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CHAPITRE PREMIER

INFI.UENCE DU CONDISCIPLE ET DE L’ÉDUCATION PUBLIQUE, QUANT AU DÉVELOPPEMENT DE L’ESPRIT.

Ici, les partisans de l’Education particulière et du précepteur privé accordent assez volontiers la prééminence à l’Education publique. Je ne redirai donc pas en détail toutes les raisons qui rendent cette prééminence incontestable : je me bornerai simplement a deux ou trois observations de fait, qui démontrent jusqu’m'i va l’infériorité de l’Éducation particulière, quant à l’horizon qu’elle offre à l’esprit, quant k l’ardeur du travail et à l’élan de l’émulation, et par une conséquence nécessaire, quant ^ l’activité et au développement des facultés intellectuelles.

Il le faut remarquer d’abord , l’Éducation particulière, restreinte k un seul enfant sans condisciples , se fait nécessairement dans un horizon très-rétréci , soit pour le précepteur, soit pour l’élève. C’est Ik l’inconvénient qui touche de plus près au fond des choses et dont la fâcheuse influence se fait tristement sentir dans l’Édueation tout entière; mais on peut surtout affirmer que rien n’est plus funeste pour l’Éducation el le développement de l’esprit. — Afin de bien comprendre ceci, il faut bien voir la vérité de la situation :

Voilk un précepteur et un enfant : ils sont destinés k

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CH. !«■. QUANT AU DÉVELOPPIiMENT DE L'ESPKIT. 3P7 vivre constaniiueni ensemble, chaque jour, du maliu jusqu’au soir, pendant de longues années; car je prends ici l’Éducation particulière dans sa meilleure condition. Je ne suppose pas que les choses vont de telle sorte, que le précepteur, au bout de six mois, prévoit qu’il ne tardera |>as à quitter la maison. Je ne suppose pas, ce qui se rencontre toutefois si souvent, qu’on le change tous les ans ou tous les deux ans, et que l’enfant en aura usé sept ou huit pendant le cours de son Éducation. Rien ne serait pire assurément ; de telles Éducations n’en méritent guère le nom.

Je suppose donc que l’élève et le précepteur demeurent régulièrement pendant huit ou dix années ensemble, et je dis qu’il y a là, pendant ce long temps, pour l’un et pour l’autre, une situation tellement bornée, qu’elle rétrécira nécessairement et peut-être étouffera l’esprit de l’un et de l’autre.

En effet, pour l’élève d’abord, son précepteur est à peu près tout. L’horizon de ce pauvre enfant , retenu habituellement loin de la société des enfants de son âge, les regards de son intelligence, son imagination, ses idées, ne s’étendent presque jamais au-delà de l’horizon, des idées, du langage et des vues plus ou moins étendues, mais toujours personnelles, solitaires, et par conséquent restreintes de son précepteur. On peut dire même que l’enfant demeure toujours en deçà.

Je sais bien que si le précepteur est un homme de génie, s’il est tout un monde, comme Fénelon et Bossuet, l’horizon change et s’élargit, mais la situation n’en est peut-être pas meilleure. — Et d’abord, il faut avouer que les précepteurs de cette sorte se rencontrent assez rarement; mais de plus, ils ne réussissent pas toujours. Car encore faudrait-il que ce monde, que ce génie ne se ré-

S08 LIV. V. INFLUKNCK UL CONUISCIPLK.

velàt à l’enfant que peu à peu et li mesure que son intelligence devient capable de le découvrir et de le comprendre !

Or, c’est ce qui arrivera difficilement, quand ce monde se trouvera tout entier dans un seul homme. Le plus souvent alors le génie du grand homme écrasera le faible enfant.

Je n’hésite pas à penser que l’élève de Bossuet, le Dauphin, par exemple, aurait été beaucoup mieux élevé au collège de Navarre ou au collège d’Harcourt, qu’il ne le fut à Versailles par son immortel précepteur. Bossuet avait beau être assisté par le duc de Montausier, par le savant Huet, par le célèbre abbé Fleury, et par d’autres hommes d’un égal mérite, tout cela ne fit pour le grand Dauphin que la plus médiocre Éducation.

