CH. II. QUANT A LA KOHHATIÜ.N UU CAHACTËHE
mande (i). Et d’autre part, quelle torture pour ce précepteur, d’avoir là, toujours sous les yeux, le même enfant, la meme résistance, la meme paresse, les memes réponses, la même stupidité!
Non : il le faut roconnailre, celle situation est de celles dont on peut presque dire qu’elles répugnent à la nature. L’Éducation privée fait vivre beaucoup trop inlimement le précepteur avec les défauts de ses élèves; il les voit de trop près, à toute heure; il en souffre trop pour conserver avec eux l’indulgence convenable; et eux, de leur côté, voient de beaucoup trop près ses faiblesses.
Aussi je me souviens que quand je parlais à des précepteurs de mon amitié pour l’enfance et des charmes de cet âge, ils se prenaient à sourire tristement et me disaient : Ou voit bien que vous n’avez jamais été précepteur; si vous l’aviez été, vous ne parleriez pas de la sorte.
Dans l’Éducation publique, au contraire, dans ce grand mouvement, dans celle variété perpétuelle et régulière des hommes et des choses, l’humeur, la défiance, l’inquiétude, l’irritation, ne peuvent être éternelles.
Qu’on y rélléthisse, et on verra, par exemple, quel avantage il y a pour tous à ce que celui qui préside à l’étude et au travail n’ait pas à en demander compte et ne soit pas celui qui fait la classe (2). Si l’un est mécontent, il
(1) Voici ce que me disait un de nies amis auquel j’avais communiqué les lignes qui précèdent : « Dans ma jeûneuse, arec une imagination
• vive, tous un extérieur très-calme et tiès-timide, si j’avais été « placé dans ces conditions, je me serais ouvertement révolté, ou je « serais devenu fou. Oui, l'un ou l'autre me serait infailliblement
• arrivé, u
(2) Bien que dans une maison d'Édiieation fortclnenl cl babilcmenl constituée, il y ait, entre le professeur et le président du travail, intelligence nécessaire cl rapport fréquent.
y a ressource auprès de l’autre, la mauvaise humeur ne se perpétue pas ; il y a remède pour l’enfant et pour le maître.
Il n’en est pas de même dans l’Éducation privée. Un pauvre précepteur a dû, pendant l’élude, dire vingt fois k son élève : Travaillez donc! faites donc votre devoir! étudiez donc vos leçons ! Et après qu’il sait et qu’il a tristement constaté que le devoir n’a pas été travaillé, ni les leçons apprises, vient la classe où il fait réciter les leçons et corrige le devoir. Naturellement alors l’humeur du maître et de l’enfant continue et va jusqu’k l’exaspération.
Puis, après la classe, arrive la récréation. Et bien qu’il n’y ait entre ces deux êtres ni harmonie possible, ni jeux, ni plaisirs communs, ils sont condamnés k prendre cette récréation ensemble : il faut que l’un divertisse l’autre. Si c’est k la maison, le précepteur est obligé plusieurs fois de dire k l’enfant d’un ton chagrin : Mais taisez-vous donc, vous faites trop de bruit : on ne s'entend pas!... Et alors l’enfant demeure immobile, ennuyé, anéanti, la tête sur un livre, ou sur une carte de géographie qu’il a déjk regardée, tachée, déchirée dix fois; sentant son maître toujours Ik qui le regarde et l’obsède : ou bien, s’il fait beau, ils sortent et vont k la promenade ; et vous les rencontrez rue du Bac, ou dans le faubourg Saint-Honoré, marchant k quelques pas l’un de l’autre, k une honnête distance, mais le plus loin possible; et, tout en gémissant, chacun de leur côté, de ne pouvoir se perdre de vue totalement, ils sont heureux du moins de cette petite séparation momentanée.
