M LIV. IV. L’ENKANT ET LA LOI DU RESPECT
Le respect filial est le plus sacré qui puisse se rencontrer ici-bas, parce que l’autorité paternelle est un rayon direct de la majesté suprême : le respect filial est essentiellement un respect religieux, qui, se souvenant de Dieu, révère un père qui en est l’image.
Aussi ce qu'il y a de plus grand sur la terre, c’est d’tmpirer le respect, de commander le respect, d’imposer le respect : c’est le plus rare mérite du caractère et de la vertu : le génie sans la vertu n’y parvient pas.
On dit encore : le respect du malheur ; rien n’est plus grand, parce que rien n’est plus religieux : en effet, il y a dans la souffrance quelque chose de divin. Res sacra miser. C’était bien la pensée de Bossuet, lorsqu’il parlait de ce je ne sais quoi d'imcomparable et d’achevé que le malheur ajoute à la vertu. Et M. de Châteaubriand me semble avoir retrouvé les inspirations du Génie du Christianisme, lorsqu’il disait naguère, que les infortunes de la fille de Louis XVI étaient montées si haut, qu’elles deviendraient un jour, dans l’histoire, une des grandeurs de la France.
En tout, plus j’étudie cette question, plus je suis heureux de reconnaître que la langue nationale est encore ici noble et pure : rien ne l’a dépravée, ce me semble, jusqu’à ce jour. Ainsi, par exemple , quel que soit l’entraînement de la cupidité, la mollesse des mœurs, et l’affaiblissement des caractères, on n’a pas dit encore : le respect de l’argent, le respect de la fortune ; nul ne dit tout haut : respectez mes plaisirs. Et lorsqu’on a essayé de nos jours de célébrer la théorie fataliste du respect pour le succès, il n’y a eu qu’une voix pour flétrir la honteuse immoralité de cette doctrine.
Mais c’est assez sur le fond des mots ; allons au fond
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des choses, ou plutôt remoutoiis ü leur plus sublime hauteur.
Quand Dieu créa l’homme et le monde, quand il lit l’homme libre à son image et h sa ressemblance. Dieu voulut, et dut vouloir, qu’il y eût entre lui et l’homme, entre le ciel et la terre, tout à la fois un lieu et une barrière: ce fut le lien et la barrière du respect. Le respect, — comme l'amour, comme l'admiration, lorsque ces sentiments demeurent dans leur droiture première, — le respect fut une des formes de l’alliance de l’Ame humaine avec les choses divines. Tel fut le respect du bien, du vrai, du grand, du beau, c’est-à-dire du divin, en Dieu d’abord; puis dans ses œuvres, et surtout dans l’homme lui-même et dans ses semblables, c’est-à-dire dans l’œuvre et l’image de Dieu la plus parfaite.
Il est évident que Dieu ne créa pas l’homme pour le mépris, pour le dénigrement, pour la haine. Qui le pensa jamais? Le respect fut tellement la loi de sa vie, que le mépris pour le mal, dans le cœur de l’homme, c’est encore le respect du bien.
Toute la théorie divine de l’ordre moral, social, et religieux, repose sur cette grande loi du respect.
Voyez la société temporelle, la société spirituelle, la société domestique. Il n’y a pas là une grandeur, pas une vertu, pas un devoir, en dehors de la loi du respect : oui, tout ce qui est noble, élevé, généreux, tient à elle, et y tient inviolablement.
Dieu lui-même sc respecte dans les lois qu’il nous impose, et les sanctions sévères qn’il leur donne sont le témoignage du respect qu’il se doit et qu’il se rend. Mais il nous respecte aussi nous-mêmes : il respecte notre liberté, il respecte notre cœur, il respecte notre intelligence, c’est-à-dire, qu’il se respecte en nous ; car
5ôi; LIV. IV. L’EMANT ET LA LOI DU KESPECT. nous ne sommes pas seulement l’ouvrage de ses mains : notre liberté, notre intelligence, notre cœur, sont l’image de sa gloire. Et voilà pourquoi il nous respecte, dit l’Écriture : Voilà pourquoi. Seigneur, vous traitez nos âmes avec un si grand respect. — Cum magnâ reverentiâ dis-’ ponis nos.
Qui ne sait que le monde physique tout entier, le bel ordre de la terre et des deux repose sur la loi du respect? Et certes il n’y a pas de plus beau modèle du respect inviolable que nous devrions toujours garder nous-mêmes pour tout ce que Dieu nous ordonne de respecter !
Mais c’est surtout dans l’ordre moral et dans la société humaine que la loi du respect est belle à étudier.
Quand Dieu créa la famille, il ne lui donna pas d’autre loi. La société domestique repose sur la loi d’un triple respect. Et d’abord, le respect conjugal de la femme pour l’homme, qui est son chef; de l’homme pour la femme, qui est sa pure et noble compagne ; et chez tous deux, le plus mystérieux et le plus touchant des respects, le respect pour leur enfant : puis en retour, le respect filial, le respect sacré de l’enfant pour son père et sa mère.
Quand Dieu fit la société civile, il apprit à l’homme que le respect seul pouvait en être le lien conservateur. Et en effet, une société sans respect, une société où les hommes ne se respecteraient plus en rien les uns les autres, serait une société effroyable.
Le respect des lois, le respect des magistrats, le respect du prince : j’ajouterai, le respect des vieillards, le respect même de ses égaux, de ses inférieurs, et de tout ce qui est homme enfin, quand même il ne serait pas encore né... sont les bases constitutives de l’ordre et de la sûreté publique.
lorsque la parole des Écritures s’accomplit chez un peuple : effusa est contemptio super principes: en un mot.