L’enfant le plus vulgaire reçoit plus de soins intelligents et en rapport avec ses besoins, rencontre plus de précepteurs utiles, plus de gouverneurs dévoués dans l’Éducation publique, qu’un fils de roi dans l’Éducation particulière. Dans une Éducation publique bien cx)nstituée, dans un collège où rien ne manque, un enfant a trente instituteurs et trois cents condisciples, qui tous s’occupent de lui et concourent à son Éducation, sans que nul soit à ses ordres. En dix ans il traverse tout cela ; c’est tout un monde ; c’est plus que le génie d’un grand homme, c’est la société tout entière.

Il y a là un horizon, un grand jour, un grand air ; quelque chose de plus fort, de plus large, de plus animé, de plus vivant, de plus éclairé que le cabinet de Bossuet luiméiue ne pouvait l’étre pour son élève. Il y a là plus d’esprit autour de l’enfant; j’entends plus d’esprit respirable pour lui, si on me permet cette expression, plus de cet

CH. 1». yUANT AU DÉVCi-OPPEMEM DE L’ESPRIT. S9U

esprit düiil il a besoiu. C’est l’atmosphère, c’est la société qui convient à ce jeune âge, a ses pensées, h ses goûts, au développement de toutes ses facultés. Il jouit là de l’air le plus vif et le plus naturel; et par là même, il y prend quelque chose de plus ferme, de plus élevé, de plus actif, de plus robuste : il y devient plus vaillant.

Ou peut citer à l’encontre la grande et belle Education du duc de Bourgogne, il est vrai : c’est peut-être la seule Éducation particulière qui soit demeurée véritablement illustre; mais ou me permettra de dire qu’il y fallut un , Fénelon, c’est-à-dire beaucoup plus qu’un grand génie; et j’ajouterai que Fénelon lui-méme laissa dans son admirable élève un seul, mais grave défaut, qui eût été manifestement corrigé par l’Éducation publique. Après l’Éducation achevée, le maître reprochait à l’élève d’être trop PARTICULIER, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens. — Ainsi, pour le duc de Bourgogne lui-méme, l’horizon avait été rétréci, le condisciple avait manqué !

Je ne fais pas remarquer ici combien l’horizon de l’enfant est, trop souvent encore, borné par les préoccupations aveugles de ses parents, borné par l’esprit étroit des serviteurs de la maison. Non : je prends l’Éducation particulière dans scs meilleures conditions. Je suppose que les parents sont très-intelligents; je suppose qu’il n’y a autour de l’enfant que des domestiques et des femmes de chambre de bon sens, et par conséquent, que ni les uns ni les autres ne se mêlent pas mal à propos de son Éducation, qu’ils ne viennent jamais à la traverse du précepteur, et le laissent travailler seul à son œuvre. Quand cela s’est-il vu?... rarement: je le suppose néanmoins ici volontiers.

Mais ce que je ne puis passer sous silence, parce que là SC trouve ma thèse pré.scnte, c’est combien, bon gré, mal

gré, l’Education particulière est bornée par les condisciples absents, et pour le développement de l’instruction classique elle-même : qu’il me suffise de citer ces très-simples, mais très-profondes paroles de Quintilien : « Il est certain n qu’un enfant ne peut apprendre chez lui que ce qu’on lui » enseigne, et qu'aux écoles, il apprend eticore ce qu’on « enseigne aux autres. »

Mais si l’horizon de l’enfant est si borné, que dirai-je de l’horizon du précepteur, et des charmes d’esprit qu’il y • peut rencontrer? Croit-on que le pauvre précepteur ne souffre pas aussi de l’isolement de son élève et de l’absence des condisciples? Quel horizon, hélas! pendant dix aimées, pour un homme de mérite, que celui d’un enfant qui ne sait rien que ce qu’on vient de lui apprendre ! Je ne connais pas un précepteur ayant de l’esprit qui n’en gémisse au-delà de ce qui se peut imaginer; et je ne voudrais ici d’autres témoignages contre l’Education particulière que celui des hommes de mérite qui s’y dévouent.

Bossuet se consolait de l’horizon misérable où le grand Dauphin le condamnait à passer une grande partie de ses journées, en composant pour la postérité le Discours sur l’Histoire universelle et la Politique sacrée ; mais son élève souffrait probablement plus qu’il ne profitait de ces magnifiques travaux, et il faut reconnaître d’ailleurs que cette consolation n’est pas à la portée de tous les précepteurs.

