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CHAPITRE IV

LA LOI DU RESPECT ENVERS L’IN.STITL'TF.l R.

La loi du respect, c’est entre le ciel et la terre, entre l’autorité et la liberté, entre Dieu et l’homme, un lien sacré, et comme une chaîne merveilleuse qui rattache l’un à l’autre. Mais qu’on y prenne garde ' ce n’est pas une chaîne de fer ; elle retient l’homme, mais sans le contraindre : elle est également souple et forte; souple dans la liberté de l’homme, forte et immuable dans la main et la sagesse de Dieu. Celui qui la brise est coupable : mais tout homme, tout enfant même peut la briser ; jamais impunément, il est vrai : le violateur de la loi du respect trouve toujours son châtiment dans la violation même qu’il en fait. Mais enfin, c’est une violation possible, et il faut le redire avec douleur, elle est fréquente aujourd’hui. Sans entrer ici dans des détails pénibles, qui me mèneraient d’ailleurs trop loin, sans signaler dans nos mœurs publiques et privées toutes les décadences du respect, je me tiendrai de plus près au sujet que je traite, et je dirai brièvement quelle est la loi du respect envers les instituteurs de la jeunesse, et de plus quelles sont ses violations les plus tristes.

J’ai parlé de la dignité de l’instituteur dans le livre précédent : j’ai dû dire que parmi les fonctions sociales, il n’en est pas de plus noble et de plus utile. J’ai été plus

SC8 LIV. IV. L’ENKA.'iT El' LA LOI DU RESPECT, loin, el j’ai montré que le ministère de l’Education n’est pas seulement une magistrature de l’ordre moral le plus élevé, mais une paternité et un apostolat .

J’ai rappelé ensuite les vertus éminentes qui lui sont nécessaires, la sainteté des mœurs, la fermeté du caractère, une patience inaltérable ; l’abnégation, l’amour le plus désintéressé, et en même temps l’intelligence, le savoir, la docilité.

Eh bien ! c’est d’abord à tous ces titres que je réclame le respect pour l’instituteur ; et si je veux un respect profond, Clial, religieux, c’est que l’instituteur a manifestement droit à tous les respects qui sont dus à la dignité paternelle elle-même, c’est-a-dire, à la plus sainte autorité et aux |)lus grands services.

Voilà ce que doivent comprendre les enfants, et les parents aussi ; car le respect de l’enfant pour ses instituteurs dépend beaucoup de celui que les parents eux-mêmes leur témoignent. Malheureusement , il faut ajouter que quand les parents n’ont pas le respect convenable pour les instituteurs de leurs enfants, les instituteurs n’en inspirent guère aux enfants pour personne; et il sort de là celte triste jeunesse que nous connaissons.

Quelle que soit la distance que puisse laisser, entre un instituteur et des parents, leur fortune, leur naissance, les plus hautes fonctions sociales même, ils doivent sentir que, quand ils lui confient l’Éducation de leurs enfants, c’est-à-dire, ce qu’ils ont de plus cher au monde, ils lui montrent par là une confiance telle, qu’ils se doivent à eux-mêmes de la respecter : ils élèvent cet homme jusqu’à eux, el désormais la considération, les ménagements, les égards, el toutes les délicatesses de leur respect pour lui n'iront jamais trop loin.

CH. IV. LA LOI DU HESPECT ENVERS L’INSTITUTEUR. 360 Aussi, je n’ai jamais pu voir sans tristesse des parents, sous la funeste influence de je ne sais quelle légèreté, méconnaître une si grave obligation, traiter avec dédain les instituteurs de leur choix, et oublier ainsi, non seulement ce qu’ils se doivent à eux-mémes, mais, ce qui est plus déplorable encore, ce qu’ils doivent k leurs enfants.

L’honneur des lettres et de leur enseignement, l’honneur du professorat littéraire, c’est que, sauf de rares exceptions, il est encore désintéressé. Comment des parents, même très-respectables, se laissent-ils aller k parler devant leurs enfants du prix de leur pension au collège, du traitement d’un précepteur, de ce que coûte chaque maître, chaque leçon, etc.?

Qui n’a éprouvé une impression plus pénible encore, en entendant des parents, et cela même devant les enfants, nommer un précepteur par son nom tout court, sans faire précéder ce nom de la formule la plus vulgaire du respect?

« Le respect, voilk notre grande dette envers nos instituteurs, disait un ancien philosophe : prœceplori magna reverenlia sil. Ils sont nos bienfaiteurs, et il y a des bienfaits qui valent mieux que tous les prix par lesquels on chercherait k les reconnaître. Quand il s’agit de l’Éducation et de ces belles connaissances qui sont le soutien et l’ornement de la vie, peut-on croire sans bassesse avoir acquitté sa dette, parce qu'on a payé un salaire convenu? Non, quoi qu’on ait fait k cet égard, on doit toujours k un instituteur le salaire du cœur, le prix du respect : Pretium aperce solvilur, animi debelur. » (Senec. de Benef., 1. vi. ' « Quoi ! disait encore ce même philosophe, mon instituteur a supporté la fatigue et les ennuis de l’enseignement : entre les leçons publiques, il ne m’a pas épargné les instructions particulières ; ses bons avis ont dc-

