CHAPITRÉ IL
INFLUENCE DU CONDISCIPLE ET DE L’EDUCATION PUBLIQUE, QUANT A LA FORMATION DU CARACTERE.
Ce second aspect de la question a encore plus d’importance, et d’intérét que le premier. Je me bornerai, du reste, ici, comme dans le chapitre précédent, à donner les raisons les plus simples et les plus pratiques.
Et d’abord , qu’on veuille bien le remarquer : dans
ou LIV. V. I.NFLIENCE DU CONDISCIPLE.
l’Éducation publique, les froissements odieux sont épargnés à l’enfant; et il y rencontre, en revanche, tous les froissements utiles à la formation du caractère. Dans l’Éducation privée, au contraire, les froissements utiles manquent, et les froissements odieux sont inévitables, en sorte que l’enfant y est tout à la fois amolli et irrité.
Voici ce qu’écrivait sur ce sujet un homme dont j’aime à citer le nom, l’autorité et le langage, M. Laurentie ;
« La vie (le famille convient au premier âge, niais bientôt elle est trop douce et trop indulgente. L’enfant n’apprend guère, au milieu des tendres soins qui tous ont pour objet de l’empêcher de souffrir, que la souffrance est une loi de riiumanité. La famille forme l’enfant aux vertus paisibles, non point aux vertus môles et fortes. Il n’en est point ainsi de la vie de collège, où la sollicitude la plus paternelle ne saurait empêcher la privation et le sacrifice, et où d’ailleurs tout fait une nécessité de combattre les penchants à la mollesse et de vaincre les goûts efféminés. Le collège, c’est un monde avec scs petites passions, mais réglées par une autorité vigilante. Celui qui n'a pas vécu au collège, est bien surpris, en arrivant dans la vie, de se trouver tout désarmé, contre les tourments qu’il se grossit, contre les contrariétés d’amour-propre qui le désolent, contre les taquineries vaniteuses qui le désespèrent. »
M. de Donald pensait comme M. Laurentie, et il a exprimé son opinion sur ce point, avec une finesse et une profondeur d’observation très-piquantes :
« Dans l’Éducation domestique, même la plus distinguée, dit-il, l’enfant voit tout le monde occupé de lui ; un précepteur pour le suivre, des domestiques pour le servir, quelquefois les enfants du voisin pour l’amuser, une maman pour le caresser, une tante pour excuser ses fautes; il aura éprouvé des résistances de la part de ses supérieurs, ou des bassesses de la part de ses inférieurs ; mais il n’aura pas essuyé de contradic-
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTÈRE. SIS lion de la part de ses égaux, et parce qu’il ne l’aura pas essuyée, il ne pourra la souffrir. Celle conlradiclion si utile s’exerce par la collision des esprits, des caraclères, el quelquefois des forces physiques. Elle nbnis.se l’esprit le plus fier, assouplit le caraclère le pius raide, plie l’humeur la moins complai.sante ; el l’on sent à merveille que les graves reproches de M. l'abbé à un enfant qui a de l’huineur, les petites mines de la maman et les .sentences de la tante no produisent pas, pour l’en corriger, l’effet que produirait l’acharnement d’une demi-douzaine d’espiègles appliqués à contrarier le caraclère bourru de leur camarade. »
Parmi tous les avantages qu’on recueille de l’Éducation' publique dans un bon collège, parmi les choses qui contribuent le plus ’a l’affermissement du caraclère, il faut mettre au premier rang l’ordre et la discipline, qui disposent, pour tous, d’une manière uniforme, tous les exercices de la journée; la vie simple et frugale qu’on y mène, loin des douceurs et des caresses amollissantes de la maison paternelle, et eiilin tout ce que Je nommerais volontiers les froissements de la clocbe, de la règle, du régime. L’influence de CCS choses sur la vie entière est incalculable.
Voici quelques lignes fort curieuses qu’écrivait, à ce sujet, dans ses mémoires, Henri de Mesmes, un des plus illustres magistrats du XVI® siècle :
« Avec mon puis-né Jean-J.icques de Mesmes, je fus mis au collège de Bourgogne, dès l’an 15i2, en la troisième cla.sse; puis je fis un an peu moins de la première. Mon père disait qu’en celte nourriture du collège, il avait eu deux regards : l’un à la conservation de la jeunesse gaie el innocente; l’autre à la discipline scholastique, pour nous faire oublier les mignardises de
la maison el comme pour nous dégorger en eau courante Je
trouve que ces dix-huit mois de collège me firent assez bien. J’appris à répéter, disputer et haranguer en public; pris connaissance d’honnêtes enfants dont aucuns vivent aujourd’hui ;
j'uppi'is la vie frugale de la scholarité et à régler mes heures. Tellement qu’au sortir de là, je récitai en public plusieurs vers latins et deux mille vers grecs fails selon l’âge ; récitai Homère par cœur d'un bout à l'autre, qui fut cause, après cela, que j’étais bien vu par les premiers hommes du temps. »
Je pourrais citer encore ici bien d’autres témoignages : je ne le crois pas nécessaire. Sur ce point, la contestation n’existe guère. Les partisans de l’Éducation privée avouent qu’elle est peu favorable à l’aifenhissement du caractère, et que trop souvent elle forme des enfants gâtés par la mollesse et par la vanité.
