CH. IX. LE ÜÉVOLEME.NT
Insliluleui's de la jeunesse, laissez-uioi vous le redire, soyez pères! ce n’est pas assez, soyez mères ! Oui, il faut ici une tendresse et des soins plus que paternels !
£t non seulement dans ces premiers et douloureux moments : mais en vérité il les faut toujours, et pour tous; car tous et a toute heure les réclament. Si ces premières et vives années de l'enfance se passent dans une froide et sombre atmosphère, loin du foyer maternel, sans rencontrer un rayon de dévouement et d’amour, sans que le cœur se soit épanoui une fois, comprend-on ce qu’une telle vie offre de dangers k un enfant, et dans ses ennuis, et dans ses distractions, et dans ses peines, et dans ses plaisirs ! Pour prévenir le péril , il faut qu’un supérieur ait un cœur assez tendre pour le faire sentir à tous, un cœur assez fort, assez grand pour se dévouer comme un véritable père k tout ce jeune peuple d’enfants, devenu sa famille; il faut qu’il n’ait d’autre pensée que celle de les rendre chaque jour bons et joyeux, de leur procurer k chaque heure même, toutes les plus douces et plus nobles satisfactions de l’étude et de la piété, tous les délassements les plus vifs et les plus purs, en sorte que tous ces chers enfants sentent perpétuellement qu’ils vivent sous les regards, sous les inspirations d’une affection paternelle, en sorte qu’il n’y ait pas même un motpent dans leur vie d’écolier, où ils ne goûtent la joie d’être heureux sous les lois d’un si bon père.
J’étonne ici peut-être : ce que je dis n’est cependant que la simple vérité : mais cela est assez rare, je le dois avouer.
En y réfléchissant même de près, plusieurs ont pensé que le dévouement sacerdotal, c’est-k-dirc le renoncement
il toute autre affection et à toutes les clioses de la terre, était necessaire à cette seconde paternité ; ils ont cru que l’instituteur n’arriverait jamais h la perfection du dévouement paternel et maternel, h moins qu’il ne fût prêtre et pasteur des âmes, c’est-à-dire, à moins qu’il n’ait renoncé à la paternité humaine pour se revêtir surnaturellementde la paternité spirituelle et divine; à moinsqu’il ne soit, selon l’admirable expression des saints Livres ; pater spiriluum ; que l’enfant puisse lui dire avec entière confiance : Mon père ; et qu’il puisse lui répondre avec amour : Mon enfant; à moins enfin, pour tout dire, que, dans la pensée du dévouement religieux le plus parfait, il ne renonce à la famille, à la fortune, à tous les soins et à toutes les sollicitudes les plus légitimes de la vie, et ne se consacre au célibat, pour adopter, sans aucun partage de cœur, cl élever, dans la plénitude du plus généreux dévouement, ses enfants d’adoption. — Voilà ce que plusieurs ont pensé.
Pour moi, tout en croyant que le sacerdoce est un admirable complément de la paternité spirituelle de l’instiluteur, je ne pense pas qu’il y soit essentiel. J’ai connu, je connais encore des laïques, pères de familles, professeurs de ri'niversilé et autres, qui ont eu dans l’œuvre de l’Education, pour leurs élèves, le dévouement paternel le plus touchant et un cœur vraiment sacerdotal.
Quoiqu’il en soit sur ce point, une des choses les plus curieuses sans contredit des temps modernes, et qui surprendra peut-être le plus mes lecteurs; un des faits législatifs les plus extraordinaires, en même temps qu’un des hommages les plus élevés, rendu par l’instinct d’un génie supérieur à la dignité des fonctions de l’instituteur, à la nécessité du dévouement paternel pour l’Éducation de la
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jeunesse, et tout à la fuis à l’exccllencc de la plus haute et de la plus pure vertu du sacerdoce, c’est l’article du décret de 1808 :
€ A l’avenir, les proviseurs et les censeurs des lycées, les principaux et les réfrents des collèges, ainsi que les maîtres d’étude de ces écoles seront assujettis au ck.ubat et a la vie commune. Les professeurs des lycées pourront être mariés, et dans ce cas ils logeront hors du lycée. Les professeurs, célibataires pourront y loger et profiter de la vie commune. — Aucune femme ne pourra être logée ni reçue dans l’intérieur des lycées et des collèges (1). »
Assurément Napoléon n’était pas une faible intelligence, et n’avait pas l’esprit trop clérical : c’était un génie guerrier sans doute, mais c’était aussi un législateur : par l’ascendant du génie civil et la force d’un bon sens de premier ordre, en même temps que par l’énergie de son caractère, il retint la société tout entière au penchant des abîmes. Dans ce suprême effort, il sentit tout d’abord que parmi les œuvres de la restauration sociale, l’Kducation de la jeunesse devait être au premier rang, et il fonda l’Université. Mais, chose étrange! la vie commune et le célibat, c’esl-’a-dire, la perfection de la vie sacerdotale et de la vie religieuse, telle fut la condition extraordinaire du dévouement, qu’il crut devoir exiger des instituteurs de la jeunesse française.
