‹ De l'educationChapitre 171 sur 188 · SUITE ET FIN DU MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUITE ET FIN DU MÊME SUJET

Où en sommes-nous ù cet égard? je ne le dirai pas. Le détail serait trop pénible. L’abaissement des mœurs publiques sur ce point est tel dans un grand nombre de maisons d’Éducation, que je ne puis me résoudre à le raconter. Je dirai volontiers, comme le disait autrefois M. Royer-Collard en déplorant l’extinction du respect parmi nous : « Le mal est grand. Messieurs, je le sais, je le « déplore,.... oui, le mal est grand, il est infini ; mais c( loin de moi de triompher à le décrire. »

Le respect même qui est dû ù ceux dont je parle et à la haute autorité dont ils sont revêtus, ue permet pas ici de longs récits. D’ailleurs, hélas! il le faut avouer avec confusion, tout cela est connu et jouit même de sa triste célébrité. Je veux donc, afin d’échapper au péril de blesser les convenances qui me sont les plus respectables et les plus chères, commander la réserve h ma plume. D’ailleurs, pour exciter les esprits à réfléchir plus profondément sur les causes réelles et les premières origines du mal, il faudrait peut-être remonter plus haut, jusqu’à l’histoire des mots, des idées et des mœurs, en ce qui touche l’autorité

CH. V. LA LOI DU RESPECT ENVERS L’INSTITUTEUR. 5711 et le respccl dans l’Éducation : et peut-être est-ce de là que nous viendraient les lumières les plus sûres, les réllexious les plus sérieuses et les plus pénétrantes sur le grave sujet qui nous occupe.

M. Villemaiu écrivait avec raison dans sa belle préface de la nouvelle et dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Une langue, c’est la forme ap- « parente et visible de l’esprit d’un peuple. Il y a tou- « jours un rapport profond, quoique souvent obscur et en « apparence efl'acé, entre les mots et les idées, entre les « idées et l’état social d’un peuple. »

C’est a la lumière de cette parole, c’est sous l’inspiration de cette grande philosophie du langage humain, qu’il faudrait étudier dans notre langue la déchéance de nos idées et de nos mœurs, en ce qui touclie l'Éducation, et peut-être serions-nous conduits à nous demander alors à nous-mêmes par quelle fatalité, depuis long-temps déjà, il y a chez nous comme une secrète inclination qui nous entraine à livrer au mépris les noms de ceux qui se dévouent à faire l’Éducation de la jeunesse.

Je le sais, tous les grands noms, dépositaires de l’autorité publique à un degré quelconque, ont souffert en France; mais cela n’a jamais été jusqu’à ce point. Nulle autorité, nulle fonction n’a jamais subi de telles injures : nulle jamais n’a fourni à la dérision publique autant de noms, respectés d’abord, puis bientôt moqués, et dont il ait fallu ensuite constater l’avilissement et la chute.

Mon dessein n’est pas ici d’examiner à qui la faute, et puis de faire à chacun la part de ses torts ; je n’ai point ce droit, et ne suis ici de meilleure condition que personne. Je ne voudrais offrir à chacun en ce moment que la juste matière d’un sérieux et utile examen de cons-

580 LIV. IV. L’ENFANT ET LA LOI DU RESPECT, cience, à moi comme aux autres, et dire simplement h quel point il est douloureux de voir les mois les plus élevés par la nature des idées et des choses qu’ils expriment, les noms les plus respectables, s’avilir et tomber successivement sous les coups de je ne sais quelle puissance malfaisante qui les poursuit, jusqu’à ce qu’ils soient effacés de la langue d’une nation ; ou plutôt, pour me servir de l’expression des dictionnaires, jusqu’à ce que, à force d’insultes privées et de mépris public, ils ne se disent plus que par dérision.

Et cependant nous devions à nos pères, et nous avons encore une belle langue pour cette grande œuvre!

Si l’Éducation a gravement souffert de notre langage et de nos mœurs, si elle a même subi de tristes altérations dans les dictionnaires de la nation, toutefois, je suis heureux de le dire à l’honneur de qui il appartient, on peut l’y retrouver encore tout entière avec son cortège d’idées nobles, d’idées justes, d’idées élevées, avec les définitions exactes des droits et des devoirs de chacun. On peut y étudier, avec lumière et certitude, ce qu’est l’Éducation dans son idée la plus simple, la plus générale et la plus haute; et par là même découvrir quelle est sa vraie nature, son vrai but, sa nécessité supérieure, son objet, ses moyens, la dignité de ses agents.

Bien qu’il y ait eu et qu’il y ait encore de graves dissentiments dans le langage reçu, les mots généralement employés, malgré les nuances plus ou moins prononcées (ju’y attachent les diverses dispositions des esprits, sont encore de grands noms, exprimant de grandes idées et de grandes choses. — Je citerai, V Education, l’euscignemml, rinstruction : élever, professer, instruire.

Mais , il le faut avouer, on rencontre là aussi , avec

CH. V. LA LOI DU RESPECT ENVERS L’INSTITUTEUR. 581 peine, des mots nouveaux, des mois vulgaires, des mots sans dignité; et, avec une peine plus vive encore, des mots anciens, abaissés et flétris par la force maliieureuse des choses, et par l’entrainement des mœurs.

Sans avoir l’ambition de restituer ce qui n’est plus, ni de relever ce qui est tombé, essayons du moins de conserver ce qui est encore debout et respecté.

Nous ne parlerons donc pas de deux noms devenus depuis long-temps impossibles par la dérision du mépris qui s’y rattache invinciblement. Il suflil d’ouvrir aujourd’hui le Dictionnaire de l’Académie pour voir que ce ne sont plus que des termes injurieux, dont on se sert pour désigner ceux qui enseignent les enfants. — Des termes de mépris, qui indiquent avec moquerie la profession de ceux qui enseignent dans les classes.

Au siècle de Louis XIV, en 1638, Bossuet, écrivant h saint Vincent de Paul, employait encore un de ces mots avec gravité; on disait encore h celte époque, sans se moquer : c’est un excellent pédagogue. Patru nommait saint Benoit le divin pédagogue de la vie monastique. Le Pédagogue chrétien était un livre estimé, des commencements du XVII® siècle. Aujourd’hui , quoique l’Académie dise encore avec raison que la pédagogie est un art fort important, qui exige beaucoup de lumières et d’expérience: pédagogue ne se dit plus que par dérision. C’est, comme pédant, un de ces mots injurieux, dont on peut se servir pour désigner ceux qui font mal le métier de régent dans les collèges.

Les destinées du nom de régent, que je viens d’écrire, sont curieuses à observer, parce qu’elles se balancent encore entre le respect et le dédain. Son passé ne fut pas sans gloire : Rollin l’honora et en fut honoré. Son présent est assez triste : il est réservé aux petits collèges ;

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