Quintilien, après avoir expérimenté tour à tour l’Éducation publique et l’Education privée, écrivait : « 7/ n’g a « pour l’ordinaire que des hommes d’un esprit médiocre « qui daignent s’attacher à l’Education d’un seul enfant, « et faire l’office de précepteur : c’est qu’ils se sentent in- « capables d’un emploi plus relevé. » J’avoue que je ne partage pas ici entièrement l’opinion de Quintilien. Sans

CH. I”. QUANT AU DÉVELOPPEMENT DE L’ESPRIT. 60r doute, il n’est pas fréquent de trouver des hommes d’une rare valeur qui consentent à se livrer ii l’Éducation privée. J’en ai connu toutefois; j’en connais encore plusieurs, et du plus incontestable mérite. Mais je dois l’avouer, ils sont difiBciles à rencontrer, soit parmi les laïques, qui ne trouvent pas assez, dans l’Éducation privée, les avantages d’une carrière et l’honneur de l’avenir; soit, surtout, parmi les ecclésiastiques, qui, s’ils ont un mérite véritable, sont toujours appelés par leur évêque et par l’inspiration de leur cœur à des fonctions d’une importance plus . élevée ou plus étendue (1).

Des précepteurs, hommes de mérite, sont donc véritablement assez rares. Sur cette rareté, d’ailleurs, le témoignage des parents eux-mémes est ici le plus grave et le plus sévère de tous. J’ajouterai même k ce témoignage celui des précepteurs distingués que j’ai pu connaître ; car c’est

il) Voilà pourquoi je n’bésile pas à dire, généralement parlant, qu’un bon laïque précepteur est moins difficile à trouver qu'un bon ecclésiastique ; et j’ajoute, qu’ici comme ailleurs, l’ecclésiastique, s'il n'est trèsbon, est pire que lu laïque.

Si l’ecclésiastique n’est pas dans les ordres sacrés, un comprend sans peine les inconvénients d’une vocation douteuse, qui se dément le plus souvent, et à laquelle il renonce en même temps qu’à un habit respecté et à des habitudes qu’il ne regarde plus comme un devoir pour lui.

Je ne parle pas de celui qui est dans les ordres sacrés, mais non encore en âge de recevoir la prêtrise : ce ne peut être qu’un précepteur de passage ou d’occasion.

S’il est prêtre entln, il faut, ou qu’il appartienne à un diocèse trèsriche en bons sujets, et que son évêque ait cru pouvoir l’accorder par affection pour une famille chrétienne, et à cause du bien qui peut en résulter ; ou qu’une faible santé exige qu’il quitte les travaux du saint ministère, et se repose quelques années, en faisant une Éducation particulière. — En dehors de cos deux circonstances, je ne comprends pas, dans le temps où nous vivons, qu’un prêtn' zélé et véritablement distingué se dévoue à une Éducation partienlière.

fiOJ LIV. V. INFLL'KNCE üü atïSDISClPLE.

surtout par leur expérience et leurs eniretieus que j’ai compris tous les inconvénients de l’Éducation particulière. Nul, en effet, ne gémit plus de ces déplorables inconvénients que les hommes d’esprits condamnés à les subir.

t Je veux bien, continuait Quintilien, que, par argent, par crédit, par amitié même, on vienne à bout d’attirer chez soi un homme d’un mérite rare ; cet homme sera-t-il, tout le jour, occupé à enseigner, à surveiller un enfant? et l’enfant sera-t-il continuellement occupé à le regarder, à l’écouler? Mais un regard fixe et continuel sur le même objet fatigue, stupéfie les yeux. Il en est de mémo de l’esprit. »

Un horizon rétréci et toujours le même le lasse, l’obscurcit, disons le mot, l’éteint : évidemment c’est ce que Quintilien veut dire, et on le comprend. Ces deux Êtres, ces deux malheureux esprits condamnés k se regarder perpétuellement l’un l’autre, tombent dans une certaine lassitude, dans un certain anéantissement, et, comme l’avouaient devant moi des parents et des précepteurs qui en avaient fait l’expérience, dans une sorte de stupéfaction intellectuelle. — De Ik les reproches de détail adressés tant de fois, avec tant de force et de raison, k l’Éducation p)articiilièrc ; de Ik des enfants sans aucun goût pour le travail, sans aucun élan, sans aucune émulation; de Ik des précepteurs sans action, sans éloquence et sans vie. El comment veut-on qu’il en soit autrement?

