I.IV. III. 1,’INSTITIITKUK
Oui, pour remplir ce beau et laborieux minislère de rKducaiioii, il faut avant tout aimer Dieu et les âmes. Il faut aimer ce qu’il y a de si aimable et de si doux a aimer dans Dieu et dans les âmes.
Il est dit de Dieu quelque part qu’il aime les âmes: c’est là comme un des noms du Seigneur, qui amas animas. Il faut faire comme lui, il faut sentir cet amour, il faut en avoir reçu d’en haut la noble inspiration -, il faut pouvoir dire avec vérité : « Donnez-moi les âmes, je vous laisse le reste; » je ne cherche ici ni l’argent, ni l’honneur, je ne cherche que les âmes. Da milii animas, calera toile libi (Gen. 5.). Et d’ailleurs est-il rien de plus aimable que ces jeunes âmes faites à l’image de Dieu, rachetées et teintes du sang de Jésus-Christ, et qui ont encore toute la naïveté et l’innocence de leurs premiers charmes ?
Il y a de ce que je demande ici, une raison simple et profonde, que j’ai indiquée déjà. — Le dévouement, c’est l’oubli de soi : mais voilà précisément pourquoi c’est l’amour seul qui fait le dévouement sincère. Il n’y a en effet que le vrai amour qui s’oublie, qui se compte pour rien, qui se livre et se consume pour ce qu’il aime. Aussi, d’une part, l’amour est le principe essentiel du dévouement ; et d’autre part, le dévouement est le témoignage le plus parfait de l’amour.
C’est ce qui a fait dire à Platon cette belle parole : o II y a quelque chose de plus divin dans celui qui aime que dans celui qui est aimé. » C’est ce qui a fait dire à Fénelon ; « Celui qui aime jusqu’à se dévouer, c’est-à-dire jusqu’à s’oublier soi-méme, a ce que l’amour a de plus divin, je veux dire, le transport, l’oubli de soi, le désintéressement, la pure générosité. »
Calculer, mesurer, se l éservcr toujours, ce n’est pas se
CH. X. L’.tMÜUR.
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dévouer, ce n’est pas aimer : ceux-là seuls aiment et se dévouent, qui ne calculent pas, qui ne mesurent rien, qui donnent tout sans compter, qui disent toujours : Me voici : Ecce ego, müte me : cœurs vraiment généreux, caractères nobles et seuls faits pour l’œuvre évangélique, où il faut être toujours prêt au travail, courageux h la peine, et, selon le mot expressif de saint Paul, toujours livré à la grâce de Dieu, Tradili gratiœ Dei, pour agir, pour secourir, pour souffrir au besoin.
Une maison d’Éducation, une œuvre spirituelle quelconque, un catéchisme, une paroisse, ne vivent, ne s’élèvent que par de tels liommes, et par un tel dévouement. Il n’y a que ce sublime amour qui ait reçu du ciel la puissance et la bénédiction de vie. Mais, par cela même, on comprend que Vinlérét, dont nous parlions tout ’a l’heure, n’y est pour rien.
Un dévouement pareil ne s’inspire point, ne se récompense point par de l’argent; l’argent ne peut que l’attrister. Sans doute, le dévouement n’affranchit pas des nécessités de la vie matérielle, qui s’imposaient à la grande âme de saint Paul, au milieu des travaux de son apostolat; mais, comme saint Paul, on a horreur du gain, de ce qu’il nommait; tiirpe lucrum; même quand l’argent n’est pas honteux, le digne instituteur n’aime point à en entendre parler, et cela se conçoit : un père ne se fait point payer.
L’Église autrefois ne voulait pas qu’on lui payât l’Éducation ; selon la belle parole des saints Livres, elle achetait chèrement la sagesse, mais elle ne la vendait point : Eme sapienliam, et non vende.
Le pensionnat, où se donne aujourd’hui l’instruction publique, fait une condition nécessaire d’un prix quelconque de pension. Mais c’est une condition pénible.
Pour moi, je l’avoue, quoique j’aie conservé un trèsciou\ et profond souvenir des soins que j’ai donnes à l’Édiicalion de la jeunesse, au petit séminaire de Paris, je me souviens avec plus de douceur encore du temps où je faisais le catéchisme. Au petit séminaire, il y avait un économe, et il le fallait bien : quand je faisais le catéchisme, il n’y avait pas d’économe ; je donnais tout, et nous ne recevions rien.