Mais il est un point sur lequel j’insisterai davantage, parce qu’il est d’une égale importance, et qu’on n’y a peut-être pas jusqu’à ce jour regardé de si près.
Dans l’Éducation domestique, non seulement les froissements utiles manquent, mais les froissements odieux sont inévitables, et voilà pourquoi, dans cette Éducation, non seulement le caractère ne se fortifie pas, mais souvent même, il s’aigrit et se déprave. Ici, qu’on veuille bien me permettre les détails : ils sont nécessaires.
Et d’abord, dans l’Éducation privée, les caractères indociles sont perpétuellement irrités, parce que le commandement du précepteur est toujours personnel ; la règle tout à fait individuelle, par conséquent persécutrice; du moins l’enfant le croit et le sent ainsi. C’est lui toujours qu’on poursuit; c’est toujours à lui qu’on en veut; c’est du moins toujours à lui qu’on s’adresse, du malin au soir, à toute heure, à tout moment. Dans l’Éducation publique, au contraire, les froissements personnels disparaissent. Une cloche sonne, deux cents enfants marchent. Le vôtre marche avec les autres; il est entraîné; il n’en veut, il ne peut en vouloir à personne. Il ne saurait s’irriter contre la cloche :
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTÈRE. 017 elle a sonné pour tous, il n’y a pas de révolte, pas de mauvaise réponse possible ici. Tous se mettent en rang, au travail, au silence, en même temps. Rien ne blesse Ik l’amour-propre de l’enfant : rien n’est odieux : c’est la justice, c’est la règle générale, c’est l’ordre public; on n’y réplique point, ce serait insensé : la pensée même n’en vient pas. D’ailleurs c’est un de ses condisciples qui fait sonner la cloche. La cloche elle-même obéit à l’heure, à l’horloge, c’est-à-dire, à la puissance du Temps. Toute une maison, ses maîtres eux-mêmes cèdent, comme lui, à ce pouvoir suprême, mystérieux, qui est le temps de chaque chose; qui ordonne le travail, le silence, les délassements, la prière, les repas, le sommeil, la vie tout entière, et qui, par là même, fait la paix, la tranquillité de l’ordre, l’harmonie universelle : Pax tranquillitas ordints. Contre un tel ordre, toute révolte serait un acte à la fois absurde et indigne, vaincu sur l’heure, anéanti par son indignité même. — L’Éducation publique triomphe donc naturellement, simplement, de toutes les résistances, sans descendre à des luttes misérables. Elle les fait disparaître par une force supérieure et irrésistible. Son action, sa puissante énergie, s’exercent dans un champ si vaste, dans une région si élevée, d’une manière si générale, si impersonnelle, pour ainsi dire, que la petite guerre n’y est pas possible.
Et quant aux grandes résistances, elle les prend de haut, elle les enlève ; et s’il le faut, quand elles résistent trop, tout à coup elle les brise ou les bannit, et la tranquillité de l’ordre, la loi et la paix demeurent toujours.
Quoi qu’il arrive, ce n’est jamais une querelle égoïste : c’est toujours au nom de l’ordre public, du bien général, que, sans avoir rien de vexatoire, l’autorité exige une
obéissance qui est toujours honorable et facile, parce qu’elle est commune.
Parlerai-je des caractères paresseux aux prises avec l’Éducation privée?.... il faut nécessairement qu’ils s’y anéantissent ou s’y aigrissent; il faut ou les laisser dormir ou les irriter. Un pauvre précepteur est obligé de se croiser les bras tout le jour, et de demeurer la, sans puissance, sans ressources, désespéré, déshonoré, devant une force d’inertie invincible ; ou bien il est réduit à reprendre, à exciter, h aiguillonner mille fois de suite : c’est un tourment pour l’enfant, c’est un tourment pour le maitre.
De Ih, l’obéissance, le respect, la reconnaissance cher l’un; rattachement, l’affection chez l’autre, sont h peu près impossibles.
Non, je n’aime pas l’Éducation privée; parce qu’elle fait mépriser ce qu’il y a de plus respectable au monde! l’autorité; et haïr ce qu’il y a de plus aimable : l’enfance !
Et il faut avouer que le plus souvent l’enfance y est haïssable, parce qu’elle y est sans docilité, sans affection et sans respect; et l’autorité y paraît méprisable, parce qu’elle est condamnée à devenir, trop souvent, une sorte de persécution sans dévouement ni bonté.
Oui, lorsque ce précepteur et cet enfant ne vivent pas ensemble dans une cordiale intelligence; lorsque le caractère, soit de l’un, soit de l’autre, soit de tous les deux, s’oppose a ce qu’il s’établisse entre eux une sorte de familiarité convenable, il est manifeste que ce doit être une torture morale affreuse pour ce pauvre enfant, condamné à voir, sans cesse, un œil inquisiteur qui le suit dans tous ses mouvements; condamné à entendre continuellement la même voix, une voix sèche et sévère qui le répri-