’enfant n’y croit pas : il faut qu’il y croie, et pour cela, il faut qu’elle soit vraie (d).
Si on veut qu’un enfant se décide au bien , il ne faut
(I) Un enfant de treize ans dissipé et paresseux à l'exeés, allait être eliassé dn collège de — Le père, .M. le comte de est prévenu ip>'son lils n’a plus (pie liuit jours |iour s’amender. Ce père, plein de sens et d’énergie, arrive et prie le directeur de lui eonlier son lils pendant ce dernier temps d’i'-preuve; tient à l’enfant un discours à |ieu près semblable 1) celui (pii est rapporté plus liant, et .ajoute : n Non seulement tn ne rentreras pas ebez moi, mais |uiisque tn veux déslioiiorcr le nom que lu portes, lu seras sai rtirr. » — Je cite textuellement. — Aussiti'itil le conduit chez un lioiméte cordonnier de la ville, et y met son lils (Ui apprentissage. — Avant les biiii jours, nue révolution complète s’était opérée dans 1 enfant. Uevi'nii un modèle au collège, il est entré des premiers à l’École polylecliniipie, et en est sorti estime de tous pour ses talents et son excellente conduite.
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pas lui laisser une seule espérance pour le mal ; rien n’est plus cruel, et à la fois plus corrupteur, que les mauvaises espérances. Elles enlèvent et brisent toutes les forces de Tâme pour le bien.
Oui, placez un enfant, placez-le sérieusement dans cette alternative suprême ; entre une maison de correction, le pain dur, des gardiens sévères, des murs infrancbissables, des verroux inflexibles, le malheur et la boute; et une maison d’Edncalion ebrétienne, on il a des maîtres dévoués, affectueux, désintéressés, qui l’aiment, (pii jouent avec lui, qui ne veulent évidemment que son bien, son bonheur... qui ne lui demandent (|ue de devenir bon, juir, verlueux, aimable, de satisfaire ses parents, sa conscience, .son Dieu, — il j aura toujours grandes chances pour que l’enfant n’hésite pas.
Le grand bien de cette alternative terrible, c’est qu’elle déplace son âme ; lui donne une secousse violente, qui lui rend le bon sens, la raison; et l’arracbe au mal, aux influences pernicieuses. — Alors, le bien l'attire, le bien lui parait moins austère, le bien l’emporte.
Si celui dont je viens de raconter l’histoire est aujourd’hui, à vingt-cinq ans, avec une belle fortune, un généreux chrétien et un e.xcellent officier, c’est à son père, et à la menace d’une maison de correction, (lu’il le doit.
Mais si l’enfant sent ses parents derrière lui, s il se croit soutenu, appuyé par une inlervention quelcoiKpie, par son père, contre ses maîtres, par sa mère, sa grand’mère, contre son père; s’il sent qu’il a des intelligences secrètes avec leur faiblesse, tout est perdu.
Il faut, je le répète, qu’il soit et qu’il se seule seul, sans ressource, sans appui; cl alors vous pourrez le sauver, mais il est rare, hélas! qu’il eu soit ainsi: les