S70 LIV. IV. L’ENFANT ET LA LOI DU RESPECT, vcloppé mes dispositions, ses louanges m’ont inspiré du courage, ses avertissements ont dissipé ma paresse. Il a tiré de l’engourdissement, comme par la main, mon esprit lent et tardif ; il ne m’a pas versé la science goutte h goutte dans la vue de se rendre plus long-temps nécessaire, il aurait voulu pouvoir me la donner tout h la fois. Je serais un ingrat, si je ne le mettais au nombre de ceux que j’aime et que je respecte le plus. »

Ce noble sentiment, ce pieux respect, Cicéron ne le conservait pas seulement envers ses maîtres, il l’étendait jusqu’au lieu même où il avait reçu leurs leçons (I).

Qui ne sait que Marc-Aurèle rendait grâce au Ciel avant tout de deux choses : la première, c’était d’avoir eu lui-même de bons instituteurs; et la seconde, d’en avoir trouvé d’excellents pour l’aider à élever ses propres enfants? Ce prince portait son respect, pour ceux qui avaient été ses maîtres, jusqu’h leur rendre une espèce de culte domestique : il avait orné son foyer de leurs iqiages d’or, et il mettait des fleurs sur leurs tombeaux.

« Quoi ! disait encore Sénèque en parlant des vieux sages, de ceux même dont il n’avait pas entendu la parole, mais dont les livres avaient servi à son Éducation : quoi ! je prononcerais leur nom sans respect! Non, la vénération que nous devons à nos instituteurs, nous la devons aussi à ces maîtres du genre humain qui nous ont procuré tant de biens. Oui, je les vénère, et quand on les nomme, je m’incline profondément (2). »

(1) Qui$ est nostrûm librraliltr edueatus cui non educator, cui non magisler suus alquc doclor, cui non locus ille mulus. ubi ipse altus aut dodus est. cum grata recordalione in mente rersetur ? (Cic., pi o Planro.)

(2) « Si jp renconlre un ronstil, (in prêteur, disait-il encore, je leur

eu. IV. LA LOI ÜU BESPECT ENVER.S L’INSTITUTEUR. S7I

En un mot, les anciens, comme le dit Juvénal, voulaient que les enfants honorassent dans un instituteur la sainte autorité et les bienfaits d’un père.

Mais ce respect qui est dû aux instituteurs, à tant de litres dont le paganisme lui-même proclame la valeur, leur est dû encore pour une autre raison plus intime et plus profonde : la loi du respect a ici sa première et indestructible racine, et son impérieu.se nécessité dans la nature essentielle des choses, et au fond même de l’œuvre qui est à faire dans l’enfant.

L’Éducation, en effet, est essentiellement une œuvre d’autorité et de respect : si l’une de ces deux grandes conditions vient à manquer, l’œuvre périt. Si l’autorité manque dans l’instituteur, eût-il toutes les vertus, il sera condamné à l’impuissance ; si le respect manque dans l’enfant, eût-il le plus excellent instituteur, tous les soins les plus intelligents de l’affection la plus dévouée seront inutiles.

J’ai dit que l'instituteur doit respecter religieusement l’enfant qui lui est conflé : c’est une des grandes lois de l’Éducation. Mai.s à plus forte raison, l’enfant doit-il respecter celui qui l’élève. Un enfant dont on fait l’Éducation est essentiellement un être respectueux, ou il n’est rien et tombe au-dessous de tout.

Je le disais quelquefois a ceux que j’élevais : « On n’est ou on ne devient quelque chose en ce monde que par la grandeur de l’autorité qu’on exerce, ou par les bienfaits de l’autorité à laquelle on se soumet. Vous, mes chers enfants, la plupart dans un si jeune âge, vous n’êtes rien

« témoigne mon respect par toutes les démonstrations d’usage ; je • descends de clicv.il, je me découvre, je me range : et les deux « fjton, et le sage Lœlius, et Platon avec Socrate, et Cléanttie avec « Zenon; je les recevrais ilans mon Ame sans vénération!... »