( Comment veut-on, disait Quintilien, qu’un maître, qui n’a qu’un enfant à instruire, donne jamais à ses paroles le poids, le feu et la vivacité qu’elles auraient s’il était animé par de nombreux auditeurs? La force de l’éloquence réside principalement dans l’âme. Il faut que l’âme soit touchée fortement, qu’elle se fasse des images vives de.s cho.ses, qu’elle sc transforme, pour ainsi dire, en ceux qu’elle vent persuader. »

CH. 1". QUANT AU DËVELOPl'EMHNT DE L’ESPRIT. 605

Hais comment voulez-vous qu’un pauvre précepteur s’anime de la sorte dans cette triste et perpétuelle solitude, en face de ce malheureux enfant qui, depuis long-temps déjà, se lasse de l’écouter; qui, s’il faut dire tout ici, et nommer les choses par leur nom, a déjà bâillé dix fois, malgré lui, depuis le commencement de la classe? Mais si le précepteur s’animait, il serait ridicule, et l’enfant ne cesserait de bâiller que pour rire au nez de ce singulier déclamateur.

c Figurons-nous, en effet, dit encore Quintilien, un hoinnic qui déclame et qui prononce un discours ; représentons-nous sa voix, sa mine, sa démarche, sa prononciation, son geste; voyonsle s’échauffer, se transporter, se fatiguer, se tourmenter : tout cela pour un seul auditeur Mais il aura l’air d'un insensé !

( Ou plutôt la pensée ne lui en viendra seulement pas : il sentira une secrète indignation, un secret dédain, et même, je ne sais quelle impuissance d’employer, pour un .seul auditeur, ce grand talent de la parole qui coûte tant de peines et de travaux. Ce serait l'avilir, le profaner; et il aurait honte de donner un air si magnifique à un simple entretien. »

Au contraire, une classe nombreuse anime naturellement un professeur. Combien de fois n’ai-je pas été témoin de ce que je vais dire ! Combien de fois n’ai-je pas rencontré nos jeunes professeurs au moment où ils quittaient leurs études les plus chères pour aller faire leur classe ! Ils marchaient presque toujours avec joie.

Un professeur qui va faire sa classe... Mais il va trouver là de jeunes esprits, nombreux, animés, pleins d’émulation, qui l’attendent : ExvUlanliaque haurit corda pavor piUsans, spesque artecla juvenUe.

L’effort qu’il fait pour les saisir, les élever jusqu’à lui, les dominer, lui donne de nouvelles forces. Il y a là, au moins, une noble et belle entreprise, une lutte digne d’im

«04 LIV. V. IMKLtKNCli Ui: CONÜISClPLt:.

homme de cœur. Dans le nombre, sans doute, il se trouve des ignorants, des paresseux ; mais les enfants studieux, intelligents, généreux, l’aident k éclairer l’ignorance, k entraîner la paresse des autres.

Et puis, comprend-on combien ici la responsabilité du professeur est plus réelle ? Il tient et il doit tenir k ce que la classe marche bien,* se distingue aux examens. Lk, aux yeux de ses collègues, de toute une maison, il est sans excuse, si ses élèves répondent mal.

Avec un seul disciple, le précepteur peut se retrancher derrière la médiocrité de son élève ou accuser sa pareæe.

Mais une classe, vingt ou trente élèves, c’est l’humanité tout entière : elle ne peut être paresseuse ni imbécille en masse; il faut qu’elle se distingue, ou le professeur est coupable. La paresse ou l’imbécillité deviennent alors son fait personnel. Quant k l’émulation, on en a tant parlé; on s’accorde tellement k reconnaître sa nécessité et ses avantages dans l’Éducation publique, que je me bornerai k ce que nous en raconte Quintilien :

« Dans l’Éducation publique, l’enfanl verra tous les Jours son maître approuver une chose, corriger l’.nutre; blûiner la pares.se de celui-ci, louer la diligence de celui-là. Tout lui servira : l’amour de la gloire excitera son courage; il aura honte de céder à ses égaux; il voudra même surpasser les plus avancés. Voilà ce qui donne de l’ardeur à de jeunes esprits! je me souviens d’une coutume que nos maîtres observaient dans mon enfance avec succès : ils nous partageaient en différentes classes, qu’ils réglaient eux-mêmes selon nos forces; aussi, chacun cherchait à faire les plus grands progrès et à l’emporter sur ses condisciples. Cela s’examinait fort sérieusement, et c’était à qui remporterait l’avantage. Mais d’être le premier, à la tête des autres, voilà surtout ce qui faisait l’objet de notre ambition. Au reste, ce n’était point une affaire décidée sans retour : à In (in du mois.