En revanche, combien de fois n’ai-je pas vu des enfants entrer au petit séminaire de Paris, et y subir avec joie tous les as.sujettissements les plus sévères ; et quand je leur en témoignais ma satisfaction, cl aussi mon étonnement :
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTËRE. 621 Ah! Monsieur, me disaient-ils, ict, c’esl bien différent de ce que détail à la maison avec notre précepteur. Je cite textuellement. Voici comme l’un d’eux m’exprima un jour dans sa langue d’écolier, la tristesse de sa situation, contre laquelle il avait comme obligé , ses parents à lui chercher un abri dans l’Éducalion publique : « Notre pré- <i cepteur était très-bon, je le recontiais; mais, vraiment, a c’était bien triste de l’avoir toujours sur notre dos, et « puis aussi d’être toujours sur le sien. Voilà pourquoi n moH frère et moi nous avotis tant demandé à ms parents a de nous mettre au petit séminaire, qu’ils s'ÿ sont enfin « décidés! v
Le fait est qu’un précepteur et un enfant, réduits b être toujours ensemble, ne se laissent jamais respirer l’un l’autre, et n’ont jamais, ni l’un, ni l’autre, un mouvement libre.
L’étude, la classe, la récréation, les repas, la prière, le matin, le soir; le coucher, le lever : toujours le même maître, toujours le meme enfant, et cela pendant dix années! Quand ils se prennent mal ou de travers, comprend-on où cela va?... C’est une situation absolument sans remède; il faut la changer, se séparer, ou se haïr : pas de milieu. Je dis se hair, car cela va véritablement à la haine, ou au moins k un dégoût insupportable. Que deviendra dans ce fiel et sous ce pressoir l’amc d’un pauvre enfant et le caractère d’un malheureux précepteur!
Dans l’Éducation publique, il n’en va pas de la sorte : un maître console de l’autre. Les condisciples et les récréations consolent des maîtres. A cet âge il ne faut qu’être distrait pour être guéri et oublier tous ses chagrins : or, un collège est plein de distractions légitimes.
Dans un collège, un professeur va en classe. Il retrouve
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ses élèves; mais il y a plusieurs heures, quelquefois loul un jour qu’il ne les a vus. Il aime h les revoir; ils sont aimables pour lui. Car même dans une classe médiocre, il y a toujours quelques élèves bons, alTectueux, dociles, laborieux, dislin;;ués. Ceux-là lui donnent du courage pour supporter et même pour encourager les autres.
Et, quant à ceux qui lui donnent quelque peine et qu’il retrouve, ils sont là du moins toujours, ainsi que lui, dans une condition plus favorable. Plusieurs heures se sont écoulées depuis leur dernière entrevue : l’irritation s’est nécessairement adoucie de part et d’autre
Ix professeur n’a pas été le maître d’études : ce n’est pas lui qui a forcé ces enfants au travail dont il vient constater le résultat. S’il a été président de récréation, il ne les a pas contraints dans leurs jeux, au milieu de leurs joyeux camarades ; il a pu même trouver là une occasion pour leur dire une bonne parole, pdur leur faire amitié.
Au petit séminaire de Paris, combien de fois n’ai-je pas été, à dessein, faire une partie de balle ou de cerceau avec ceux parmi lesquels je distinguais l’enfant dont j’étais le plus mécontent ! Rien ne m’aidait plus puissamment à retrouver son àme.
On le comprend : une grande cour, un beau parc, une récréation vive et animée, des jeux bruyants et deux cents condisciples intervenant aident beaucoup à une réconciliation. Tout cela fait un changement de scène qui facilite singulièrement le changement d’humeur.
De plus, pendant les heures qui se sont écoulées entre une classe et l’autre, le professeur a occupé son esprit d’autre chose que de ce qui l’avait chagriné. Il n’a pas été réduit comme l’infortuné précepteur, à la nécessité de
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ne voir, penJanl loul le jour, que ce triste enfant, de n’entendre que lui, de n’habiter qu’avec lui.