S7J LIV. IV. L’ENFANT ET LA LOI DU RESPECT, et VOUS ne pouvez rien être par vous-mêmes ; quoi que votre amour-propre vous dise à l’encontre, en y réfléchissant, vous sentirez la vérité de cette parole. Les noms même qu’on vous donne et qui expriment ce que vous êtes ici, ne prouvent-ils pas ce que j’alürme? Vous êtes les élèves de cette maison, les disciples de vos maîtres; et aussi parce que Dieu a mis pour vous dans notre cœur quelque chose de paternel, nous vous appelons nos enfants. Mais que sont des enfants, des élèves, des disciples, sinon des êtres qui, avec confiance sans doute, mais aussi avec respect, attendent tout de ceux qui leur enseignent ce qu’ils ignorent, tout de ceux qui leur donnent h chaque heure la nourriture, la vie intellectuelle et morale? Vous le voyez donc, mes chers amis, cette vérité est manifeste dans les noms même que vous portez. Assurément vous êtes appelés à être quelque chose un jour, peut-être à faire de grandes choses; mais quelle que soit votre destinée, à l’heure qu’il est, vous n’êtes rien par vous-mêmes, et vous ne pouvez devenir quelque chose que par vos parents et par vos maîtres, c’est-k-dire par ceux qui vous élèvent. Et s’il faut pousser cette démonstration à la dernière extrémité, que deviendriez-vous, aujourd’hui, si vos parents vous abandonnaient sur la terre, et si vous ne trouviez un maître bienfaisant qui prit soin de vous? Sentez-vous, dans cette affreuse supposition d’enfants abandonnés, à quel degré vous n’êtes rien par vous-mêmes? Vous péririez bientôt corps et âme, comme tant d’autres enfants qui périssent ainsi chaque jour; car, malheureusement, la supposition n’est pas vaine pour tous; et après peu de temps, il ne resterait rien de vous sur la terre. »

Et pour leur faire mieux comprendre encore cette grande loi de leur Education, je ne refusais pas de des-

CH. IV. LA LOI DU RESPECT ENVERS LT.NSTITUTEUR. ST.I cendre au langage le plus familier, et j’ajoutais : « Si je ne craignais, mes enfants, de vous dire une injure, je vous dirais qu’en vérité, vous n’éles bons à rien , sinon à être élevés... mais que dis-je? ce n’est pas là une injure, c’est voire gloire ; ce qu’il y a de glorieux en vous, c’est que vous êtes bons, c’est que vous êtes propres à être élevés, c’est-à-dire à recevoir tous ies soins de la plus haute Éducation, la plus belle culture intellectuelle, et tout le développement de ces riches facultés qui constituent en vous la noblesse même et la dignité de votre nature. Mais, pour cela, pour être élevés comme il faut, prenez garde, il faut avant tout que vous soyez respectueux et dociles pour ceux qui vous élèvent, qui fout celte œuvre en vous; et non pas méchants, révoltés et ingrats. En un mot, qui dit tout, vous n’avez ici aucune autorité sur personne : et nous avons sur vous l’autorité de vos parents et de Dieu lui-même; et de plus, vous ne pouvez devenir quelque chose que par le bienfait de celle autorité : donc, avant tout, ce qu’il faut en vous ici, c’est un respect et une docilité inviolables envers ceux qui sont revêtus de l’aulorilé paternelle et divine pour présider à votre Éducation: c’est en toutes choses pour eux une soumission religieuse d’esprit et de cœur : c’est enfin un respect affectueux et reconnaissant pour tant de soins qu’ils vous prodiguent. »

Je viens de nommer la reconnaissance à laquelle l’instituteur a droit, aussi bien qu’au respect. Mais je dois redire que j’en parlais bien rarement à nos enfants, parce qu’il n’y faut guère compter. Dussé-je attrister mes lecteurs, je le répéterai : l’Éducation est un ingrat ministère.

L’instituteur se dévoue pendant de longues années, dix heures par jour, et au-delà; supporte les inégalités du caractère, les défauts grossiers, les boutades de mauvaise

;i7i LIV. IV. L’ENFANT ET LA LOI DU RESPECT.

Iiiimeur. Sa vie est lout entière sacriflée à l’Éducation de l’enfant : et cependant l’ingratitude est le prix ordinaire de tant de dévouement et de tant de sacrilices.

Kt il y a de cela deux grandes raisons que j’ai indiquées déjà, mais sur lesquelles j’insiste, parce que je ne sais rien de plus grave à méditer par les instituteurs et par les parents eux-mêmes.

I.a première, c’est que tout ce qu’on fait pour Icsenfants, les services sérieux qu’on leur rend, l’instruction , les soins, la nourriture meme qu’on leur donne, tout ce qui n’est pas un plaisir, et encore un plaisir nouveau et inattendu, leur est à peu près indifférent : ou du moins s’ils ne peuvent s’en passer, comme des aliments, cela leur parait si simple, si bien dû, qu’ils n’y font aucune attention, et n’en savent aucun gré. Voyez-les à la maison paternelle : tout ce que leurs parents font pour eux, leur semble une véritable dette , ou plutôt ils ne déGnissent rien, mais ils témoignent bien rarement quelque reconnaissance. Les instituteurs les plus dévoués ne peuvent pas espérer mieux.

Je dirai plus , car je veux tout dire : qu’on remplace à peu près complètement leurs parents auprès d’eux, qu’on les élève même gratuitement , qu’on prenne d'eux les soins les plus paternels, qu’on se charge de les nourrir, de les vêtir : non seulement ils n’en éprouveront aucune reconnaissance , mais souvent même cela leur causera un certain embarras, une gène qui les éloignera de vous : les bienfaits qui vont si loin leur plaisent peu, et quelques-uns auront de la jieine à vous les pardonner, si vous n’y mettez pas une délicatesse inGnie.

Mais ce qui leur inspire encore moins de gratitude et ce qui les choque même, c’est précisément le plus grand

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