‹ De l'educationChapitre 142 sur 188 · II. Si · texte numérisé non relu

II. Si

Mais, me dira-t-on encore, est- ce que la bienséance, la dignité personnelle, l’honneur entendu dans le sens le plus élevé du mol, c’est-à-dire, l’estime pour soi-méme, la conscience enfin et le devoir, ne sufiiraient pas ici à l'inspiration du dévouement? Je ne le pense pas davantage.

El d’abord, la bienséance, je dirai même, la bienséance personnelle et l’eslime qu’on se doit à soi-même, ne suffit guère à rien de très-pénible. Dans l’Éducation, il faut se sacrifier, se dévouer ; mais se sacrifier par bienséance est à peu près une plaisanterie.

Je traite de tout ceci et j’examine ces diverses pensées, parce que je les ai rencontrées sur mon ehemin, dans la pratique, et chez des hommes même, auxquels un caractère sacré aurait i>u en inspirer de plus élevées et de meilleures. Eh bien ! l’expérience m’a démontré que des professeurs, fussent-ils prêtres, ne suffisent à rien de sérieux, par le sentiment des bienséances et l’observation fidèle des devoirs qu’elles imposent.

Mais la conseience, le sentiment du devoir officiel ? — Eh bien ! non, cela ne suQlt même pas, et les termes le disent. Dire de quelqu’un ; Il n’a que le dévouement officiel, c’est dire : Il n’a pas de dévouement. La bienséance est officielle; mais l’amour, le dévouement no l’est pas: je dirai même que l’officiel tue le dévouement. Quand un prêtre est officiel, et rien au-delà, ou que l'officiel domine chez lui et dans son ministère, le pasteur n’y est plus guère, et rien ne s’y fait de bon. Je sais cela pour l’avoir vu quelquefois de près.

J’ai parlé de l’administrateur, de ses qualités, des services nécessaires qu’il rend dans l’Éducation. Mais si l’instituteur n’est qu’un administrateur, même honnête

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CH. X. L’AMOfR.

et désintéressé, il fera peu de chose. Écoutons sur tout ceci l’expérience et les graves paroles de l’abbé Poullet :

€ L’Éducation ne se fait pas en masse, de haut et de loin. Si nous nous sommes affranchis des viles préoccupations de l’esprit mercenaire, qui l’exploite comme une industrie, prenons garde de nous arrêter aux vues incomplètes et stériles qui nous la présenteraient comme une noble gcslinn, à laquelle il suffise d'apporter les qualités d’un administrateur habile et probe.

« Quand nous aurons mis un certain ordre extérieur dans celte réunion d’adolescents et de jeunes hommes ; quand nous les aurons partagés en plusieurs groupes, selon leur âge et leurs besoins, et réglé la distribution de leurs journées ; quand nous aurons préposé à toutes les subdivisions, à tous les déüiils de la vie scolaire, une hiérarchie de maîtres et d’employés de tous les degrés; quand nous aurons, par de sages réglements, organisé renseignement, organisé les punitions, croirons-nous donc avoir tout fait, avoir fait beaucoup, avoir fait quelque chose pour la véritable Éducation de ces enfants, ainsi enrégimentés, casernés, surveillés, enseignés tout au plus, mais non pas élevés, éclairés, améliorés, formés, comme ils ont besoin, comme ils ont droit de l’être ? Est-ce que l’esprit, les mœurs, le cœur avec ses bons et ses mauvais penchants, le caractère avec ses inégalités et ses vicissitudes, la piété avec sa délicate et intime influence, sont des choses qui s’administrent, qui s’enseignent, qui se dirigent avec des réglements, des rapports officiels, des formalités de bureau? Je vois le corps; où est l’âme? où est le principe de. vie ? Je vois une administration bien organisée; où est l’Éducation bien faite? Je vois un fonctionnaire estimable ; où est le père ? »

Mais, dira-t-on, si le devoir officiel, si le devoir administratif no suint pas à l’inspiration du dévouement, le devoir tout â fait consciencieux, la fidélité au devoir, commandée par la religion, ne siiffira t-il point?