Qu’on y prenne garde, celte dernière circonstance est considérable, et je veux en faire remarquer toutes les conséquences. I.e professeur a sa chambre, son cabinet, ses livres; il est chez lui, seul et vraiment son maître. Il n’en est pas ainsi du précepteur : le précepteur n’est presque jamais seul, et par conséquent presque jamais son maître chez lui.
Contre tous les ennuis de sa classe, le professeur a, du moins, un asile; — le précepteur, le plus souvent, n’en a point : sa chambre, c’est presque toujours tout b la (o\s l'étude, la classe, le lieu de la récréation, quand il faitmauvais temps; et même le dortoir. — De chez lui donc, de cet asile de sa liberté, de son indépendance, de sa dignité personnelle, de ses nobles études, le professeur se rend en classe; et bien que tel enfant ou tel autre lui ait, la veille, causé de la peine, on comprend que la peine est déjà un peu loin : depuis la dernière classe, il y a eu bien du temps, bien des choses, et on arrive, de part et d’autre, pour la classe nouvelle, sans trop de prévention ni de chagrin.
Si l’enfant a travaillé, s’est corrigé, le professeur le félicite, et toute la classe s’ en réjouit. Si l’enfant n’a pas travaillé, et a bien réussi, ce qui arrive parfois, le professeur ne le tourmente point. Il ignore ce qu’il croit bon d’ignorer. Il ne lui fait pas remarquer sévèrement la contradiction qui se trouve entre sa .paresse et son succès : ce que le précepteur est à peu près obligé de faire en pareille circonstance.
Si le contraire est arrivé, si l’enfant a travaillé sans réussir, le professeur s’en aperçoit promptement. Averti
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d’ailleurs par le président d’étude, il rend justice à son travail, l’encourage à travailler plus sérieusement encore, et lui fait espérer un succès meilleur.
Je pourrais multiplier ces détails. C’en est assez pour montrer ce que les caractères irritables et les caractères paresseux peuvent devenir dans l’Éducation privée.
Que dirai-je maintenant des caractères forts, des grands caractères, des natures vives, curieuses, emportées? Elles y étouffent. Je dois répéter ici, et avec plus d’insistance encore, ce que j’ai dit déjà à un autre point de vue :
La petite capacité d’un intérieur si étroit est un supplice pour ces sortes de caractère. Il leur faut plus de place, un mouvement plus libre, un spaciemetit plus vaste, un horizon où leur énergie s’élance et puisse s’exercer sans péril. Tout cela se trouve dans l’Éducation publique. Il y a là tant de noms divers, tant d’exercices variés, tant de figures différentes, tant de maîtres, tant d’élèves anciens et nouveaux, que l’activité la plus infatigable s’y épuise à la longue, ou du moins se trouve à l’aise. Il y a des amitiés, il y a des rivalités ; il y a des compositions pour les luttes de l’esprit ; il y a un gymnase pour les luttes du corps, et un public pour les unes et les autres; il y a des fêtes religieuses et des fêtes littéraires; il y a de grands congés, de grandes promenades, etc.
Constamment une chose distrait et repose de l’autre. Les récréations préparent au travail et en délassent; le travail rend la récréation plus agréable, etc. Si on trouve un condisciple, un mailjre avec qui on ne s’accorde pas, un en rencontre facilement un autre dont la bonne amitié, les bons conseils font prendre sagesse ou patience.
Il y a, enfin, des vacances, qui sont de vraies vacances. et qui offrent tout à coup un complet changement de
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTÈRE. 625 scène pendant deux mois. Encore une fois, tout cela suffit pour contenter et quelquefois pour lasser l’activité la plus infatigable.
