CH. XI. L’INTELLIGENCE. SI
barrasse, et leur vaste esprit en demeure souvent empêche. Il est très-probable que Huet enseigna médiocrement le grand Dauphin.
C’est me faire d’un instituteur un médiocre éloge que de me dire : Il sait beaucoup. II sait beaucoup ! mais sait-il bien ce qu’il doit savoir? sait-il bien enseigner ce qu’il sait?
Et puis, il n’est pas seulement question d’enseigner ce qu’on sait; il est question d’enseigner ce que les enfants ne savent pas, et ceqn’ils doivent savoir, toutes choses auxquelles l’érudition est médiocrement nécessaire. La grande science de ce professeur de quatrième lui permettra-t-elle de condescendre jusqu’à ces jeunes esprits, de s’y proportionner, et, comme le disait le vénérable abbé de la Salle, de donner de la clarté, de l’ordre, de l’arrangement à ses discours, pour en faciliter rinteiligence, écarter l’embarras que la confusion produirait infailliblement dans les esprits, et ne pas exciter l’ennui, le dégoût et quelquefois le mépris de ceux qui l’écoutent?
Il ne le faut pas oublier, il y a plusieurs sortes de savoirs : outre le savoir proprement dit, la science, il y a le savoir-dire : je dirai même, il y a le savoir-faire, qui est bien nécessaire aussi à un professeur, pour mettre sa ’ classe en train. Je ne parle pas du savoir-vivre, qui ne peut manquer.
Sur le point que je traite en ce moment, les pins grands maîtres, anciens et modernes, ont été du même avis. Sénèque signale les défauts qu’on a avec justice reprochés aux littérateurs érudits. Cette passion d’étudier et de savoir les choses inutiles fait, dit-il, qu’on n’étudie plus, et on ne sait pas les choses nécessaires (1).
(I) Ecce romanos guoque invasil inanc iludium suprrranta di»cendi... (Lib. de Brev. vit.). Ideo non d(scen(es necetsmia, quia tupervdfua didicerunt. (Episl. 88.)
Ouiiililien, si instruit, n’hésite pas à dire que c’est une sotte et pitoyable vanité que de se piquer de savoir sur uu sujet tout ce qu’en ont dit les auteurs les plus vulgaires; qu’une telle occupation use et consume mal à propos un temps et des efforts que l’on doit réserver pour de meilleures études, et qu’entre les vertus et les perfections d’un bon maître, celle de savoir ignorer certaines choses n’esl pas la moindre. Ex quo rrnhi inter virlutes grammalici habebitur, altqua nesetre.
Cicéron, comme Sénèque, nomme cette manie de savoir un vice, riüum, intemperanliœ gémis, une perte de temps ; et en effet, c’est bien peu connaître le prix du temps, et bien mal placer sa peine et son travail, que de les employer h l’étude de choses obscures et dilliciles, et en même temps, comme le dit Cicéron, non nécessaires, et quelquefois si vaines et si frivoles (1).
Les deux vers de Martial sont connus :
Turpe est difficiles habere nugas,
El slultus lubor est ineplUirum.
On sait enfin comment Juvénal se moque du mauvais goût de certains parents de son temps, qui exigeaient qu’un précepteur fût en état de répondre sans préparation . sur mille questions absurdes et ridicules :
« Courage, parents îngraLs ! exigez qu’un précepteur sache les langues et riiisloire ; qu’il pos.sèdc ses auteurs sur le bout du doufl, afin que, si vous l’interrogez par hasard en allant soit aux thermes, soit aux bains d’Apollon, il puisse vous dire quel fut le nom de la nourrice d’Anchise, le pays et le nom de la belle-mère d’Anchémolus; combien Aceste vécut d’années,
(1) Allerum est vilium. quod quidam nimis magnum sludium multamque opérant in res obscuras alque difficiles cunferunl, easdemque non neressarias. (Offir. lib i, n. 19.)
cil. XI. LA DOCILITÉ.
combien il donna d’oulres de vin au.\ l’hrygiens. » Sœvas imponile legcs.... tanqiiùm ungiies (ligilosqnc sttos....
Ne dirait-on pas que Juvéïial se moquait un peu à l’avance de certains de nos examens, que Pic de la Miraiidole eût été fort embarrassé de soutenir, et sur lesquels, 01) l’a répété souvent, un élève de rhétorique pourrait faire échouer M. le ministre de l’instruction publique luiméme et les plus savants professeurs?
Je n’achèverai pas ce que j’avais à dire de l’inlelligence nécessaire à l’instituteur, sans parler d’une grande qualité morale, qui, chez l’instituteur comme chez tout homme, mais chez lui plus particulièrement encore, est la condition essentielle du hon développement de l’intelligence, comme de tout dévouement : je veux parler de la docilité d’esprit.
Je dis la docilité : je ne dis pas l'obéissance. Sur l’obéissance et sa nécessité, on est généralement d’accord, du moins en théorie. Sur la docilité, les pensées sont peutêtre moins bien arrêtées.
Qu’est-ce que la docilité? à quoi s’applique-t-elle utilement? — Ce n’est pas, ainsi que je le disais, l’obéissance. L’obéissance, c’est la soumission de la volonté à la loi. On a un supérieur, il ordonne, on obéit; mais en obéissant on peut se croirtt personnellement plus éclairé que son supérieur. Dans la docilité, il y a une certaine soumission du jugement ; c’est plus et mieux encore : c’est la disposition de l’esprit , c’est l’inclination du cœur à se laisser instruire , à recevoir l’enseignement des autres, à s’éclairer de leurs lumières, à se pénétrer de leurs idées, à profiler de leui-s expériences et de leurs conseils.