soo

Je vais étonner peut-être; mais je dois la vérité, et je réponds : non. Écoutons encore l’admirable instituteur qui nous parlait tout à l’heure :

c Si vous chorchez smilcment à poser la limite exacte de vos devoirs, si vous interrogez seulement vos principes d’honnête homme, j’ajouterai même les principes d’une conscience religieuse, mais froide et rigide, pour calculer ce que vous devez à un enfant et aux parents qui vous l’ont confié, cela vaut un peu mieux, sans doute, que de calculer uniquement ce qu’ils vous doivent, mais vous êtes bien loin encore de remplir, de conjprendre môme toute l’étendue de votre sainte mission. Aimez donc cet enfant! Ayez dans votre coeur un ardent désir de son avancement, de son bien, de son bonheur!... Non, j’ose le dire, nul autre mobile que l’amour, pas même celui du devoir, et du devoir imposé, sanctionné par la Religion, ne soutiendrait longtemps un maître dans cette pénible carrière. En vain nous dirions-nous à nous mêmes que l’Éducation est pour nous un ministère .sacré, un apostolat religieux, un moyen d’acquitter envers Dieu et envers la société la dette que nous avons contractée par le sacerdoce. Ces hautes idées exciteraient notre zèle sans adoucir nos peines; nous montreraient la gravité de nos obligations, sans en alléger le poids, et peut-être même nous donneraient la pensée de nous y soustraire, plutôt que le courage de les remplir. Car, après tout, si l’idée du devoir nous restait toute seule, nous la pourrions appliquer à d’autres objets qu’à ceux qui nous occupent ; nous nous demanderions quelquefois, dans les moments de lassilude inséparables d’une telle vie, si nous n’avons pas d’autres moyens d’utiliser, pour le service de la Religion et de la patrie, la puissance du ministère dont nous sommes revêtus, et avec plus d’avantage, de respect et d’iwnneur pour nous. »

S’il m’est permis d’ajouter quelque chose à ces graves et belles paroles, je dirai qu’il y a une raison profonde, pour laquelle la conscience seule ne suffit pas à l’accom-

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CH. X L’AMOL'R. 601

plissement du devoir. La conscience, quand elle est éclairée, indique le devoir; quand elle est droite et ferme, elle déclare fortement qu’il faut le remplir : mais ce n’est pas elle qui en inspire l’amour; elle contribue même quelquefois vivement à en découvrir les difiicultés, les assujettissements et les peines.

Mais le devoir, le devoir difficile surtout, est exigeant et veut être aimé : autrement il rebute. Je dirai tout : il veut être aimé pour lui-même; il veut l’être au-dessus de tout; il veut que tout lui soit sacrifié; il veut qu’on s’oublie et qu’on se compte pour rien, afin d’être tout k lui. En un mot, il veut être aimé comme Dieu ; et il fait bien, car enfin, le devoir, c’est la volonté divine, c’est Dieu même! et Je ne me tromperai certainement pas, en alfirmant que tout devoir où Dieu n’est pas, n’est plus le devoir.

Et voilà pourquoi c'est le dévouement, c’est l’amour même, et tout le zèle de l’amour, que le devoir exige.

Quand la fidélité au devoir est sans dévouement et sans zèle; quand la conscience est sans amour, tout est froid, tout est glacé, tout souffre, tout meurt. C’est comme un soleil d’hiver : la lumière y est ; mais la chaleur y manque, et la vie, la fécondité, n’y est pas. Et quand je dis : la lumière y est, je me trompe ; c’est une lumière pâle qui n’éclaire pas assez.