Tout cela est vrai, me dira-t-on ; mais il n’est pas moins vrai qu’au college, si le caractère des enfants se fortifie, leur cœur se dessèche ; ils oublient leurs parents, les traditions de la famille. — Ce serait assurément le plus grand des malheurs ; mais j’ose affirmer qu’il n’en est rien, si le collège et les parents sont ce qu’ils doivent être. Voici ce qu’un père de famille, chéri de ses enfants, et également habile dans l’art de l’Éducation publique et de l’Éducation privée, écrivait :
€ Et moi je dis que, s’il e.sl un moyen d’animer ou de raviver pour toujours la tendresse d’un enfant, c’est de l’éloigner des soins minutieux de la maison paternelle. Dès que l’enfant arrive à d’autres mains, et môme à di?s mains pieuses et bienveillantes, qui ne voit que cette situation nouvelle développe à l’instant dans sa jeune .ôme cet amour de la famille qu’il n’avait point senti encore, parce qu’il n’était qu’une habitude! L’enfant, éloigné du toit où vit son père, où pleure peut-être sa mère, éprouve je ne sais quoi d'inconnu qui est tout à la fois de la douleur et du courage; la douleur d'étre séparé; le courage de faire effort pour rendre utile ce sacrifice. Alors l’affection commence à devenir une vertu. Et lorsque les premières années de la vie se sont ainsi écoulées, l’enfant revient avec bonheur dans le sein des parents qu’il aime. C’est souvent le contraire pour l’enfant que le toit domestique a vu grandir. Celui-ci, de dégoût et d’ennui, prend la fuite vers d’autre^ plaisirs plus violents; et je ne sais pas bien ce que les moralistes de boudoir se sont ré.scrvés de moyens pour retenir cette impatience... »
Combien de fois n’ai-je pas fait l’expérience de la vérité qui est dans ces sages paroles! — A ceux donc qui disent : cet enfant oubliera ses parents au collège, je ré-
6i6 LIV. V. I^FLUE^CE DD CONDISCIPLE,
pondrai : oni, si vous l’y oubliez vous-mémc. Mais ne l’y oubliez point ; ne cessez pas de lui faire éprouver, de loin comme de près, la bonté, la vigilance paterntlle et maternelle; qu'il ne sente pas, comme il arrive mallieureiiscment quelquefois, que c’est pour se débarrasser de lui qu’ou l’a jeté dans rKducation publique. Ne cessez jamais de présider, comme vous le <levez, à sou Éducation. Écrivez-lui souvent; et des lettres qu'il conserve avec amour, qu'il relise avec fruit. Venez le voir aux jours et. aux heures convenables; p.irlez-lui toujours avec un digne et tendre langage, avec la sollicitude éclairée d’un père et d’une mère; et je vous réponds, moi aussi, pour l'avoir souvent expérimenté, que, loin de lui faire oublier ses parents, cette séparation, au contraire, les lui rendra plus vénérables et plus chers.
Combien de fois ne m’est-il pas arrivé, je pourrais citer des noms propres, de dire avec succès à dos parents qui se plaignaient de la froideur, de rindiffércncc de leur (ils et de leur fdle : mcttez-le au collège; mcltcz-la au couvent, vous retrouverez sa tendresse, vous referez son cœur.
L’enfant trop caressé est toujours sans alTeclion véritable, sans reconnaissance pour scs parents. Il croit que tout lui est dû; et il ne leur sait plus aucun gré de ce qu’ils font pour lui. Le collège lui apprend tout à coup quel est le prix de la maison paternelle; lui en fait sentir plus vivement tous les avantages; lui fait comprendre, en un mot, ce que c'esl qu'un père, ce que c'esl qu'une mère, et que les meilleurs instituteurs sont loin d’avoir leur tendresse.
M. de Donald nous fournit encore ici une observation bien digne de sa profonde sagacité : L’Éducation domestique, dit-il, est dangereuse, parce que les enfants jugent
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTÈRE. Ci?
leurs parents h l’âge où ils ne doivent que les aimer, et deviennent sévères avant que la raison leur ait appris à ôlre indiilgeii'.s.
C’est après avoir réfléchi profondément sur toutes ces choses, que j’ai entendu, avec moins d’clonnemcnl, une des mères les plus intelligentes, les pins fermes et les plus tendres que j’aie jamais connues, me dire : On se trompe bien sur ceci : c'est souvent dans la maison paternelle que se perd l'esprit de famille.
