LIV. IV. L'ENFANT ET LA LOI DU KESPECT
Je ne le pense pas, et pour répondre à celle question, je ne saurais mieux faire encore, que de citer ici un trèsremarquable passage de M. Saint-Marc Girardin :
f Que de fois j'ai entendu dire qu’un père devait être l’ami de son fds! Cette maxime, qui passait pour sage et pour sentimentale, était, à ce double tiire, chère à la philosophie du XYllI' siècle. Selon moi, l’amour paternel et l’amour filial sont des sentiments qui ne gagnent rien à changer de nom et surtout de nature; l’amitié ne peut pas se substituer à l’affection qui lie ensemble le père et les enfants; car il est de la nature de cette affection d'exclure l’égalité, qui est le principe et le fondement de l’amitié. Le père qui s’efforce de devenir le camarade de son fils abaisse la dignité de son caractère, et l’abaisse sans profit ; car il a beau grimacer la jeunesse, il est vieux ; il a beau grimacer la familiarité, il est père, c’est-à-dire qu’il a autorité; son âge et son autorité percent sans cesse à travers sa fausse camaraderie; et le fils s’ennuie bien vile d’un compagnon qui n’a ni les goûts ni les conseils faciles de la jeunesse; il eût supporté la gravité paternelle, mais le masque qu’elle a pris pour réussir l’a discréditée. Que les pères visent donc à être aimés comme pères et non comme camarades, qu’ils s’en rapportent à 1a nature et n essaient pas de la corriger, selon les lumières de je ne sais quelle fausse philosophie ; qu’ils n’essaient pas de se faire jeunes à contre-cœur, ou de faire leurs fils vieux avant le temps, car ce genre de grimace est encore pire; le père qui se fait jeune pour plaire à son fils, n est que ridicule, mais le fils qui se fait vieux devient hypocrite. Le régime de vie des vieillards va mal aux jeunes gens, il gâte leur cœur ou leur esprit. Quant à moi, j’ai vu souvent ces pères et ces fils qui vivaient. disaient-ils, en amis, se séparer brouillés pour toujours. L’idylle finissait par un procès. »
M. (le Boiiald a aussi traité celle question, et il l’a fait avec la hauteur, la gravité et la pénétration d’esprit qui caractérisent ses traités de philosophie morale ;
eu III. LE UESPECT FILIAL. S6.’S
c Des aflections que la raison ne dirigea plus, et une Éducation domestique molle et sans dignité, prirent la place de ces relations d'autorité et de soumission entre les enfauLs et leurs parents, dont la génération qui finit a vu, dans son jeune âge, les dernières traces. Des enfants qui avaient dans l’esprit des idées d’égalité avec leurs parents, et dans le cœur des sentiments d’insubordination à leurs volontés, se permirent, en leur parlant, le tutoiement, qui, dans notre langue, adressé à l’homme, exprime la familiarité ou le mépris; et les parents qui avaient la conscience de leur faiblesse, n’osant pas être les maîtres, aspirèrent à être les amis, les confidents, trop souvent les complices de leurs enfants. 11 y eut en France des pères, des mères, des enfants; mais il n’y eut plus de pouvoir dans la famille, et la société politique en fut ébranlée jusque dans scs fondements. »
Comme le point dont nous nous occupons est extrêmement grave, sans vouloir essayer de tout dire, je veux du moins rapporter ici, avec les raisons les plus vives, les autorités les plus célèbres. Or, il existe encore sur ce sujet une très-curieuse page de Platon et de Cicéron, où leur pensée est exprimée avec une clarté et une énergie qui ne laissent rien à désirer ; la voici :
* Lorsque l’intérieur des familles est en proie à cette insolente égalité, tout, jusqu’aux animaux, semble respirer l’anarchie. Le père craint et respecte son fils, et le fils traite bientôt le père comme son égal. Il n’a plus pour les auteurs de ses jours, ni respect, ni crainte ; il veut pouvoir dire en tout ; Je suis libre !
« Dans un tel pays, les étrangers s’égalent aux citoyens, et troublent tout. Le précepteur craint et flatte scs disciples, et les disciples méprisent leurs maîtres cl se moquent de leur autorité. Les jeunes gens veulent marcher de pair avec les vieillards, et les vieillards, de leur côté, descendent aux manières des jeunes gens, en alTectenl le ton léger, l’esprit badin, et pour éviter d’avoir l’air fâcheux et despotique, ils ne savent qu’imiter la frivolité de la jeunesse. » (Plat., df Rfpnh., vm, t.S.)