J’ai rencontré, dans ma carrière, quelques collaborateurs qui ne travaillaient, comme on dit, que par devoir, par devoir strict et par froide conscience. Eh bien! il y avait une foule de choses nécessaires dans notre œuvre, qu’ils ne faisaient pas , dont ils ne se doutaient même point. Dans cette œuvre immense, où les détails sont innombrables, et où il ne suffit pas de comprendre, mais où il

so;

faut si souvent deviner, ils comprenaient peu, et ils ne devinaient rien : et par là même souvent ils gâtaient tout. L’amour seul comprend tout, devine tout, va au devant de tout, corrige tout, guérit tout. Demandez tout cela à une mère : elle vous dira juste ce qui en est.

Dans l’Éducation particulièrement, il y a une multitude de choses, auxquelles on n’est pas strictement obligé, et qui décident tout. Eh bien ! l’amour seul décide à faire ces choses-la.

« Portez-vous de toute votre ûme, non point seulement à ce qui doit couvrir votre responsabilité, mais à tout ce qui peut améliorer, exciter, échaufler, purifier, ennoblir ce cœur d’enfant confié à voire cœur de père. Et bientôt votre esprit, éclairé par ce rayon vivifiant de l’amour, verra surgir tout un nouveau monde d’idées, d’alTections, de soins, que la conscience seule ne vous eût point suggérés ! Plus vous aimerez vos élèves, plus vous comprendrez qu’on ne peut rien faire pour eux qu’en les aimant, et en les aimant beaucoup. > (L’abbé Poullet.)

Et s’il faut remonter encore plus haut, voilà pourquoi dans le Christianisme, ce n’est pas la justice seule, c’est la charité qu’il faut à l’accomplissement de la loi. L’amour qui enseigne tout, qui suggère tout, dit admirablement Notre-Scigneur, suggerel omnia, l’amour est aussi celui qui fait tout dans la plénitude de la perfection : Plenitudo legis dileclio.

On connaît les belles paroles de Platon, citées par Fénelon : « C’est l’amour seul qui divinise l’homme, qui « l’inspire, qui le transporte, qui fait de l’homme un dieu « par la générosité, en sorte qu’il devient semblable au « beau par nature. » — El pourquoi? toujours parce que l’amour fait qu’on se dévoue, qu’on s’oublie, se sacrifie, se compte pour rien : c'est un mouvement divin et ins-

CH. X. L'AMOUR. SOS

pire, c’est le beau immuable du devoir, qui ravit l’homme à l’homme même, et le rend semblable h lui par la vertu.

Platon disait encore : « Quiconque veut devenir un « grand homme, ne doit pas s’aimer lui-même et ce qui « lient à lui; il ne doit aimer que le bien, soit en lui- « même, soit dans les autres. » (Platon, les Lois, I. V).

Mais il y a, sur tout cela, une plus belle langue encore que la langue de Platon : la voici; et je demande h tous les instituteurs qui ne veulent pas sentir quelque jour s’éteindre en eux la flamme de vie, et leur cœur se dessécher dans leurs rudes fonctions, de livrer quelquefois leur âme à la méditation de ces paroles :

€ L’amour est une grande cho.se; l’amour est un bien par- « fait : seul il rend léger ce qui est lourd ; seul il porte sans

< peine ce qui est [lénible ; seul il rend dou.x ce qui est amer, c L’amour est généreux : il pousse aux grandes actions, et il

« excite à entreprendre toujours ce qu’il y a de plus excellent.

c L’amour veut toujours s’élever, et il ne se peut .souffrir « dans les choses basses.

« L’amour veut être libre et dégagé de tout intérêt terrestre, ( de peur que sa lumière ne s’obscurcisse inlérieuremenl, et

< qu'il ne se trouve embarrassé dans les biens, ou abattu par c les maux de ce monde.

* Il n’y a rien, ni dans le ciel, ni sur la terre, qui soit plus c doux et plus fort que l’amour ; jilus sublime et plus vaste, plus c délicieux et plus parfait; parce que l’amour est né de Dieu, et « s’élevant au-dessus de tout ce qui est créé, il ne se peut re- « poser qu'en Dieu.

( Celui qui aime est toujours dans la Joie ; il court, il vole, « il est libre, et rien ne l’arrête.

t 11 donne tout pour tous, et possède tout en tous, parce 4 qu’il sereposedans ce bien unique et suprême, qui rstau-iics- 4 sus de tout et duquel découlent tous les biens.