UV. III. L’INSTITUTEUR.
Je trouve dans les saintes Ecritures ces expressions ; — Do mihi cor docile — erunt omnes docibiles Dei — mau~ meUm esse ad omnes, doclbilem. — Elles expriment ce que je viens de dire.
La docilité va donc plus loin que l’obéissance : elle en est le meilleur et le plus sûr principe, puisqu’elle implique l’abnégation du jugement en même lemj»s que celle de la volonté. — La docilité renferme riiumilité, la modestie, la juste défiance de soi, de ses pensées, de ses préventions ; et la préférence pour l’esprit et pour l’opinion des autres. La docilité croit toujours qu’il lui manque quelque chose, et elle espère le trouver : elle est surtout contraire h la présomption, elle écoute, elle consulte, elle veut toujours apprendre.
Sa nécessité est grande pour tout homme en ce monde, à cause de la faiblesse naturelle de notre intelligence, de la brièveté de nos vues, de la multitude de nos ignorances, delà facilité de nos erreurs; mais elle est surtout nécessaire à ceux qui ont quelque fonction importante h remplir, et surtout à ceux qui gouvernent leurs semblables.
Fussiez-vous Salomon, le plus sage de tous les hommes, dit Fénelon, vous auriez besoin de demander comme lui à Dieu, avant tout, un cœur docile.
Mais quoi ! dira-t-on, la docilité n’est-elle pas le partage des inférieurs? Mon : il faut sans doute être docile pour s’instruire et bien obéir; mais il faut être encore plus docile pour enseigner les autres et bien commander, par la raison très-simple qu’on a alors un plus grand besoin de sagesse et de vraie lumière. Fénelon a été jusqu’à dire : La sage.sse de l’homme ne se trouve que dans la docilité : il faut qu’il apprenne sans cesse pour enseigner. Mon seulement il doit apprendre de Dieu par la méditation et
CH. XI. LA DOCILITÉ. Si3
dans la prière; mats encore il doiA s’instruire et chercher la vérité en écoutant les hommes. Dans toutes clioses, on ne trouve la vérité qu’en approfondissant avec patience. Malheur à l’instituteur, et surtout au supérieur présomptueux, qui se datte jusqu’à croire qu’il la pénètre d’abord ! Il faut craindre de se tromper, croire facilement qu’on se trompe, et n’avoir jamais honte d’avouer qu’on a été trompé. « Mépriser le conseil d’autrui, dit encore Fénelon, c’est porter au-dedans de soi le plus téméraire de tous les conseils; ne sentir pas son besoin, c’est être sans ressource. Le sage, au contraire, agrandit sa sagesse de toute celle qu’il recueille en autrui. Il apprend de tous pour les instruire tous; il se montre supérieur à tous et à lui-méme par cette simplicité... Il irait jusqu’aux extrémités delà terre chercher un ami fidèle qui aurait le courage de lui montrer ses fautes et de lui dire la vérité. »
On l’a dit, et il est vrai : il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que les hommes les plus spirituels, plus d’expérience que les vieillards, plus de lumières que les sages, c’est tout le monde. Eh bien ! l’esprit vraiment docile s’enrichit de l’esprit de tout le monde, s'empare de l’esprit de tout le monde. Je le disais quelquefois à nos professeurs : Vos propres disciples. Messieurs, ont toujours quelque chose à vous apprendre : les plus ignorants même savent des choses que vous ignorez. Cet enfant, le plus jeune de la maison, non seulement je l’aime, mais je l’estime, je le considère, par cela seul qu’il a atteint ce qu’on nomme l’âge de raison. La raison humaine est en lui, et peut-être dans un fonds trèsriche que je n’ai pas, et je puis, je dois certainement apprendre quelque chose de lui. Cet autre, étranger et encore nouveau parmi nous, il sait, il a vu des faits, des pays, des usages que j’ignore, et qu’il y a profit pour moi de savoir.
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En un mot, il faut se laisser instruire par tout le monde sur tout ce qu’on ne sait pas : autrement on demeure dans le cercle restreint de ses idées : on ne les étend jamais : on va les rétrécissant chaque jour.
Qui ne l’a remarqué? c’est l’esprit court, qui est le plus souvent indocile, présomptueux, sans défiance de luiniéme, sans confiance dans les autres. La raison en est simple : il n’a pas l’instinct de la lumière qui lui manque ; il ne voit rien, il ne soupçonne rien au-delà de lui-même et de son petit horizon. C’est un villageois borné, qui ne veut pas sortir de son village : il sait 'a peine qu’il y a une ville voisine, où l’on jieut aller vendre ses denrées : audelà il n’y a rien dont il ait ni le besoin, ni l’instinct.
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que la docilité de l’esprit produise l’indécision dans le conseil, et l’incertitude dans la conduite. Non, rien n’est plus ferme et plus décidé qu’un esprit sagement docile; et la raison en est simple encore : c’est un esprit réfléchi, qui ne se précipite pas , qui regarde , qui écoute , qui entend ; mais, comme nous l’avons dit, une fois le conseil pris, et bien pris, il demeure immuable dans sa décision et dans sa conduite, et tout le monde s’appuie et se repose sur lui avec sûreté.