Il y a encore dans l’Cdncation publique une chose dont les parents s’elTraient beaucoup : je veux parler des manières, du langage cl de l’esprit écolier. On se plaint que, jusqu'à un certain âge, les enfants y ont quelque chose de gauche, d’impoli : les jours où ils sortent et où ils vont chez leurs parents, on remarque avec peine qu’ils sont embarrassés pour faire un salut; qu’ils ne savent ni entrer dans un salon ni en sortir; qu’ils ont même un certain argot collégien tout à fait désagréable à entendre; et, pour tout dire enfin, que, quand on va les surprendre dans leur négligé de collège, ils viennent presque toujours au parloir avec leurs habits déchirés, les mains pleines d’encre et des visages malpropres. — Je ne conteste aucun de ces inconvénients de l’Éducation publique; je crois seulement qu’on s’en afflige plus qu’il ne convient (1).
Je reconnais parfaitement aussi que, dans l’Éducation domestique, on peut bien plus facilement que dans l’Éducation publique éviter ces défauts. Un père, une mère.
(I) Je ne suis pas s'ispect à cet égard. Qu'on veuille bien relire, dans le premier volume de vet Ouvrage, le IV> cliapitro du l«r livre, où je m'élève avec force conlre la grosti'erelé collégienne, ol où je démontre que i'Èducalion est très-spécialement une œuvre de politesse; et aussi le V< chapitre do ill* livre sur les Soins physiques et la Propreli,
(iî8 I.IV. V. INFLUENCE DU CONDISCIPLE,
un salon, des femmes de chambre, de nombreux domestiques peuvent y aider. Mais il faut bien prendre garde, pour éviter les inconvénients dont il est ici question, de tomber dans des inconvénients beaucoup plus graves.
M. de Donald a trouvé ces périls si sérieux, qu’il n’a pas craint de les signaler à l’attention des pères et des mères de famille avec une sévérité d’observation et de langage qu’on ne me permettrait peut-être pas. On me permettra du moins de citer ses paroles :
« L’Éducation domestique est dangereuse, dit-il, parce que les enfants y apprennent ou y devinent tout ce qu’ils doivent ignorer; parce qu’elle place un enfant au milieu des femmes et des domesliques; que, s’il y apprend à saluer avec grâce, il y contracte l’habitude de penser avec petitesse; si on lui apprend à manger proprement, on le forme à la vanité sans motif, à la curiosité sans objet, â l’humenr, à la médisance; à mettre un grand intérêt à de petites choses; â disserter gravement sur des riens. On fait entrer dans les moyens d’Éducation des observations critiques sur les personnes qu’il a accoutumé de voir, et on lui donne ainsi le goût méprisable du persiflage. Il s’accoutume à s’entretenir avec des valets, à caqueter avec des femmes de chambre : toutes choses qui rétrécissent le moral à un point qu’on ne saurait dire.
« L’Éducation domestique serait insuffisante, même quand on commencerait par faire l’Éducation de toute la maison, maîtres et valets; aussi tous ceux qui ont écrit sur l’Éducation, veulent qu’on élève les enfants à la campagne, et exigent la perfection dans tout ce qui les entoure, et dans tous ceux qui contribuent à leur Éducation : ils supposent enfin, ce qui ne peut se trouver que dans un petit nombre d’individus, et ils proposent par conséquent ce qui ne convient à personne. »
Quant a ce qui se nomme l’argot écolier, je dois avouer que j’ai été moi-même fort exagéré contre ce défaut. Il
CH. II. QUANT A LA FORMATION DU CARACTÈRE. 629 m’a toujours blessé au vif. Mes anciens élèves peuvent se souvenir que j’étais inflexible à cet égard. Tout enfant du petit séminaire qui se semit en ma présence, de ces mots ridicules ou grossiers, était condamné au silence pour cinq minutes au moins (I). Je ne me fâchais point; mais celle langue gro.ssière se taisait, lit puis, j’ai fini par reconnaître que j’étais trop sévère à cet égard, et qu’il y a des mots familiers, des mois écoliers, bien difficiles à éviter et dont il faut prendre son parti, tâchant seulement d’en avoir le moins possible.