4 Souvent l’amour est sans mesure, et son ardeur l’emporle 4 au-delà de toute mesure. L’amour ne sent point le fardeau; 4 il n’aime que le travail; il entreprend au-delà de .ses forces; 4 il ne s’excuse jamais sur l'iinpossibililé, parce qu’il croit que 4 rien ne lui est impo.ssible, et que lout lui .^era, donné.

4 Aussi, il est puissant pour tout; et là où celui qui n’aime 4 pas n’a que langueur et défaillance, l’amour trouve des forces 4 pour venir à bout de toutes choses.

HV. III. L’INSTITUTEL’K.

« L’amour est vigilant, et il ne dort pas même dans le sonif nieil. Dans les plus grands travaux, il ne se lasse point; con- € traini cl alïligé, il ne se rétrécit pas; dans les frayeurs qu’on € lui fait, il ne se trouble point ; niais comme la llamine vive c et ardente, il monte toujours, et sa vigueur s’élève par-des- € SUS tout.

< L’amour est pieux, il est gai, il est prompt; il est sincère, « il cstaimalilc, il est fort, il est patient, il estfnlèle, il eslpru-

< dent, il est constant, il est viril, et il ne se recherche Jamais.

c Car aussilùt qu’on se recherche soi-même, on perd l’amour.

« L’amour e.st circonspect, il est humble, il est droit; il n’est

» ni léger, ni lèche ; il ne s'amuse point aux choses vaincs ; il e.st « sobre, il est chaste, il est persévérant, il est paisible, et veille ( toujours à la garde de tous ses sens.

« L’amour est soumis et obéissant; il in.spirc le mépris de soi; c il est ardent et reconnaissant ; il conserve toujours en Dieu € une confiance inébranlable, lors même qu’il se trouve sans goût

< à son service; car on ne peut vivre dans l’amour et sansdou- € leur.

< Celui qui n’est pas prêt à tout souffrir pour celui qu’il aime, € n’est pas un digne ami. Celui qui aime doit embrasser les cho- € .ses les plus pénibles et les plus amères pour son bien-aimé : t et quelque peine qui lui puisse arriver, rien ne le doit déc tourner de son amour. >

Tel est le chant d’amour de l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. — Mais, me dira-t-oii peut-être ici, ce discours est doux ’a l’oreille, et cependant il est dur ît entendre : Duras est hic sermo. Et s’il faut aimer jusque-lii pour se dévouer au ministère de l’Éducation, il vaut mieux ne le pas essayer.

Je répondrai : C'est vrai, si vous n’y êtes pas appelé; mais si Dieu vous appelle, ayez confiance, il vous donnera, ou plutôt il vous a déjà donné l’inspiration de l’amour. C’est uue belle loi de celle Providence divine, qui se manifeste encore avec plus de douceur et d’éclat dans l’ordre moral que dans les prodiges de la nature matérielle : ’a côté de tous les grands devoirs. Dieu a pris soin de mettre un grand amour; et par là les devoirs même plus difficiles, sont accomplis presque sans effort;

CH. X. L’AMOUR

c’est le mot célèbre de saint Augustin : Ubi amatur, non laboralur : quand on aime, on ne sent pas la peine.

Le plus illustre, le plus touchant exemple de cette admirable loi, c’est le cœur d’un père, c’est surtout le cœur il’une mère. Qui donne à ce cœur si tendre une si incomparable énergie? î» ce faible corps, pour résister à des fatigues prodigieuses, une indomptable vigueur? C’est l’amour.

Et voilà pourquoi aussi j’ai dit que pour les remplacer auprès de leurs enfants, et porter avec eux le fardeau de l’Éducation, il faut aimer comme eux.