Ce n’était pas, d’ailleurs, l’estime naturelle et pbilosophique du célibat qui l’inspirait : on sait son goût pour les peuples nombreux, le besoin qu’il en avait, et sa réponse à M'"” de Staël. Avait-il compris que l’instituteur
(t)Art. 100, toi cl toi du décret du 17 mars 1808, reproduits d’aprés te BulleUn des Lois dans te Code universitaire de M. A. Rendu, édilion.s de I83S et de 18t6 , p. I U.
UV. 111. L’INSTITI TEIH.
est associé à la palernité la plus auguste pour l’Éducation de l’àine; que représeiilanl du père de famille, chargé de scs droits et de ses devoirs auprès des enfants qui lui sont confiés, il faut que l’instituteur soit lui-même pour eux comme un père, et que rien de tout ce qui détourne le père ordinaire de sa mission naturelle pour l'Éducation de ses enfants, ne doit détourner le second père de la mission spirituelle qui le substitue au premier ; et que par conséquent, l’instituteur doit être déchargé des préoccupations de la famille, en même temps que des autres charges sociales, comme le service militaire (1) ? ou bien porta-t-il même sa pensée plus haut?... Napoléon, qui avait été élevé par des prêtres, et qui d'ailleurs comprenait tant de choses, avait-il entrevu, dans un de ces éclairs de génie qui lui étaient familiers, que celui qui doit refaire et retremper les âmes, doit demeurer pur, et que pour devenir le père des esprits, il faut être vierge désaffections charnelles? Quoiqu'il en soit, il écrivit le décret que nous venons de lire, et cela est digne d’être regardé de près.
Si, dans le langage ordinaire, on parle quelquefois de l’enseignement de la jeunesse comme d’un sacerdoce, il arrive aussi que l’on en dise autant de la magistrature, et cela est vrai en un sens très-grave : en effet, si le sacerdoce catholique est le ministère de la miséricorde pour l’éternité, la magistrature est le ministère de la justice dans le temps. Et cependant jamais législateur n’a songé k commander le célibat et la vie commune aux magistrats :
(I) Quant .'<11 stirvice militaire, cela se conçoit : rinstituteur paie a:>surément sa dette au pays ; car l'Ëducation de la jeunesse est une des fonctions publiques les plus hautes, on nifnie temps qu'un des services les plus nécessaires et les plus laborieux de la société.
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ni. Je l’ajouterai, aux médecins, dont on n’a pas fait d’ailleurs des magistrats, quoique rien ne soit plus délicat que les fonctions médicales.
Pourquoi donc cette pensée d’assimiler si complètement l’instituteur au prêtre? C’est que l’instituteur de la jeunesse, comme nous l’avons vu, remplit au fond et dans le vrai une fonction sociale plus haute que celle de la magistrature elle-même; c’est qu’il est un père, une mère substitué au père et à la mère selon la nature, et qu’il doit en avoir toutes les afiections, toutes les délicatesses, et le dévouement ; et le moins qu’on puisse dire, c’est que Napoléon eut ici un instinct profond de la nature la plus intime des choses.
Malheureusement, en dictant cette loi, il méconnut deux points, très-importants à bien considérer dans le gouvernement des hommes, je veux dire, la vraie nature de l’homme et la nécessité de la grâce de Dieu pour la pratique des vertus : dans la promptitude souvent précipitée de son esprit, il ne prit pas le, temps de se rendre compte, que le sacerdoce et la vie sacerdotale peuvent seuls bien protéger le célibat ; et emporté tout a la fois par son bon et par son lâcheu.x génie, il décréta la chasteté comme il ordonnait les vertus militaires, et fit d’un dévouement sublime un article de loi.
Ce ne fut lâ qu’un nouveau témoignage de cette volonté tyrannique, par laquelle il crut un moment pouvoir tout dominer, les âmes comme les corps, le spirituel comme le temporel, et demeurer seul maitre dans l’Kglise, comme il était seul maître dans l’État.
Aussi le décret ne tint pas ; et bien que, comme tant d’autres lois impossibles, il n’ait pas été révoqué, à l’heure qu’il est, les proviseurs, censeurs et autres fonc-