r.H. I". QUANT Al! l)KVKI,OI>PENKNT DK I.’ESPIIIT. 6U:i celui qui avait élé vaincu pouvait prendre sa revanche, cl renouveler la dispute qui n'en devenait que plus ('chauffée; car l'iin, dans l’attente d’un nouveau combat, n’oubliait rien pour conserver son avantage; et l’autre trouvait dans sa honte et sa douleur des forces pour se relever avec éclat. Je sais bien que tout cela nous donnait plus de courage et d’envie d'apprendre que tout ce qu’auraient pu faire et nos maîtres, et nos précepteurs, et tous nos parents ensemble. »

A la suite de ce passage de Quintilien, je placerai ici ce que m’écrivait récemment, sur le même sujet, un des précepteurs les plus capables que j’aie jamais connus :

« Dans l’Éducation particulière, tous les moyens qu’on peut employer pour exciter l’émulation, ne remplissent que très-imparfaitement le but. Dans l’Education publique, les élèves ont un auditoire, les succès une digne récompense, les fautes, la paresse une juste et grande publicité.

( Dans l’Éducation particulière, un enfant que l’on fait lutter avec un cousin ou avec quelques camarades, fait quelques efforts de plus que s’il était seul. .Mais il est là, tout au plus comme un avocat dans une petite conférence, comme un acteur à la répétition solitaire : dans l’Éducation publique, c’est un acteur sur la scène, un avocat devant le tribunal, un orateur à la tribune. .

* Pour un élève seul, les études n’ont point un but immédiat ; voilà pourquoi elles sont presque toujours accumpagnées de fatigue, d’ennui, de dégoût: dans l’Éducation publique, le but immédiat, c’est un noble et légitime succès convenablement et solennellement constaté. Voilà^pourquoi aussi, il est bien rare qu’un enfant qui a fait ses études dans sa famille ait cette ardeur généreuse qui prépare de loin les grands hommes et les grandes choses. Celui qui, dès son enfance, a été accoutumé aux luttes et aux triomphes du collège, conservera cette noble passion toute sa vie, elle s’ennoblira, se sanctifiera dans son âme, et l’aidera à accomplir les œuvres du courage et de la vertu. >

Le disciple de l’Éducation privée, au contraire, est

(!0r. LIV. V. INKLDENCE Ül! CONDISCIPLE.

comme une piaule que le défaut d’air et de lumière, le défaut d’horizon, d’espace, rend impuissante h porter des fruits glorieux. Rien n’est plus triste h voir que ces hommes incapables du grand air de la vie publique.

« Pour moi, disait Quintilien, je veux qu’un homme qui est destiné à vivre au milieu des affaires et à tenir sa place dans le monde : je veux, dis-je, qu’il s’accoutume de bonne heure à ne point craindre la multitude, et qu’il se donne bien de garde de contracter celte pusillanimité qu'inspire naturellement une vie solitaire et retirée. Il faut que l’esprit s’élève et s’évertue; au lieu que dans la retraite et dans les ténèbres il languit et s’abat, il se rouille, pour ainsi dire.

« Voyez ce jeune homme : il demeure interdit, le grand jour le bles.se : tout lui est nouveau, tout l’embarrasse; c'est qu’il n’est jamais sorti de la maison paternelle: il n’a appris que dans la solitude ce qu’il doit pratiquer aux yeux de tout le monde. »

Pour confirmer ces observations du bon sens, il suffit de voir ces pauvres enfants élevés solitairement, quand ils se trouvent en présence d’autres enfants élevés au grand air de l’Éducation publique. Gomme ils craignent les concours, les compositions, les comparaisons! Comme un revers, une infériorité les abat, les humilie, ou les irrite, au lieu de les animer, de leur inspirer les nobles représailles d’une vaillante émulation ! Esprits timides, ombrageux, gourmés ; ils ne sont le plus souvent que des soldats de parade ! Et du côté du caractère, comme ils craignent le contact et le frottement des autres enfants! quelle sensibilité sur la plus légère plaisanterie ! quelle défiance, quelle susceptibilité ! Comment un homme se formera-t-il de ce petit être tremblant et sauvage ?