Et cela est plus facile qu’on ne le pense. Il y a dans le cœur de l’homme un foyer généreux, où la flamme du dévouement et de l’amour s’allume vite, et s’entretient admirablement au souille de la vocation divine et des grâces qui l’accompagnent toujours. Encore un coup, si vous êtes appelés et fidèles à la voix qui vous appelle, vous aimerez, et la charge alors vous deviendra légère, et Dieu bénissant votre fidélité courageuse aux devoirs que lui-méme vous impose, vous serez étonnés de trouver tout à coup dans votre cœur, pour ces chers enfants, un si tendre et si puissant amour; et, dans ces nobles sentiments, une lumière, une force, une douceur surnaturelle, une joie, et enfin une vivacité et une sûreté d’action, dont le secret et la puissance ne vous avaient pas encore été révélés. J’ai vu cela bien des fois : j’ai vu de jeunes maîtres, qui ne se croyaient guère faits pour l’Éducation des enfants, mais qui s’y consacraient avec courage, parce que la Providence semblait les y appeler ; je les ai vus, au bout de quelques jours, prendre au dévouement, prendre a l’amour des enfants comme le sarment prend au feu, faire par là des merveilles dans leurs fonctions, et y devenir promptement des hommes singulièrement distingués et de premier ordre.

La vérité est, comme nous le disait tout à l’Iieure admirablement l’auteur de Vlmitaiion, que rien n’est plus profondément utile que le dévouement et l’amour, à ceux-là même qui sont dévoués et qui aiment. Ce qu’on fait avec dévouement, on le fait bien, on l’aime : on le fait avec joie ; si c’est pénible et dur, on le fait avec courage et consolation. En le faisant, on se forme, on sc fortifie, on s’élève étonnarhment soi-même.

Partout et toujours le dévouement recueille au centuple ce qu’il fait et ce qu’il donne : il multiplie les forces, il ajoute aux ressources de l’esprit ; il donne quelquefois l’esprit qu’on n’a pas, et développe toujours celui qu’on a. En un mot, l’amour transforme, élève, rend héroïque, intelligent : il enseigne tout : docet otnnia. L’affection qu’on a pour ces petits enfants, l’étude qu’on fait de ces aimables et vives natures, ouvre quelquefois les horizons de l’humanité les plus profonds, révèle des secrets inconnus, et par là développe extraordinairement les maîtres eux-mêmes (1).

(I) « Tandis que de froids pédagogues exposent de stériles théories sur une question dont ils ne comprennent même pas les éléments, le matlre vraiiiii'iit ehrclien trouve son système tout fait, sa doctrine toute formulée, ses devoirs nettement traeés dans un seul mot : Vous aimerei : Diliges ... El lorsqu'il cherelic, devant Dieu, quelles vertus il doit surtout cultiver en lui-mème, pour mieux répondre à sa haute mission, toujours il entend sortir du sanctuaire de sa conscience, cette voix douce cl pénétrante: Diliget. Aimez ces enfants; combattez sans relâche l’indilTérence, la lassitude, les dégoûts que leurs fautes et leurs défauts excitent si aisément : sans fei mer les yeux sur ces défauts, ni sur ces fautes, pensez aussi i> tout ce que ces enfants ont de qualités aimables : voyez rinnoccnce qui brille sur leur visage ; la naïveté de leurs areux ; la sincérité de leur repentir, qupique si peu durable ; la beauté de leurs résolutions, quoique si tôt violées ; la générosité de leurs elforts, quoi(|uc rarement soutenus : sacbez-leur gré de tout le bien qu’ils font, et de tout le mal qu'ils ne font pas ; quels qu’ils soient, enfin, et quoi qu’ils fassent, il faut les aimer. • (L’abbé Poi'U.ET.)

CH. X. L’AMOUR

Je l’ai dit souvent : Faites une classe, la plus humble, avec dévouement, et vous verrez ce qu’elle fera de vous... un Lhomond peut-être, c’est-à-dire un esprit et un caractère supérieur.