Pour en finir sur ce point, je dirai volontiers du ministère de l’Education, aussi bien que du ministère sacerdotal : quiconque y fait sa fortune, y laisse trop souvent sa dignité (I). C’est du moins ma pensée; et ce qui est hors de doute, c’est que rinlérét et l’amour de l’argent n’ont jamais sulli à l’inspiration du dévouement (2).
(1) Jf ne puis in'enipèelier de citer ici, 6 cette occasion, quelques lignes de Rollin: « Le salaire que les instituteurs relircnl de leurs peines est eertainement bien légitime et bien mérité : je voudrais cependant que ce ne fût point là le seul niolir, ni même lu inotir dominant, qui les y engageai : mais que la volonté de Uicu, et le désir de se sanclilier, y eussent la principale et la- première part. La dureté des parents oblige souvent les maîtres à marcbaniler aveo eux cl à disputer sur le prix. Il serait à souhaiter que, d'un côté, la générosité des pères et mères, et de l’autre le désiiHéicsseinent des maîtres, Atasseiit lieu à ces sortes de eonvenlioDS, qui ont, ce me semble, quelque chose de bas et de tordidc. Il est beau pour les derniers de compter un [leu plus qu'on ne fait ordinairement sur la Providence ; et je n'ai jamais vu qu'elle ait manqué à ceux qui s'y sont liés pleinement. •
(2) Un ministre anglican qui avait vu avec admiration un de nos plus florissants séminaires de France, me demanda quel était le traitement des professeurs. — Leur Iraitomenl, lui répimdis-jo, ils n'en ont point: Habmles alimrnla et quibus tegamur, bis ronlenli sumus. Ils prennent et pratiquent cette parole de sainl Paul à la lettre. — C’e.st incroyable, s'écria le minislre étonné, chez nous il faudrait au moins dit mille francs à cbaqiie professeur! — El avec dix mille francs, lui répondi.s-jc, vous n'iiurer. jamais dos bnmmes comme ceux à qui la nourriture et le vêlement snfli''ei’l!
CH. X. L’AMOUR
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J’ai dit que le plaisir n’y suflisail pas non plus : cela est évident pour deux raisons. Et d’abord, il n’y a rien de moins dévoué, rien de moins désintéressé que le plaisir. Et en second lieu, je réponds sans hésiter : il n’y a pas de plaisir ici; on trouve dans ce ministère de grandes peines, quelquefois, si on en est digne, si on s’y consume, des consolations; mais du plaisir, jamais.
Mais l'honneur, dira -t- on, ce puissant mobile des grandes choses, ne suflirait-il pas?
Je ne le pense point : sans doute l’Education est une grande chose, la plus grande du monde à mes yeux, parce qu’elle est la plus vraie dans sa suprême grandeur; mais il le faut bien savoir, toute grande qu’elle est, elle se compose de trop de petites choses, pour que l’honneur, ce grand mobile, s’y adapte et y suflise. Disons d’ailleurs la vérité: l’honneur, dans ce grand ministère, où est-il aujourd’hui? Le respect même n’y est plus! les cours publics, la grande éloquence historique, littéraire, philosophique, a pu mettre des professeurs éminents sur le chemin des honneurs : mais je ne sache guère d’hômme très-honoré pour son dévouement sérieux et modeste à l’Éducation de la jeunesse. Et d’ailleurs je le dirai volontiers avec Rollin : « Si « les vues intéressées sont indignes d’un maître véritable- « ment chrétien, celles de la vanité et de l’ambition ne le « sont pas moins (1). »
Dans l’étal présent de nos mœurs, un homme de mérite se diminue plutôt dans le ministère de l’Éducation, qu’il ne s’y élève aux yeux du inonde. C’est une triste, mais incontestable vérité.
(1) Un digne instituteur, dit encore Roilin, évite de .se Liire connaître aux grands du monde, n'ainliitionnant que fobscurilé d’une retraite paisible, où il puisse donner tout son temps à l’étude de la sagesse.