Il reste encore ici une observation très-juste et trèsimportante h faire. — Dans l’Éducation particulière, qui peut dire h un enfant ; voici la mesure exacte de votre

Digitizr-i ! , C^oogk

CH. 1«. QUANT Al) IIÉVKLOPPEMENT DE L’ESPRIT. 601

travail, de vos efforts, de vos succès; en deçà vous n'aurez pas rempli votre devoir?... Dans l’Education publique, cette mesure c’est le travail des autres. Il faut, de toute nécessité, que l’enfant s’entende et compte avec les exigences légitimes de son amour-propre ; il faut qu’il se classe parmi ceux qui ont de l’esprit, du talent, du travail, de l’honneur, ou parmi ceux qui n'en ont pas. De là cette constance, ces efforts continuels pour vaincre sa paresse et se distinguer convenablement!

Mais, dira-t-on peut-être, cette émulation si vantée n’est-elle pas un grave péril? ne peut-elle pas devenir un amour-propre très-dangereux? — Sans doute, l’émulation peut devenir un mauvais amour-propre; mais la bonne Éducation publique y remédie facilement. L’amourpropre étroit, misérable, croit au contraire et se développe excessivement et sans remède dans l’Éducation privée. « C’est là, disait encore Quintilien, qu’on s’enfle « d’un sot orgueil, et qu’on s’entête de soi-même ; « car c'est une nécessité que celui-là s’en fasse accroire, « qui ne se compare avec personne ! »

Me permettra-t-on de citer ce que M. de Talleyrand écrivait autrefois, sur ce point très-délicat, à un de ses contemporains? « La vie privée, disait-il, produit, en géné- « ral, sur le caractère des hommes ce que l’Éducation par- « ticulière produit sur celui des enfants : les intérieurs sont « comme toutes les petites pièces, où toutes les odeurs, « l’encens surtout, portent à la tête. »

Il est à remarquer, en fait, que jamais les plus religieux instituteurs de la jeunesse n’ont redouté l’émulation. L’Église catholique elle-même a toujours cherché à faire naître, dans le cœur de ses disciples, les nobles sentiments et tontes les ardeurs d’une émulation généreuse.

CO» i,iv. V. inkix’|!:n(;k du (’.ündis(;iplk.

La première dans le monde, l'Église a institué les grades, les honneurs littéraires, les distinctions scientifiques, les concours, les prix du travail. Elle redit volontiers avec saint Augustin à chacun de ses enfants : Pourquoi ne pourrais-tu pas ce qu’ont pu ceux-ci et ceux-là? Cur non poteris quod isti et ütee ? Seulement l’Église nous avertit de ne pas chercher à l’emporter sur im rival, pour surpasser l’homme, mais pour surpasser, s’il est possible, le bien qui est dans cet homme, et atteindre par là un bien plus grand : ce qui est l’amour non de la vaine gloire, mais du bien le plus élevé et de la gloire la plus noble et la plus pure.

C’est le puritanisme philosophique qui a essayé de bannir de l’Éducation les justes louanges, l’émulation généreuse. Le pédantisme qu’il affecte et qu’il inspire est véritablement curieux à examiner de près. Rien de plus sec, de plus raide, de plus compassé ; tout y est d’une fade sensibilité ou d’une sécheresse désespérante.

Non, non : Je ne suis pas de ceux qui redoutent dans l’Éducation le condisciple et la noble rivalité qu’il excite.

Le condisciple ! mais, je l’ai dit, et je ne puis que le répéter, c’est un des plus puissants, des plus nécessaires moyens d’Éducation intellectuelle et morale ! Quoi ! vous voulez faire un homme, et vous avez eu la pensée de l’élever loin de ses semblables !

Le condisciple ! mais c’est la société qui commence, la vie sociale, ses devoirs et ses droits; l’ardente émulation, la puissance de l’exemple, le partage des joies et des douleurs, des travaux et des succès, la naïve amitié, l’appui, le secours mutuel, la fraternité même; car le condisciple, c’est un frère quand la maison d’Éducation est une famille.

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