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lorsque le mépris l’emporte, la ruine est proche, et les sages n’attendent plus que des catastrophes.
Enfin, quand Dieu créa la société spirituelle, la société religieuse, c’est là surtout, que dans un Sanctuaire unique comme le Dieu qu’on y adore, dans une Chaire infaillible comme la vérité qu’on y prêche, et sur l’autel d’un Sacrifice éternel, il fonda à jamais l’empire du respect; et voilà ce dontM. Guizot, sans le savoir peut-être assez parfaitement, avait le profond et instinctif sentiment, lorsqu’il prononçait cette belle parole : Le Catholicisme est la plus grande, la plus sainte école de respect qu’ ait jamais xme le monde.
Que Dieu lui rende pleinement le bien de cette parole ! c’est le seul vœu que ma reconnaissance et mon respect osent ici lui offrir.
Et si, sans vouloir rappeler en ce moment des controverses, qui sont loin de mes pensées présentes, j’ai témoigné un jour une pénible sévérité à des hommes qui combattaient pour nous, mais qui oubliaient trop la grande loi de nos combats, c’est que dans cette confusion des langues, on pouvait nous dire : Vous êtes devenus des hommes sans respect ! et que c’était là à mes yeux le plus grand des malheurs.
On a dit que la vertu humaine pouvait tout perdre, sauf l’honneur ; je dirais presque que nous, nous pouvons tout perdre, sauf le respect. Quand nous cessons de nous respecter nous-mêmes, et de respecter les autres, il faut que la terre tremble : nul ne peut prévoir les secousses et les terreurs que nous lui donnerons.
Lorsque le Prophète voulut exprimer sa plus grande crainte ici-bas, il s’écria : O Dieu ! ne me livrez jamais à une âme sans respect. — .ânimm irreverenti ne tradas me !
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Le respect est tellement la condition de toutes les vertus, et l’àme de toutes les lois, que tout ce qui est digne, élevé, pur, disparait avec le respect. Le respect absent, tous les malheurs, tous les désordres, toutes les indignités, tous les vices, toutes les impudences, se précipitent.
Mais en revanche, le respect suffit à l’inspiration de toutes les plus nobles vertus, et à l’accomplissement de tous les plus saints devoirs.
Est-il question des devoirs envers Dieu? Respectez son saint nom, respectez son saint temple, respectez sa parole : le respect, c’est la religion tout entière. — Le respect du jour du Seigneur suffirait h relever la nation la plus abaissée loin de Dieu.
Est-il question de vos semblables? Respectez leur honneur, leur vie, leur corps, leur âme : respectez en eux la vérité, la charité, la justice, la pureté.
Est-il question des mœurs? Respectez-vous vous-même: ce respect suffit.
Qu’est-ce que la pudeur, si belle et si pure sur le front de la jeunesse ; si sainte et si noble dans les regards de l’âge mûr ; si vénérable sous les cheveux blanchis du vieillard, sinon la délicatesse la plus élevée du respect pour soi-méme?
L’amour ne remplace point le respect : l’amour le perfectionne, mais le respect conserve l’amour. Les deux affections que Dieu a le plus bénies sur la terre, ce qu’il y a de meilleur dans la famille, ce qui la constitue et la protège, ce qui fait sa dignité et son bonheur, l’amour conjugal comme l’amour filial, périssent sans le respect.
Qu’est-ce que la sainteté du mariage, sinon un tendre, mais respectueux amour, qui se souvient toujours de Dieu et de sa Providence suprême ?
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Qu’esl-ce que la chasteté sacerdotale, sinon le respect religieux pour un caractère sacré, s’élevant jusqu’à cette vertu parfaite, qui commande la vénération et la confiance?
Je viens de nommer la vénéralion : c’est le plus haut degré du respect. Elle n’est surpassée que par l’adoration, laquelle ne s’adresse qu’à Dieu.
Quand on dit : c'est un lieu, un monument vénérable, on veut dire, consacré par la religion, et qui rappelle les plus grands, les plus saints souvenirs ; c’est le Sinaï, le Calvaire, ou bien encore la tombe d’un martyr.
Un grand âge, une piété profonde, la vertu éprouvée par le malheur rendent vénérable : on entoure avec joie de vénération une sainteté exemplaire ; un vieillard, un aïeul, dont la simplicité profonde relève la majesté; dont la vie toujours pure, disent les Livres saints, est une couronne de gloire à sa vieillesse; qui s’est toujours respecté lui-méme, et qui, par là , est devenu digne de notre imitation et de tous les hommages du respect.
Dieu lui-méme, par la voix des œuvres miraculeuses, recommande ses saints à la vénération publique : leurs noms sont inscrits dans les annales de l’Église, leurs vertus célébrées dans l’assemblée des peuples, leurs reliques placées sur les autels, et leurs louanges même mêlées aux louanges du Seigneur, dans les solennités religieuses les plus imposantes. C’est assurément là le plus sublime témoignage, la plus haute puissance de la loi du respect. Dieu ne pouvait rien instituer de plus grand pour nous : c’était nous élever jusqu’à lui : après nous avoir faits semblables à lui dans le temps, c’était nous faire semblables à lui pour l’éternité, où il se contemple, se respecte, se vénère éternellement lui-méme.
Telle est la loi du respect.