LIV. I-T. DIEU
achève sa grande œuvre, forme dans le fiible enfant l’homme parfait, le prépare aux diverses fonctions qu'il l’appellera bientôt à remplir dans la société terrestre : et puis, travaillant dans un dessein plus haut, le prépare à la gloire et à la félicité suprême, en élevant en lui, par l’Éducation, la vie présente jusqu’à la vie éternelle ?
Mais tout cela, n’est-ce pas l’Éducation proprement dite, telle que nous l’avons définie et telle qu’il faut l’entendre?
Il est donc manifeste que c’est Dieu lui-même qui, avant tous, travaille à l’éducation de l’homme, dans le sens élevé et complet que nous avons donné à ce mot, à cette grande œuvre, et qui lui appartient essentiellement.
Et qui oserait dire que ce n’est pas là l’œuvre propre de Dieu? qui oserait affirmer qu’il ne la fait pas chaque jour? que ce n’est pas là le devoir en même temps que le droit de sa suprême Providence ?
Qui oserait dire que ce n’est pas l’action même et l’office de la paternité divine? Oui : comme créateur des hommes, comme fondateur de la société humaine, comme père de la vie future. Dieu est essentiellement Instituteur : l’expression que j’emploie ici est une inspiration même des saints livres : Prœceptor noster — à Deo instilutus es.
Il est vTai,le plus souvent. Dieu ne travaille pas visiblement à cette œuvre. On voit à l’action et au travail, les instituteurs vulgaires : on n’y voit pas toujours le divin Instituteur : on n’aperçoit pas clairement ses moyens d’éducation, et toutefois, qu’on ne s’inquiète pas ; ses moyens sont innombrables ; leur force, pour être quelquefois mystérieuse et cachée , n’en est pas moins d’une puissance infinie.
Et afin qu’il n’y eût aucun doute possible contre lui, Dieu a voulu poser à l’entrée de la vie de tout homme venant en
CH. 111. AUTORITÉ ÜIRtCTE DE DIEU DA>S L’ÉDUCATION. 37.
ce monde (i), un fait d’éducation si extraordinaire, si solennel, que là son action doit paraître éclatante et toute divine à tous ceux qui ont un esprit pour comprendre et un cœur pour sentir, ou seulement des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
n y a, en effet, trois choses pour lesquelles il a plu à Dieu d’étre notre premier, notre seul maître : trois admirables choses qui font toute la noblesse, toute la grandeur intellectuelle et morale de l’homme, qui font l’homme tout entier ; et sans lesquelles l’humanité serait à jamais dégradée et anéantie : ces trois choses sont simplement la pensée, la conscience et la parole.
On le sait : les plus grands génies n’ont jamais pu définir comment elles s’apprennent. Bon gré, mal gré, il y faut reconnaître Yillumimtion même de Dieu : il y a là, manifestement, un mystère d’éducation toute divine, plus adorable qu’explicable : car, remarquez-le bien, celte Éducation se fait dans une âme d’enfant, qui ne parle pas encore : c’est ce qui jetait le grand archevêque de Cambrai et l’immortel évêque d’Hippone dans de si profonds étonnements : Avez-vous jamais remarqué, disait Fénelon, comment cet enfant apprend une langue qu'il parlera bientôt plus exactement que les savants ne sauraient parler les langues mortes, qu'ils ont étudiées avec tant de travail dans l'âge mûr?. Mais, continuait-il, en méditant ce mystère, qu'est-ce qu'apprendre une langue ? Ce n'est pas seulement mettre dans sa mémoire un grand nombre de mots sans les entendre; c'est encore observer le sens de chacun de ces mots en particulier ; — et c’est ce que fait
(I) lUuminiit omncm luminem venienlem iit hune mundum. •Juan. 1-9.)
UV. I*r. DIEl .
ce petit enfant, bercé entre les bras de sa mère, ou plutôt porté entre les mains de Dieu.
Mais, qu’on y prenne garde , avec cette langue, avec ces mots, c’est la pensée, la parole et la conscience qui sont révélées à cet enfant : c’est le vrai et le faux, le bien et le maj, c’est la vie, c’est l’humanité, c’est l’Éducation morale et religieuse tout entière !
Ce que cet enfant a appris, pendant ce peu de temps, de Dieu et de Dieu seul, est plus vaste, plus élevé, plus profond, plus fécond, plus surprenant, que ce qu’il apprendra plus tard eu dix années d’Éducation humaine ; c’est alors, disait admirablement saint Augustin, en parlant de lui-mènie, c’esl alors que je suis véritablement entré le plus avant dam les profondeurs de la vie, et dans les orageua mystères de cette société d'ici-bas, si pleine de tempêtes (1).
Voilà ce que nul homme ne peut se vanter d’avoir enseigné à un autre homme ; et cependant, sans cela, que serions-nous ?