Aussi, je le répétais sans cesse à mes collaborateurs : la première chose à faire quand un enfant se présente dans une maison d’Éducation, sans le connaître , sans savoir s’il a des qualités plus ou moins aimables, c’est de l’aimer, comme fait un père; et pourquoi? parce que c’est un enfant de plus. Puis, avec l’amour pour guide, il faut s’appliquer à le connaître, à l’étudier, à discerner ses facultés, son esprit, son cœur, son imagination, et travailler à les élever, à les former, à les nourrir. Oui, c’est tout d’abord, dès les premiers jours de son entrée dans la maison, qu’on doit, comme un père, comme une mère, comme une nourrice, disait saint Paul, offrir à cet enfant, à cette jeune âme, les aliments sains et purs, la bonne nourriture qui lui sont nécessaires. Autrement il se jettera sur des aliments malsains, qui le feront bientôt tomber en défaillance : oui, il étudiera, il aimera le mal, si vous ne lui faites pas d’abord connaître et aimer le bien. Il n’y a pas un moment à perdre. Il faut qu’il aime Dieu et ses fêtes, ses maîtres et ses études, ses condiscipleset ses jeux : mais pour cela il faut qu’il soit aimé, tendrement aimé, recherché, cultivé avec amour : il faut qu’il le sente, et alors il aime à son tour : et tout est sauvé pour lui. Mais s’il trouve l’indifférence autour de lui, s’il ne sent pas qu’il est aimé de ses maîtres , s’il tombe lui-même dans l’indifférence et s’il n’aime pas, tout est perdu, ou du moins en grand péril...

Je vais plus loin : non seulement il faut que des enfants aiment leurs maîtres; mais il faut que leur amour soit mêlé

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d’une certaine admiration, hommage rendu k la supériorité de la vertu et des lumières ; il faut du moins qu’ils les tiennent en haute estime : oui, dans une maison d'Éducation, il faut de l’admiration, de l’enthousiasme, des sentiments généreux, un grand mouvement littéraire et religieux , une vive émulation pour tout ce qui est grand et noble ; et il n’y a que le dévouement des maîtres qui inspire tout cela.

Mais, me dira-t-on peut-être, vous oubliez donc vousmême tout ce que vous nous avez dit sur les défauts des enfants : que les enfants sont ingrats, égoïstes ; qu’on a beau tout faire pour eux, que rien n’est plus rare que de rencontrer parmi eux un cœur vraiment touché et reconnaissant.

Cela est vrai ; la reconnaissance est rare dans le cœur des jeunes enfants surtout; elle est même si rare, que l’ingratitude ne semble pas le défaut de quelques-uns, mais le défaut de tous et le vice commun de la nature livrée h ses instincts. Aussi je n’ai guère jamais été tenté d’en faire un reproche à tels ou tels. — Qui u’a remarqué combien les mots respect et reconnaissance se trouvent rarement dans les lettres des enfants à leurs parents? Les maîtres ne peuvent pas être mieux traités.

Mais la question n’est pas l'a : je ne dis pas qu’il faille obtenir des enfants la gratitude, c’est-h-dire le sentiment intelligent, attentif et reconnaissant du bien sérieux qu’on leur fait, — ce sentiment-là, je le répète, ils ne l’ont presque jamais qu’à la lin de leur Éducation, — je dis qu’il faut obtenir d’eux leur amitié, et même, si on le peut, leur admiration et leur enthousiasme. L’amitié, l’admiration, l’enthousiasme leur sont bien plus naturels que la reconnaissance. Ils admirent volontiers ce qui est grand.

OH. X. L’AMOUR

généreux. Ils aiment volontiers ceux qui les aiment : la peine qu’on prend silencieusement pour eux, ils n’y font guère attention, ils ne s’en rendent pas même compte : il faut bien comprendre d’ailleurs que ces bienfaits, dont on voudrait qu’ils fussent reconnaissants, les gênent, les froissent, les contraignent au travail, et à tous les assujettissements de la discipline. Car, il faut bien l’observer, c# grand et immense service de l’Éducation qu’on leur rend, est un joug et une captivité de huit ou dix ans : l’amitié seule, et ses douceurs, l’amitié de leurs condisciples et de leurs maitres, peut leur rendre cette captivité douce et le joug léger. Aussi, ne sont-ils, à vrai dire très-sensibles qu’h cela. C’est la vue, c’est la jouissance même de l’amitié qui les touche; ils aiment qu’on les aime. Tout autre sentiment leur est à peu près indifférent.

