L’INTELLIGENCE
Parmi les qualités essentielles à l’instituteur, si je n’ai pas nommé tout d’abord l’intelligence, si j’ai cru devoir traiter auparavant de la vertu, de la fermeté, du dévouement et de l’amour, ce n’est pas que l’intelligence soit moins nécessaire, et ne doive venir qu’en dernier lieu.
Non, assurément. Et que seraient, je le demande, la vertu, la fermeté, le dévouement, l’amour, sans l’intelligence? A vrai dire, toutes ces hautes qualités sont également indispensables; et l’une ne peut manquer aux autres dans un instituteur, sans que toutes en même temps souffrent et fléchissent. Seulement, la nécessité de chacune
d’elles est si grande, si frappante, qu’on ne peut traiter de l’une, sans paraître lui donner préférence et l’élever audessus de tout. Mais pour demeurer dans le vrai, on doit reconnaître qu’elles sont toutes pareillement nécessaires. Il ne le faut pas oublier : la force, l’intelligence et l’amour constituent, dans une sainteté infinie, la Divinité, et le reflet de ces divines choses doit se trouver dans le père et dans l'instituteur.
Ma raison, pour traiter en dernier lieu de l’intelligence nécessaire ii l’instituteur, c’est que je lui demande avant tout ici l’intelligence de ce qui précède, c’est-k-dire, l’intelligence de ce grand art, qui se nomme le gouvernement des âmes, lequel, disait admirablement un grand Pape, est l’art des arts : i4rs arlium regimen animarum.
La première intelligence qu’il faut donc chercher dans un instituteur, c’est l’intelligence de l’œuvre qu’il a à faire : il doit comprendre cette œuvre dans toute son étendue : il doit en avoir étudié les grands principes, le but, la nature, les moyens principaux, les différentes méthodes.
Mais pour cela, il doit y avoir sérieusement réfléchi. C'est la science d’une vie entière: une science profonde, tout k la fois spéculative et pratique; et même quand on y a long-temps appli(|uc son esprit, après vingt, trente années de la réflexion la plus sérieuse, tout k coup l’expérience, et une méditation plus approfondie donnent de nouvelles lumières, découvrent de nouveaux horizons, et on s’aperçoit, non sans regret, que la vie n’y suffira pas, et que c’est une science sans homes.
Et cependant, combien qui n’y ont jamais pensé grave-
CH. XI. L'IXTELLIGENCE.
ment un seul jour, qui ne se sont pas même rendu compte des mois dont le langage humain les oblige à se servir pour faire cette œuvre, qui n'ont pas la moindre idée du travail qu’il s’agit d’accomplir et de ses prodigieuses dilïicultés, ni la moindre intelligence de l’enfanl lui-même, et de celte mystérieuse et puissante nature qu’il faut élever !
Le gouvernement d’une maison d’Éducation est une œuvre de grande fermeté, une œuvre de grand dévouement; mais c’est aussi essentiellement une œuvre de grande raison, de grande intelligence et de grand conseil.
N’eûl-on, dit Bossuet, qu’un cheval h gouverner, et des troupeaux 'a conduire, on ne le peut faire sans raison : combien plus en a-t-on besoin pour mener les hommes, et un troupeau raisonnable !
Quels que soient donc la fermeté et le dévouement d’un chef d’établissement, si l’intelligence y manque, tout s’y troublera. On n’y verra qu’irrégularités, inconstances, injustices, bizarreries dans la conduite.
Et ce que je dis surtout du chef, je le dis à proportion de tous ceux qui travaillent à son œuvre avec lui. Sans doute, c’est principalement un supérieur, c’est-à-dire celui sur qui toute cette multitude d’enfants, de maîtres et de serviteurs se repose, qui doit être l’àme, la lumière et la vie d’une maison : c’est en lui que se doit trouver la raison première de tous les mouvements qui s’y font.
Mais il faut aussi que chez le dernier des maîtres, si tant est que dans une maison d’Educalion il y ait un maître qui soit le dernier, il faut que chez celui-là même dont les fonctions semblent moins importantes, la fermeté, comme le dit Bossuet, soit le fruit de l’intelligence; et que selon la parole de l’Écriture, la prudence et la force demeurent inséparables : autrement sa fermeté, son éner-