On peut se vanter d’avoir appris à lire à un enfant : c’est le commencement de l’instruction humaine, et c’est déjà une grande chose; mais on ne peut faire remonter cette instruction plus haut ; nul ne se vantera jamais de lui avoir appris la pemée et la parole. On sent qu’il y a là une science primordiale, et comme un enseignement supérieur, dont un maître vulgaire n’est pas capable : on sent qu’il y a là, dans cette profondeur mystérieuse, un Instituteur caché qui se plaît à agir et à parler dans le secret de cette âme naissante, et dont l’action est digne d’une reconnaissance et d’une adoration intinie.
(1) Vitœ humaiiw procetlosam sorielntun altiùs ingrwut $um. (.S. Auc. Con. I, c. S )
CH. III. AUTORITÉ DlUECTK DE DIEU DANS L'ÉDUCATION. 2S
C’est Ih l’Éducation purement divine des enfants de l’humanité : Dieu seul la fait et veut la faire seul, sans coopérateur, qui mérite ce nom, sans instrument, sans moyens connus de ceux qui alors entourent l’enfant. Un père, une mère, une nourrice, ne sont que des témoins, à peine des occasions; tous leurs enseignements, toutes leurs paroles se réduisent h des sous qui frappent l’air si Dieu n’était pas là toujours, traducteur infaillible, interprète divin, entre eux et cet enfant, cette Éducation, essentiellement sourde et muette, demeurerait éternellement stérile.
Plus tard ils auront l’air de faire davantage, mais c’esi encore Dieu qui fera tout. Les causes secondes, les instruments, seniront toujours à peu de chose. Paul plante, Apollo arrose (1), les pédagogues (2) fotU ce qu’ils peuvent ; mais celui qui plante et celui qui arrose n’est rien : Neque qui plantai, neque qui rigal est aliquid.
Il n’y en a qu’un qui soit quelque chose et qui compte dans l’Éducation de l’homme, c’est celui qui donne l'accroissement : c’est-à-dire, celui qui développe, fortifie, élève; et celui-là, c’est Dieu : Incrementum dat Deus (5).
Admirable parole, qui est tout le secret philosophique, tout le fond, toute l’œuvre de l'Éducation humaine, et en même temps toute la gloire de l’humanité, dont les glorieux fils sont si grands aux mains de Dieu, qu’il n’y a pas im d’eux, dont on ne puisse dire, en un sens, avec le poète :
Cara deùm soboles, maynim jons incremeuliim.
La mère des Machahées disait autrefois ii ses fils ;
(I) I™ Épltro aux f.orintliicns, 0-7. (2) C’csl là le mol de saint Paul : re mot n'él.'iil pas encore devenu un lernic de ml’pris. (3 Ibidem.
36 LIV. I^r. UIEL.
« Je ne sais comment vous avez été formés dans mon « sein : car ce n’est point moi qui vous ai donné l’âme, « l’esprit et la vie, ni qui ai joint tous vos membres ente semble pour en faire votre corps : c’est le Créateur du « monde qui vous a formés à votre première naissance, « celui-là même qui donne l’origine à toutes choses (f ).»
Voilà bien les touchantes et religieuses paroles que toute mère chrétienne doit adresser à ses enfants, à ceux qu’elle a portés dans son sein et qu’elle élève , lorsqu’elle voit se développer si merveilleusement en eux, sous la main cachée de Dieu, leurs facultés naissantes.
Je ne puis le dissimuler : je trouve ici la révélation évangélique d’une magnificence incomparable : devant elle la plus haute philosophie humaine s’eflace et disparait.
Non-seulement, au langage des saints livres, c’est Dieu qui nous donna l’être et la vie, le mouvement et l’action ; In eo vivimus, movemur et sutnm (2); mais c’est aussi Dieu qui crée, qui forme eu nous la volonté, l’intelligence, et la perfection de nos œuvres et de notre vie : Operatur in nobis velu et perficere (3).
C’est en lui que nous pensons : c’est lui qui prépare en nous, qui éclaire, qui affermit nos raisonnements et nos méditations : omnes cogitationes prœparantur à Domino (4) : c’est par lui que nous parvenons à savoir; car il est le Dieu des sciences : Deus scientiarum Dominus est (5).
(1) Neteio qualiler in utero meo apparuitlis : neque mim ego spiritum et animam donavi vobis et vitam, et singulorum membra non ego ipta œmpegi : ted enim mundi Creator, qui formavit ho minit nativitatem, quique omnium inrenit originem, et spiritum vobis. (It Mach. vu, 22-:23.)
(2) Ad. XVII, 28. (3} S. Paul, ad Philipp. 2-13. (t) t «eg. 2-5. (ü) I Heg. 2-3.