SI
fier, ou du moins il faut toujours le gouverner, l’éclairer, le diriger, surtout quand il est question des défauts des enfants et de leur correction.
Dans le cours de ma longue carrière, je n’ai jamais médité sans émotion et sans profil pour ceux qui m’étaient confiés, celte parabole d’une simplicité toute divine, dans laquelle Notre-Scigneur comparait autrefois le royaume des cieux à un homme qui a semé du bon grain dans son champ; mais pendant que les ouvriers dormaient, l’ennemi vint, et sema de l’ivraie par-dessus le bon grain.
Cette parabole s’applique avant tout, sans doute, au mélange des bons et des méchants, qui se trouvent en toute société sur la terre, et par conséquent en toute maison d’Éducalion; mais elle s’applique admirablement aussi au mélange des qualités et des défauts, du bien et du mal, qui se trouve dans chaque enfant.
Dieu a semé dans ces jeunes âmes le bon grain en abondance par toutes les premières grâces d’une Éducation chrétienne; mais que des parents aveugles, ou des instituteurs négligents se livrent à un sommeil funeste, l’ennemi ae tarde pas à venir, sème l’ivraie au milieu du plus pur froment, et se retire. Superseminavü zizania, el abül.
Puis quand l’herbe a cru, tout à coup, au milieu des bons plants apparait l’ivraie, se montrent des herbes mauvaises, des herbes languissantes, des herbes mortes el contagieuses; c’est-à-dire, qu’on découvre avec effroi, dans les meilleures natures, des défauts el des vices quelquefois affreux, qui ont sourdement germé! Eh bien! alors il arrive de deux choses l’une : ou on se fait illusion sur le mal, parce qu’on ne se sent pas assez de zèle pour le combattre ; on en prend son parti, et on rentre dans son sommeil : ou on s’emporte, el on voudrait ravager sans délai tout ce
CH. XI. L1NTELL1GE.XCE. SI7
champ, pour en arracher avec violence toute cette ivraie d’un seul coup, n’avoir plus à y penser, et se reposer de nouveau.
Mais, dans la culture des âmes il n’en va pas de la sorte; le zèle doit être toujours selon l’intelligence, et prendre conseil de la sagesse ; et surtout quand il est question de corriger, il doit se souvenir de la réponse faite par le père de famille aux moissonneurs, qui ne savent le plus souvent réparer le tort de leur long sommeil que par le feu d’un zèle passager et destructeur : Voulez-rom que nous allions et que nous arrachions tout? disent-ils.
— Non, leur répond le père, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous n’arrachiez aussi le bon grain.
Il faut ici de la prudence avant tout. .\ssurément, il n’est pas question de laisser subsister dans les âmes les défauts qui y germent; mais il faut user de précautions bien attentives, pour ne pas arracher le bien en même temps que le mal, le bon grain en même temps que le mauvais. Car tout cela se touche et se tient de près au fond des âmes, et semble quelquefois naître de la même racine : en sorte qu’on ne peut toucher à l’un, déraciner l’un, sans déraciner l’autre. Dansla nature déchue, il n’est pas tant question d’arracher que de purifier certains germes, certains rejetons, qui peuvent être principes de bien ou de mal, selon qu’on les cultive, qu’on les arrose, qu’on les greffe mal ou bien.
— Mais, encore un coup, comprend-on de (jnelle prudence, de quelle intelligence il est ici besoin?
Il faut que je dise aussi quelques mots de cette autre intelligence, que je nommerai l’intelligence professorale. Elle est assurément très-nécessaire aussi, et indispensable-
Il faut d’abord que tout professeur ait la science compétente. — Je ne dis pas la science éminente, la science transcendante : j’ai toujours pensé que pour un professeur, la grande science n’est pas nécessaire, et que l’érudition pourrait même être dangereuse, k moins qu’il n’ait un esprit supérieur k la science même, et que, par un merveilleux effort, il ne sache gouverner son érudition , et la mettre k la portée et au service des jeunes intelligences qui lui sont confiées.
Il suffit au professeur de savoir ce qu’il doit enseigner ; mais cela, il doit le savoir k fond, parfaitement. Pour enseigner peu, il faut savoir beaucoup ce peu-lk : ainsi, le français, le grec, le latin, k fond; les racines, les grammaires, la propriété des mots, etc., etc. (I).
Ce que je demande k un professeur, c’est la science vraie des choses utiles, docens utilia, dit l’Écriture ; pour cela, il faut que chez lui, cette science soit une science pratique et d’application, c’est-k-dire la science de l’enseignement. Savoir, est assurément bien nécessaire. Mais pour un professeur, savoir enseigner, est plus nécessaire encore ; et c’est une des raisons, peut-être la plus forte, pour laquelle je ne souhaite pas l’érudition proprement dite au professeur. Les plus savants sont quelquefois les moins capables d’enseigner ce qu’ils savent : leur science les em-
(1) On m’a demandé quelquefois : Est-il nécessaire, pour enseigner les vers latins, de savoir les faire soi-méme? Je crois assurément qu'il faut au moins avoir su les faire et les bien faire, et qu’il est inliniment utile de savoir les faire encore. Est-ce absolument nécessaire? Jo n’oserais l’alTirmcr.
J’ai connu un professeur de seconde et de rhétorique qui ne savait pas faire les vers latins, il n’avait même jamais pu y bien réussir ; et cependant il les sentait, il les corrigeait admirablement. Je n’ai jamais vu d’éléves plus forts en vers latins, que les siens.