J’ajoute enfin que, malgré leur ingratitude et tons leurs défauts, les enfants sont aimables, et je dirai presque qu’il n’y a qu’eux de véritablement aimables sur la terre, parce qu’il n’y a qu’eux en qui on trouve encore un cœur candide, ouvert, naïf ; parce que, même dans leurs défauts, même dans leurs finesses, ils sont encore vrais, naturels, ingénus, sincères.

J’ai beaucoup aimé les enfants, je les aime beaucoup encore, on le voit. Oui, ils ont été mon premier,, et ils seront mon dernier amour. Et je redis volontiers : qu’aimera-t-on sur la terre, si on ne les aime?

Pour savoir donc, si on est appelé au ministère de l’Éducation, qu’y a-t-il ii faire? une seule chose : consulter son cœur, et se demander si on aime les enfants, si on a quelque étincelle de l’amour de Notre-Seigneur pour les enfants. Si on reçoit de son âme une froide réponse, il faut se retirer.

MO LIV. III. L'INSTITlITEUn.

Sons doute, il y a des degrés dans cet amour, comme il y en a dans tous les eiïorts de notre pauvre humanité vers la vertu : mais enfin, si vous ne vous sentez pas au cœur le saint foyer du dévouement pour la jeunesse, si vous n’avez pas l’inspiration de l’amour et du sacrifice; si vous ne vous sentez pas le courage de vous compter pour lien, de vous dévouer sans cesse : retirez-vous, vous n’éles pas fait pour élever la jeunesse !

Si votre famille et vos enfants vous absorbent ou seulement vous partagent trop, si le monde et ses plaisirs vous entraînent; si la science elle-même et le goût du savoir vous dominent, si vous n’étes qu’un humaniste, un grammairien, un rhéteur passionné, je crains d’être encore obligé de vous dire : Retirez-vous ! vous aimerez le grec et le latin plus que vos élèves, vous ne verrez dans leur Éducation que du grec et du latin; vous ne comprendrez pas même la nature et les moyens de leur haute Éducation intellectuelle... encore moins comprendrezvous l’Éducation morale et religieuse, surnaturelle et chrétienne, de ces ûmes immortelles.

J’irai plus loin. — Si des goûts décidés de vie intérieure et contemplative sont au fond de votre âme, retirezvous. Vous u’éles pas fait pour élever la jeunesse.... faitesvous Chartreux ! quelle que soit votre piété, votre sainteté même, à votre insu le dévouement vous manquera.

Je vais plus loin encore : si vous n’aimez pas comme instinctivement la jeunesse et l’enfance; si vous ne sentez pas au fond du cœur un goût de tendresse et une inclination pour elle ; si les charmes de' cet âge ne vous attirent pas vers lui ; si leurs défauts et leurs faiblesses même ne vous intéressent point, je vous dirai encore: Retirez-vous, l’amour vous manque; le dévouement vous manquera!

CH. XI. I.’INTEI.LIGENCE. 511

Oui, si la vue, si la simple rencontre d’un enfant inconnu, dont le regard naïf et pur, l’attitude simple et noble révèle une heureuse nature, ne touche pas votre cœur, n’intéresse pas votre âme, ne vous fait pas envier le bonheur de ceux qui l’élèvent, n’excite pas votre intelligence... si vous ne vous dites pas a vous-même, comme malgré vous : Je serais heureux d’élever cet enfant , j’aimerais à lui faire faire sa première communion; vous n’aimez pas assez l’enfance... Je crains que vous ne soyez pas fait pour le plus sublime et le plus laborieux, mais aussi pour le plus consolant et le plus doux des ministères, quand on aime.

CHAPITRK XI.

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