Quant aux enfants moins soignés de leur personne, quant aux genoux et aux coudes percés, quant aux visages et aux mains noircis par l’encre, il y aurait bien à dire, surtout si je voulais rétorquer l’objection, et répondre par les contrastes. Le courage me manque. On me trouverait peut-être un peu dur. Il me sulfira d’attester qu’au petit séminaire de Paris, nos enfants avaient des fontaines toujours jaillissantes, et des serviettes suspendues, â leur disposition, et que chacun d’eux pouvait se débarbouiller régulièrement trois fois ]>ar jour; mais je ne les y obligeais qu’une fois, le malin ; et le reste de la journée, il fallait qu’ils fussent devenus bien extraordinaires, pour ne pas me paraître toujours agréables. De bonne foi, les dictionnaires, les rudiments, les écritoires, les plumes, dix heures de travail par jour, des récréations en conséquence, et l’âge, demandent un peu d’indulgence sur tout cela.
En voilà assez. Je veux cependant, avant de finir cette
(I) Je ne rangeais pas an nombre des mots ridicules ou simplement grossiers, les expressions sans respect pour les maîtres : ce n'était pas seulement cinq minutes de silence, c'était l'exclusion immédiate du petit séminaire, qui suivait ces expressions.
lettre, citer un passage de M. de Châteaubriand, où on verra ce qu’il pensait des écoliers d'autrefois, et de l’élégance de certaines Éducations privées :
€ Un clnngcr se Irouvait; il y a quelque lemps, dans une sociélé où l’on parlait du fds de la maison, enfant de sept à huit ans, comme d'un prodiue. Bientôt on entend un grand bruit, les portes s’ouvrent, et l’on voit paraître le petit docteur, les Iras nus, la poitrine découverte, et habillé comme un singe qu’un va montrer ù la foire. 11 arrivait se roulant d'une jambe sur l’autre, d'un air assuré, regardant avec effronterie, importunant tout le monde de scs questions, et tutoyant également les femmes et les hommes âgés... Ah ! ce no sont pas lâ ces enfants d’flM/cc/'yi.'i que leurs parents envoyaient chercher, tous les jeudis, au collège. Us arrivaient avec des habits simples et modestement fermés. Ils s’avançaient timidement au milieu du cercle de la famille, rougissant quand on leur parlait, baissant les yeii.v, saluant d’un air gauche et embarrassé, mais empruntant de.s grâces de leur simplicité môme et de leur innocence ; et cependant le cœur de ces pauvres enfants bondissait de joie. Quelles délices pour eu.\, qu'une journée passée ainsi, sous le toit paternel, au milieu des complaLsanccs des domestiques, des embrassements des sœurs, des dons .secrets de la mère! Si on les interrogeait sur leurs études, ils ne répondaietit pas que l’homme est un animal mammifère placé entre les chauvessouris et les singes, cai' ils ignoraient ces importantes vérités; mais ils répétaient ce qu’ils avaient appi'is dans Bossuet ou dans Fénelon, que Dieu a créé l'homme pour le sei'vir; qu’il a une âme immortelle; qu’il sera puni ou récompensé dans l'aulro vie, .selon scs mauvaises ou bonnes actions; que les enfants doivent être rcsjiectucux envers leurs père et mère; enfin toutes ces vérités du Uatécliismc qui font pitié à la philosophie. Us appuy;dent cette hhtoire nature'k de l’homme, de quelques passages fameux en vers gi ecs ou latins empruntés d’Homère ou de Virgile; et ces belles citations du génie de l’antiquité se ina-